Chapitre 10
En entrant vers neuf heures du soir dans le salon de la princesse, le général fut surpris… oserions-nous dire désagréablement… par le bruit modéré et charmant de plusieurs voix féminines. Le cliquetis des éperons annonçant l’apparition du haut fonctionnaire arrêta le papotage, et à son entrée Kline se trouva entouré d’un groupe de jeunes femmes toutes plus jolies et plus grandes dames les unes que les autres.
— Adorable ! Incomparable ! Chevalier sans peur et sans reproche ! Ces exclamations et beaucoup d’autres achevèrent d’étourdir le général, qui n’avait point espéré trouver la princesse en si belle compagnie.
Adine elle-même s’avança vers le visiteur, lui mit sa belle main – dégantée cette fois – sous le nez, afin qu’il pût la baiser, et lui fit place tout près d’elle sur son petit canapé.
— Vous êtes venu, et je vous en remercie, cher général, dit-elle.
Le cher général lui lança un coup d’œil où le reproche se mêlait à l’admiration : la princesse était extraordinairement en beauté et le savait bien !
— Voici un escadron de nobles dames, dit-elle, qui veulent m’aider à venir en aide à l’infortune imméritée…
— Permettez, princesse, fit le général en se redressant, je ne sais de quoi vous me parlez, je ne suis pas au courant ; vous m’avez engagé à prendre une tasse de thé…
— C’est trop juste, fit Adine qui sonna ; un petit frisson d’aise parcourut les jolies robes de soie chatoyante étalées sur les fauteuils coquets du salon. Le général était prudent : il faudrait combattre ! Quel bonheur !
On servit le thé sur un grand plateau. Adine sucra elle-même, de ses doigts admirables, le thé du général, en disant d’un air détaché : Je ne sais pas me servir des pinces à sucre !
Elle passa à deux ou trois reprises sous le nez de Kline son bras de marbre à peine voilé par de vieilles dentelles aux tons roussis par l’âge, lui offrant tantôt de la crème, tantôt des gâteaux, tantôt rien du tout, – et quand le thé fut pris, non sans accompagnement de petits commérages mondains, bien gentiment sertis dans un langage de choix, et ornés de traits d’esprit tout à fait délicats, la princesse se blottit dans le fond du canapé, ramena les plis de sa robe sur elle, non sans laisser son mouchoir de batiste unie, très fine, imprégné d’un parfum pénétrant, traîner tout contre les vêtements du général, presque sous sa main.
— Maintenant, dit-elle, parlons français. Le domestique qui avait apporté le plateau disparut derrière les plis massifs des portières du lampas, et une heureuse influence toute de paix et d’harmonie sembla présider à la réunion amicale de ces gens bien élevés, heureux de se trouver ensemble.
— « Un bruit assez étrange est venu jusqu’à nous », cher général, fit la princesse sur le ton de la parodie ; vous avez dû en être le premier informé, sans quoi ce ne serait pas la peine d’être à la source des nouvelles… Cette pauvre jeune fille, vous savez ?…
Le général, qui s’était retiré dans le coin opposé du canapé, ramena sous le siège ses jambes éperonnées, et la distance entre la princesse et lui sembla soudain avoir triplé.
— Cette pauvre jeune fille, mademoiselle Popof… Porof, je crois ?
Le général s’inclina silencieusement.
— Mademoiselle Porof, victime innocente d’un effroyable guet-apens – le général ne sourcilla point – aura, je le crains bien, de la peine à se marier…
À cette attaque inattendue, Kline fit un imperceptible soubresaut, et adressa à la princesse un regard qui contenait un compliment pour son habileté.
— Nous autres, femmes du monde, continua Adine en mettant une main sur son cœur, on nous reproche trop souvent de ne pas savoir compatir aux souffrances des gens qui vivent en dehors de notre cercle, – on prétend que nous ne sommes bonnes qu’à nous amuser… Nous avons résolu, ces dames et bonnes amies et moi, de nous cotiser et d’offrir à cette pauvre jeune personne une petite somme qui pût, en partie du moins, réparer le dommage…
Ici, une irrévérencieuse à l’esprit mal tourné, prise d’un violent accès de toux probablement, cacha son visage dans son mouchoir avec un petit bruit malin qui ressemblait à un fort éclat de rire ; la princesse reprit en regardant son poignet couvert de bracelets., le dommage causé par de répréhensibles jeunes fous, qui seront, je l’espère, sévèrement châtiés.
Un petit silence suivit cette phrase savamment méditée et habilement ponctuée. Tout le monde avait les yeux baissés, sauf le général, qui s’accorda le plaisir de contempler sans encombre les jolis cous de satin, les oreilles délicates et les visages gracieux dont les regards exprimaient tant de modestie.
— Alors, dit-il, je crois comprendre que c’est une offrande gratuite, un acte de charité de vos belles âmes envers une malheureuse victime ?
— Et que voudriez-vous donc que ce fût ? glissa cauteleusement Adine entre deux sourires.
— Mes chères dames, répondit le général, votre angélique bonté ne souffre point de refus. Mademoiselle Porof demeure rue… n∘… ; faites-lui transmettre votre don généreux, – mon ministère se borne à vous donner son adresse.
— Oh ! général, une telle démarche ! fit Adine ; nous aurions l’air de vouloir acheter son silence !
Le général regarda la princesse dans le blanc des yeux cette fois ; jamais fille de quinze ans n’exprima par ses regards plus d’innocence et de franchise.
— Expliquez-vous, dit-il, car réellement je ne saisis pas…
Toutes les dames se mirent à parler à la fois, – la glace était rompue, le cercle se resserra, toutes les têtes, comme on dit vulgairement, se mirent dans le même bonnet.
Au bout de vingt minutes, on était d’accord sur le fond : le général se retira en faisant sonner ses éperons d’un air vainqueur, et Adine le reconduisit jusque dans le salon voisin.
— Vous m’avez volé ma soirée, dit-il à la jeune femme en prenant la main qu’elle laissait pendre à son côté.
— Pour une bonne œuvre ! répliqua Adine avec un ton si pieusement cafard qu’ils éclatèrent de rire tous les deux. Cela se retrouvera, ajouta-t-elle avec un sourire enchanteur. Et tenez, général, nul ne le saura. – Voici la somme, dit-elle, en tirant un petit portefeuille de son corsage tiède et parfumé.
Le général baisa le portefeuille comme une relique. Adine lui fit une menace de coquette, et ils se séparèrent enchantés l’un de l’autre.
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