‹ Les épreuves de RaïssaChapitre 9 sur 46 · Chapitre 9

Chapitre 9

Quelques heures après, la princesse fit passer sa carte au grand maître de police, le général Kline. Celui-ci se hâta de congédier deux ou trois solliciteurs, passa dans un salon contigu à son cabinet et fit introduire sa belle visiteuse.

— Vous, chère princesse ? s’écria le fonctionnaire en baisant galamment la main d’Adine.

— Moi-même, général : et qui plus est, je viens vous demander audience.

— Voilà ce qui ne s’est jamais vu ! Vous aurait-on volée ?

— Croyez-vous, répondit la princesse en jetant le regard le plus fascinateur sur le haut fonctionnaire, croyez-vous qu’il me faille absolument une affaire de police pour que je vienne vous demander, – ou vous accorder un quart d’heure d’entretien ?

— Je n’oserais me flatter… murmura le général Kline

— Oh ! ne vous flattez pas, je vous en conjure, riposta la princesse d’un petit ton sec qui amena aussitôt une expression sérieuse sur le visage de son interlocuteur ; – ce que voyant, la jeune femme se pelotonna dans un fauteuil, ramena les plis de sa robe à longue traîne sur ses pieds mignons, et lança un regard de perdition sur le maître de police. – Voyons, général, devinez un peu ce qui m’amène.

— Vous m’avez interdit de deviner, fit le général d’un ton passablement rechigné.

— Pas tout !

Ce mot fut lancé comme une flèche aiguë ; le général tressaillit sous le choc, mais n’osa s’avancer.

— Je vois, reprit la princesse, qu’il faudra vous aider. Allons, je vous aiderai ! On dit beaucoup de mal des femmes, n’est-ce pas, général ?

— Permettez…

— On en dit beaucoup de mal, et l’on n’a pas tort. Ainsi, vous autres hommes, qui êtes parfaits, c’est entendu, vous prétendez qu’elles sont coquettes…

Un regard se glissa sous les paupières de Kline, qui n’était pas bête, bien qu’il le parût quelquefois, ses ennemis disaient toujours.

— Je vous comprends, riposta la princesse ; oui, elles sont coquettes, et elles ont raison ; avouez que sans notre coquetterie, vous passeriez des jours lamentables !

— Je ne crois pas, murmura le général en tendant la main vers la main d’Adine ; mais il n’obtint qu’un petit coup du lorgnon de la princesse sur ses doigts élégamment allongés, qu’il s’empressa de retirer.

— Nous sommes coquettes, – nous sommes capricieuses, – nous sommes curieuses.

— Ceci est une calomnie, s’écria le général, qui avait laissé passer l’adjectif précédent.

— C’est une vérité d’Évangile, conclut Adine ; la preuve, c’est que je suis venue vous voir par curiosité,

— Seulement ? fit Kline d’un air désappointé.

Les yeux magnifiques de la princesse s’abaissèrent sur le lorgnon qu’elle tenait, et elle sourit légèrement. Ce manège était de ceux qui la rendaient irrésistible. Le maître de police, transporté, avança la main une seconde fois et, plus heureux, ne reçut point de rebuffade. Les doigts gantés de la princesse souffrirent qu’il leur infligeât un baiser.

— Cette curiosité ?… reprit le fonctionnaire.

— Cher général, je meurs d’envie de savoir tout ce qui concerne cette affaire d’enlèvement, vous savez ?… s’écria la princesse en bondissant sur ses pieds.

— Rien n’est plus facile, vous savez que je vous suis tout dévoué, mais il y a des détails…

— Ah ! il y a des détails ? fit la princesse enchantée. Tant mieux ; faites-moi voir le rapport.

— Je ne sais si je puis… un papier officiel…

La princesse éclata de rire et frappa légèrement le bras du général avec son éternel lorgnon.

— Tout Pétersbourg l’a lu, votre papier officiel ! Voyons, soyez gentil !

— Mais, princesse, fit le général en souriant, – les détails…

— Le papier souffre tout, répliqua bravement Adine, donnez-moi votre rapport, – et… allez-vous-en à vos affaires pendant que je lirai. Vous reviendrez quand je vous appellerai, allez donc vite !

La princesse, debout au milieu du petit salon, riait et dansait presque, comme un enfant qui veut obtenir un jouet. Le général, ensorcelé, quitta le salon et revint à l’instant avec le rapport.

— Vous êtes charmant ! s’écria la princesse, et maintenant allez-vous-en ! Faites mettre en prison les innocents et délivrez les coupables… Je crois que je me trompe ; mais non, c’est bien cela, au fond !

— Rieuse impitoyable, répondit le fonctionnaire ensorcelé par cette beauté, ce brio, cette vivacité coquette, vous m’en saurez gré au moins ?

— Puisque je vous rappellerai ! fit la jeune femme en le poussant doucement jusqu’à la porte de son cabinet.

Sur le seuil il lui baisa la main, au-dessus du poignet, cette fois, et disparut. La princesse s’assura du regard qu’elle était seule, s’assit commodément et se plongea dans la lecture du rapport.

— C’est moins intéressant que je n’aurais cru, se dit-elle quand elle eut terminé. Enfin, c’est pour mon frère ce que j’en fais. Ouvrons les hostilités !

Moitié rieuse, moitié sévère, elle frappa deux petits coups secs à la porte du cabinet. On entendit la voix de Kline de l’autre côté tout près.

— Mille pardons, messieurs, disait-il, une affaire de la plus haute importance et qui ne peut se remettre me force à vous quitter, nous en reparlerons. Au revoir !

La porte s’ouvrit, le rideau s’écarta, et le général reparut, le sourire sur les lèvres.

— Eh bien ? fit-il d’un air malin.

— C’est ennuyeux comme les mouches ! dit la princesse d’un air maussade ; elle jeta irrévérencieusement le rapport sur une table, mais avec tant de maladresse que les feuilles volantes s’éparpillèrent de tous côtés, si bien que le général dut se mettre à quatre pattes pour les chercher sous le canapé. – Je suis volée comme dans un bois, conclut tranquillement la princesse pendant que Kline se livrait à ces ébats gymnastiques, – et de plus, je suis outrée !

— De quoi donc ? fit le maître de police, qui avait fini par réunir les feuilles éparses et qui les mettait en ordre.

— Des prétentions de ces gens-là !

— Les officiers ? hasarda Kline, feuilletant toujours ses paperasses.

La princesse le regarda d’un air si dédaigneux qu’il leva la tête.

— Voyons, mon cher, dit-elle, c’est une mauvaise plaisanterie ?

— Permettez, princesse, je ne saisis pas…

— Ah ! vous ne saisissez pas ? Eh bien, je vais vous faire saisir. Comment ! voilà trois jeunes gens, la fleur de notre noblesse…

— Ce n’est pas prouvé, hasarda Kline.

— Je vous demande pardon, général, c’est prouvé. Il faut être des premiers parmi les premiers pour oser une telle folie. Ce n’est pas un officier de l’armée qui aurait jamais eu une pareille idée.

— C’est juste, repartit le fonctionnaire, et d’ailleurs leur régiment est fort bien composé.

— Eh bien, voilà les jeunes gens des premières familles qui sont traînés devant la justice, – par qui ? par qui, je vous le demande ? des gens de rien du tout, une coquine audacieuse, une aventurière effrontée peut-être…

— Les renseignements qu’on a pris soigneusement sur le compte de cette famille sont tous excellents, fit observer le général.

— Qu’importe ! Que deviendrons-nous, mon Dieu ! si ces petites gens se mêlent de nous juger, de nous faire condamner ! Nos domestiques s’en mêleront, si cela continue, nous serons obligés de leur rendre des comptes, ma parole !

— Nous n’en sommes pas là, dit le général en souriant. L’animation que déployait la princesse l’amusait comme une pièce bien faite.

— Et moi, je vous dis, général, que c’est immoral oui, immoral de faire punir des jeunes gens de bonne famille ! Le respect des choses vénérables ne se perd que trop, l’exemple n’a pas besoin de venir d’en haut !

Kline regardait attentivement la jeune femme, qui s’en aperçut et changea de ton.

— C’est absolument ridicule, d’ailleurs, que cette course au clocher à la poursuite de ces trois farfadets qui se sont évaporés sans laisser de traces… ont-ils laissé des traces ?

— On en cherche, répondit évasivement le général, désormais sur ses gardes.

Adine lui lança un regard qu’il accueillit au passage ; se voyant compromise, elle changea de batterie.

— Je ne veux pas qu’on les poursuive, dit-elle d’un ton calme, à demi-voix.

— Votre raison ?

— Je vous l’ai dit. La noblesse entière se liguera contre vous si vous donnez suite à cette affaire. Je suis assez votre amie pour être venue vous en prévenir. Si vous les faites punir, vous ne serez reçu nulle part.

— Nulle part ? demanda le général en regardant la princesse en dessous.

— Nulle part, réitéra fermement Adine. Les coupables sont de bonne famille, c’est entendu ; ils ont de belles alliances, de belles amitiés, – elle appuya sur ces mots, – nous les protégerons ; c’est une affaire d’honneur.

— Et la jeune fille ? demanda le maître de police, ce n’est pas une affaire d’honneur ?

La princesse haussa les épaules.

— Est-ce que ces gens-là savent ce que c’est que l’honneur ? C’est une affaire d’argent ! Une dot, une belle dot…

— Qui la donnera ? demanda Kline toujours prudent.

— Une souscription publique, fit Adine en riant. Nous donnerons tous, – vous tout le premier. Allons, général, donnez cent roubles pour l’honneur de la noblesse pétersbourgeoise.

— Je donnerai tout ce que vous voudrez pour vous plaire seulement, répondit le général ; mais il faut que ce soit incognito, vous comprenez…

— Alors je n’ai que faire de vos dons, dit la visiteuse avec un geste de dédain fort comique : le plaisant eût été de voir votre nom figurer sur la liste de souscription. Vous refusez ? C’est dommage ! Mais comme j’ai l’âme généreuse, je ne vous en garderai pas rancune. Est-ce dit ? Une jolie dot ?

Kline ne répondit pas tout de suite : les raisons qu’avait fait valoir la princesse étaient de celles que tout membre de l’aristocratie pouvait comprendre a une époque où l’émancipation n’était encore qu’une utopie brillante. D’un autre côté, son devoir, à strictement parler, était de poursuivre…

— Vous avez des remords ? dit Adine en posant sa main admirable sur le bras du maître de police. Je me charge de vous les faire passer. Venez diner ce soir, mon mari est de service ; après dîner, nous causerons à loisir.

Elle prit son manchon et son boa qu’elle avait jetés sur un fauteuil, assujettit son chapeau sur sa tête, et d’un coup sec de la main donna de la grâce aux plis de sa robe de velours.

— La dot sera prête, dit-elle en se dirigeant vers la porte ; trouvez un intermédiaire convenable, une espèce de femme… À ce soir, général, vous viendrez ?

— Je ne pourrai peut-être pas venir dîner, mais je passerai dans la soirée, répondit machiavéliquement le général en la reconduisant jusqu’à la porte.

Quand elle eut disparu, il revint au milieu du salon et resta pensif.

— C’est une fine mouche, se dit-il ; elle veut probablement tirer son amant d’un mauvais pas… Au fond elle a raison, ce serait un exemble déplorable pour les petites gens… Et puis elle est fort jolie, fort jolie… Et la noblesse est une chose respectable comme corps, il importe de ne pas l’affaiblir… Je crois qu’elle a raison.

Le maître de police rentra dans son cabinet et donna l’ordre d’arrêter provisoirement l’enquête.

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