DEUXIÈME PARTIE - I
LES DÉLÉGUÉS DE SON ALTESSE
Le romanesque chez moi s’étendait à l’amour, à la bravoure, à tout.
Stendhal.
PREMIÈRE ENTREVUE
Sur la piste des personnages...
Deux jours plus tard, le 10 octobre, dans l’après midi, Ozilie faillit perdre patience. Décidée à quitter Paris le soir même pour se rendre en Suisse, elle avait envoyé Trophime Trophimova jusqu’à la rue Danton. La femme de chambre sortie à quatre heures, devait uniquement demander les lettres parvenues à la poste-restante et revenir. Mais la «Trophimova» ne revenait pas. Serait-elle de retour à temps pour prendre le train, ce soir? Avec les habitudes de Trophime, on pouvait en douter.
Ozilie s’efforçait de ne point penser à ces désagréments. Elle songeait plutôt qu’elle laisserait sans trop de regrets, cette chambre d’hôtel de la rue de Tournon, où fidèle à ses principes, elle s’était réfugiée pendant son séjour à Paris, de préférence à cet appartement situé près du Luxembourg que M. Chenoncay réservait aux voyageurs venant de Chamarges.
Par contre, elle emportait la nostalgie de Paris. Elle ne quittait jamais sans un serrement de cœur, cette ville qui l’enchantait. Et elle goûtait une fois encore les amères joies du départ et cette impression si vive que l’on ressent à changer d’existence, à rompre les liens convenus, établis avec les horaires et l’habitude...
Mais aujourd’hui, il fallait reconnaître que le voyage était imposé par la nécessité et non par un subit caprice. Ozilie s’était promis de ne pas rouler avant longtemps sur les routes de la Suisse et voici que, par sa faute, cette lettre perdue à Chamarges, retrouvée et déchiffrée on ne sait comment par Pierre Caussanges, l’obligeait à regagner cette cour de Neu-Thorenberg qu’elle avait déserté quelques mois plus tôt.
Ce Caussanges, comme elle s’était trompée sur lui! Elle l’avait pris pour un loyal garçon. Elle lui avait confié un peu de son âme tourmentée, et, sous des manières voilées, il est vrai, le plus clair de ses goûts. Elle avait, en somme, pensé tout haut en sa présence et cherché à analyser devant lui aussi bien la femme qu’elle croyait être que celle qu’il lui aurait plu de représenter...
Cette erreur de diagnostic la corrigerait-elle? Désormais, elle n’accorderait plus autant de crédit à son instinct. Elle ne jugerait plus sans appel les gens, sur la première impression. Mais alors, à quoi se fier?
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A cinq heures et quart, Trophime reparut. Elle ne rapportait qu’une seule lettre. Et pour excuses la dignité de son silence.
--Vous avez pris une voiture? demanda Ozilie, ironique, qui ne tutoyait pas sa femme de chambre lorsqu’elle s’apprêtait à lui faire des reproches.
--Oui, Mademoiselle, répondit la «Trophimova» aussi sévère que sa maîtresse. La voiture est encore en bas.
--Vous étiez chargée?
--Non, Mademoiselle. J’étais pressée.
--Vous n’êtes pas trop fatiguée?
--Si, Mademoiselle. J’ai attendu longtemps devant le guichet.
--Si longtemps?
--Très longtemps. Et je crois en outre que j’ai été suivie dans la rue.
--Les admirateurs se multiplient derrière vos pas...
--Oh! pas des admirateurs, rectifia simplement Trophime insensible à ces railleries.
--Quoi donc, s’il vous plaît?
--Des policiers, je présume.
--Tu les connais?
--Non. Mais ils me connaissent.
Toutefois, Ozilie qui lisait la lettre, dont le texte dactylographié était court et catégorique, haussa les épaules:
Un envoyé de S. A. le prince Evgueny vous attendra du 10 au 12 octobre, tous les jours après-midi, de quatre heures et demie à cinq heures et demie sur la terrasse des Tuileries. Il désire vous parler, à vous seulement, de faits de la plus haute importance.
Pour S. A. Evgueny:
Une signature illisible griffait le papier.
D’abord, Ozilie fut stupéfaite et furieuse. Elle recevait un ordre sans paraphe, ni sceau, ni lieu d’origine, mais un ordre quand même. Evgueny ne changerait donc jamais! Et comment avait-il eu connaissance de l’adresse d’Ozilie, poste restante si ce n’était par Gina? Voilà un danger qu’elle n’avait pas prévu.
Un moment, elle pensa expédier Trophime à ce rendez-vous, mais elle réfléchit qu’un envoyé d’Evgueny devait la connaître, elle, Ozilie, tout au moins de vue, puisque la lettre n’indiquait aucun de ces signes conventionnels destinés, paraît-il, à faciliter les rencontres.
--Reste ici, avec les valises, jusqu’à mon retour.
Trophime, accoutumée à ce qu’elle considérait comme des brusqueries de caractère, ne répondit pas. Mais comme la jeune fille allait sortir:
--Si Mademoiselle veut prendre mon automobile, qu’elle ne s’en prive pas.
--Tu as une automobile maintenant!
--Celle qui vient de me transporter jusqu’ici. Et je me souviens que je n’ai pas encore payé ce qui est inscrit au compteur.
Ozilie descendit. Au chauffeur qui attendait, elle donna cette adresse:
--Place de la Concorde.
«Si je découvre cet envoyé d’Evgueny, pensait-elle, ce sera tant mieux ou tant pis. De toutes façons, je ne me dérangerai pas demain ni les jours suivants.»
· · ·
· · ·
Sur la terrasse des Tuileries, rien de remarquable. Un vieillard, puis un autre vieillard, un jeune homme et une dame, puis une petite fille... Ozilie regardait. Non. Pas d’envoyé d’Evgueny.
«Suis-je sotte! se dit-elle. S’il vient, il ne peut pas être en costume de Cour, comme «là-bas», mais habillé à la mode de Paris. Ne serait-ce pas ce Monsieur qui fait semblant de lire?...»
Sur un banc, un homme tenait un livre. Il baissait la tête et ne se souciait de personne. Ozilie devait-elle continuer sa route? Cependant, elle crut s’apercevoir que le personnage l’examinait au point d’en oublier sa lecture.
--C’est l’envoyé, pensa-t-elle aussitôt.
Elle observa le long visage maigre de cet homme qu’elle n’avait pas remarqué encore parmi les familiers d’Evgueny. Puis elle se dirigea résolument vers celui qu’elle soupçonnait d’être l’émissaire du prince. Elle s’arrêta et tout de suite:
--C’est vous qui m’adressez des lettres non signées?
L’homme interpellé ne répondit pas.
--Bien, je me suis trompée. Excusez-moi, Monsieur.
Déjà, elle s’éloignait. L’homme ferma son livre, se leva en agitant les bras.
--Oui, c’est moi qui vous ai écrit, déclara-t-il.
--Vous avez mis du temps pour vous décider?
--Je n’avais pas compris tout de suite.
--Vous comprenez maintenant?
--Parfaitement.
--Eh bien, c’est moi qui ne comprends pas!... Je ne comprends pas ce que vous me voulez.
Ozilie se tenait droite devant le personnage dont elle soutenait le regard.
--Le prince désirerait, commença l’émissaire... Le prince serait heureux de savoir pourquoi vous l’avez fui, débita-t-il avec une hésitation que l’on sentait feinte.
--Son Altesse, Monsieur, le sait si vous ne le savez pas. Ma réponse ne lui apprendrait rien.
--Moi, Mademoiselle, c’est comme si je ne savais rien. Le prince... Son Altesse désirerait encore...
Elle l’interrompit:
--Vous êtes délégué?... Vous appartenez au Prince? Quel prince?
--Oui, Mademoiselle, répondit le délégué avec assurance.
--Alors, vous savez qui je suis?
--Je le sais, Mademoiselle.
--Comment se fait-il donc que, m’ayant reconnue vous ne m’ayez pas encore saluée comme il convient?
L’homme, cette fois, parut vraiment confus. Ozilie, satisfaite de le sentir embarrassé, reprit:
--Qu’attendez-vous, Monsieur. Vous êtes inexcusable. J’écrirai à Son Altesse pour lui rappeler qu’il n’a jamais eu le choix heureux.
L’homme s’inclina:
--Ce n’est pas à vous qu’il appartient de dire que Son Altesse n’a jamais eu le choix heureux.
Ozilie ne releva pas cette réponse de celui qu’elle avait mortifié.
--Mademoiselle, je vous prie..., continua le délégué.
--Si vous me connaissez, pourquoi m’appelez-vous Mademoiselle?
--Pour ne pas attirer l’attention de ceux qui nous écoutent.
--Il n’y a personne, répliqua Ozilie.
--Peut-être. On ne sait jamais.
--Eh bien, poursuivit Ozilie, faites-moi la grâce quand même de me nommer chaque fois que vous m’adresserez la parole: «Votre Noblesse».
--Faites-moi la grâce de ne jamais dire «Son Altesse» en parlant du Prince. Ce sera plus prudent.
--Je n’ai rien à craindre, Monsieur.
--On le dit. Mademoiselle, le prince, mon maître, m’a envoyé auprès de vous... auprès de Votre Noblesse, si vous voulez, parce qu’il désirerait que vous lui fassiez remettre les lettres que vous avez de lui.
--Si j’avais quelque chose à envoyer à Son Altesse, ce ne serait pas vous, Monsieur, que je choisirais comme émissaire.
L’homme, qui semblait très calme et acceptait avec patience les impertinences d’Ozilie, changea d’attitude:
--C’est une explication que je puis rapporter. Mais je voudrais quelques mots de vous en réponse à cette autre question: les raisons de votre fuite?
--J’ai déjà expliqué tout cela.
--Comment?
--Peu vous importe...
--Oui, par lettre. Mais les lettres se perdent. Imaginez que celle-là se soit égarée. Vous ne dites rien? C’est bien la preuve que la demande du Prince vous est désagréable. Peut-être même vous paraît-elle dangereuse?...
--Le danger est pour vous, Monsieur, que je remercie, en attendant que votre maître agisse de même avec vous.
--Mais «Votre Noblesse» se tait toujours sur la deuxième question... remarqua le délégué ironique.
--J’ai répondu, Monsieur, Son Altesse sait cela mieux que vous.
--Votre Noblesse l’assure...
--N’en doutez pas.
--Ce n’est pas moi, c’est Son Altesse Evgueny qui cherche à savoir la vérité. Si Son Altesse avait pleine certitude, il ne m’aurait point envoyé à Paris; je n’aurais pas accompli un long voyage...
--Oh! long voyage... dit Ozilie en riant. N’exagérons rien.
--C’est long quand même.
--Une demi-journée!
--Je vous demande pardon, rectifia le délégué.
--Quel train avez-vous donc pris?
--Celui de nuit, répondit-il.
--Eh bien, en partant de Genève le soir, à neuf heures et demie, vous arrivez à la gare de Lyon à neuf heures du matin, le lendemain.
Ozilie qui se tenait en face du délégué, ne vit pas le sourire de son partenaire.
--Je vous le concède, dit-il, cependant vous oubliez les précautions à prendre, les raisons du voyage à cacher, les détours qu’il faut prévoir...
--Mais enfin, Monsieur, que me voulez-vous? demanda tout d’un coup Ozilie, d’une voix agressive.
--Ce que je vous ai dit. Pas plus.
A son tour, elle regardait cet homme avec étonnement. Et lui, de la voir ainsi, se sentait pris de pitié pour cette femme qui se débattait. Peut-être aurait-il prononcé quelques paroles superflues. Mais Ozilie le rappela au souci de son propre rôle.
--Qu’est-ce que cela peut bien cacher? Répétez un peu la demande que vous m’avez faite?
Le délégué recommença, exagérant la leçon apprise. Ozilie réfléchissait.
--Je vois, conclut-il, que pour vous, tous ces mots ont un sens. Pour moi, non...
Ozilie, sans répondre, s’éloigna...