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Chapitre 11

Le lendemain soir, M. Porof et sa fille étaient assis tristement en face l’un de l’autre dans leur petite salle à manger, pleine de fleurs et d’oiseaux ; la place de la défunte était restée vide ; son grand fauteuil, les bras béants, semblaient toujours attendre que la mère vint présider au repas de famille. Le père et la fille n’avaient rien voulu changer aux habitudes du passé, ce fauteuil était habité pour eux ; la chère image planait sur leur foyer domestique, et chaque fois que le regard des délaissés se portait sur cette place, le sentiment de la vengeance leur revenait plus amer et plus fort. Ce n’était pas seulement l’honneur de Raïssa qu’il fallait venger, c’était aussi la mort de la mère de famille, frappée avant l’heure par le désespoir meurtrier.

Ce jour-là, comme d’ordinaire, le père et la fille avaient arpenté la Perspective et les quais à l’heure où les gens du monde s’y promènent ; la haute et élégante stature de Raïssa, ses vêtements de deuil austère, les cheveux blancs du petit vieillard qui l’accompagnait, et on ne sait quel air de détachement des choses de la vie que respirait toute leur personne, avaient attiré sur eux bien des regards curieux et même indiscrets.

Sous ces regards, sous l’investigation dédaigneuse des femmes, sous l’admiration impertinente des hommes, Raïssa restait impassible. Son esprit n’était point là ; elle cherchait un geste, un signe, une ressemblance avec trois hommes à peine entrevus, confusément mêlés dans son souvenir ; elle eût reconnu les trois ensemble, – elle n’était pas sûre de les reconnaître séparément, – et sous son voile de crêpe, elle examinait les visages, comparait les allures et se disait parfois avec désespoir qu’elle ne trouverait pas.

La promenade de ce jour s’était prolongée au-delà de l’heure accoutumée ; lorsque M. Porof avait voulu rentrer, Raïssa avait dit : Pas encore !

Les réverbères s’étaient allumés, les derniers promeneurs avaient quitté le quai anglais, la nuit s’était faite sur le blanc désert de la Néva couverte de neige.

Alors seulement, la jeune fille avait pris à regret le chemin de la maison, interrogeant encore du regard les traîneaux richement attelés qui passaient, emportant les heureux de ce monde à de brillants dîners d’amis ou au simple repas de famille où tous se retrouvent après les soucis et les plaisirs du jour.

Raïssa était rentrée découragée ; depuis huit jours n’avoir pas un indice, pas une ressemblance, c’était vraiment désespérant ; elle se demandait par moments si elle n’avait pas tenté une folie, si la tâche qu’elle avait entreprise n’était pas au-dessus des forces humaines… elle seule contre une société acharnée à la combattre !

Elle versait le thé d’une main distraite, et son père, qui n’osait l’interroger, la regardait tristement. De temps en temps, secouant sa mélancolie, elle lui souriait… quel triste sourire !

Un coup de sonnette retentit ; la cuisinière courut ouvrir, et Porof se leva, croyant voir apparaître un des rares amis qui les visitaient encore dans leur opprobre. La servante se présenta.

— Il y a là une dame qui désire parler à mademoiselle, dit-elle.

Raïssa leva la tête. Depuis l’enterrement de sa mère, pas une visiteuse n’avait franchi le seuil de son modeste logis.

— Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— La dame ne veut pas dire son nom ; elle a quelque chose à dire à mademoiselle.

Le père et la fille s’entre-regardèrent.

— Fais entrer, dit Raïssa.

Elle alluma une seconde bougie pour mieux éclairer la pièce à demi obscure, et attendit.

Presque aussitôt elle vit entrer une femme d’environ cinquante ans, vêtue d’une robe de couleur sombre, d’un châle ancien aux couleurs éteintes et d’un chapeau aux rubans tant soit peu fanés.

L’ensemble de la toilette correspondait bien au visage de celle qui la portait. C’était une de ces figures qui ne se gravent pas dans la mémoire, dont on garde un souvenir indistinct, et en même temps une de ces personnes qui vous font dire : J’ai vu ce visage-là quelque part.

— Veuillez vous asseoir, madame, dit Raïssa en regardant attentivement sa visiteuse ; depuis son malheur elle observait tout de très près.

La dame s’assit sur une chaise et posa sur ses genoux un petit sac de maroquin noir à fermoir d’acier.

La visiteuse parla d’une voix sans éclat, aussi terne que l’ensemble de sa personne

— Je suis venue, dit-elle, de la part d’une dame, – de plusieurs dames, mais d’une surtout qui s’intéresse vivement à vous, mademoiselle.

Raïssa reporta ses yeux sur son père ; immobile, impassible, il écoutait : la jeune fille fit de même.

— Vous avez eu, à ce que j’ai entendu dire, le malheur de perdre récemment votre mère ?

Raïssa fit un signe de tête affirmatif.

— Les dames de la société ont appris combien vous étiez intéressante et digne d’estime, et elles m’ont chargée de venir vous voir en leur nom…

— De quelles dames parlez-vous ? fit Porof d’une voix grave.

La visiteuse tourna vers lui son visage sans expression.

— De grandes dames, des personnes charitables qui s’occupent de faire du bien…

— Nous n’avons besoin de rien, dit le vieillard d’un ton bourru.

— Je m’exprime bien mal, reprit la visiteuse, car je vois que je ne me fais pas comprendre. Le bien que font ces dames n’est pas un bien purement matériel, c’est aussi un bien moral ; je suis souvent chargée de porter des consolations aux affligés, et je vous assure…

Elle s’interrompit, regarda en dessous le visage noble et régulier de Raïssa, et changea de discours.

— Vous avez eu un autre grand chagrin, mademoiselle ; c’est à ce sujet précisément que je suis envoyée vers vous. On m’a dit que vous avez présenté une supplique…

— Nous n’avons point présenté de supplique, rétorqua vertement Porof, nous avons porté plainte.

— C’est la même chose, reprit la vieille dame.

Raïssa regarda son père ; celui-ci avait les yeux immuablement fixés sur la visiteuse ; elle l’imita.

— Vous avez porté plainte contre des jeunes gens de la plus haute société, avez-vous bien réfléchi à ce que vous faisiez ?

Raïssa allait répondre ; un geste de son père lui commanda le silence ; elle attendit. Ne recevant point de réponse, la vieille femme se vit obligée de poursuivre.

— Votre cause est de toutes la plus noble et la plus digne : il n’est personne qui ne souffre avec vous et pour vous ; mais…

— Mais ? répéta Porof, voyant qu’elle s’arrêtait.

— Mais vous êtes seuls pour vous défendre, et vous avez toute la noblesse contre vous.

— Je croyais, fit tranquillement le vieillard, que vous étiez envoyée par des dames charitables qui prennent intérêt à notre situation ?

— Certainement, mais ce sont des dames… et ce ne sont pas des dames qui sont à la tête des administrations.

— Alors, les dames sont pour nous, et les administrations sont contre nous ? reprit Porof, du même ton égal et tranquille.

— Je n’ai rien dit de semblable ; j’ai dit que ce ne sont pas les femmes qui font les lois ; les lois sont toujours protectrices des hommes, en ce cas particulier, bien plus encore que jamais. Quel intérêt voulez-vous qu’un homme prenne à un malheur qu’il ne peut comprendre ni apprécier ?

Personne ne répondait ; elle continua :

— Si j’avais eu le plaisir de vous connaître quand vous avez fait cette démarche…

— Laquelle ? dit Porof.

— Votre plainte, reprit la dame avec un calme imperturbable. Si j’avais été de vos amis, je vous aurais conseillé de n’en rien faire.

— Ah ! dit tranquillement le père, réprimant d’un sourire l’ardeur de Raïssa prête à bondir de sa chaise.

La vieille femme vit ce geste et ce sourire, et elle jeta un regard oblique sur le vieillard.

— Oui, dit-elle lentement, ce n’était pas un bon moyen que de faire du scandale. Le scandale ne vaut jamais rien. Tenez, même en supposant, ce qui n’est guère probable, qu’on retrouve les auteurs de cette agression, en supposant que le tribunal vous donne gain de cause, vous n’obtiendrez que de médiocres dommages-intérêts.

Ce mot fit tressaillir également le père et la fille, mais ils se continrent.

— Vous avez peu de fortune, à ce que je crois ? continua la dame en s’adressant à Porof.

— Aucune ! répondit celui-ci.

— Eh bien, vous avez fait une démarche que dans mon intérêt pour vous je qualifie d’imprudente, de très imprudente. Vous avez attiré l’attention sut votre fille d’une manière bien fâcheuse… Elle aura, je le crains, beaucoup de peine à se marier.

— Elle n’a pas l’intention de se marier, répondit le père en frottant paisiblement son genou avec sa main droite.

— Vraiment ? Voyez comme cela se trouve bien ! Les dames dont je vous ai parlé avaient eu la même idée, et considérant qu’il est peu probable que vous obteniez quelque satisfaction, elles m’ont chargée de vous demander s’il ne vous serait pas agréable de quitter une ville où vous avez eu tant de désagréments pour aller vous fixer à la campagne.

— Je n’ai pas de maison de campagne, répondit Porof en continuant à se frotter le genou avec complaisance.

— Et il y a précisément une très jolie maison à vendre en ce moment, dans un gouvernement de province, sur les bords du Volga, – un superbe pays, un joli bien, une rivière poissonneuse, des bois, et vous y seriez très bien, si vous vouliez l’avoir…

— Je n’ai pas d’argent, dit Porof.

La dame agitait sa main d’un air qui disait clairement : C’est un détail. Depuis son entrée, c’était le premier geste qu’elle se fût permis ; il indiquait une plus grande liberté d’esprit.

— On vous en procurerait, dit-elle en baissant la voix.

— Aimerais-tu vivre à la campagne, toi ? dit Porof en se tournant vers sa fille d’un air bonhomme.

Raïssa, les joues d’une blancheur de cire, les mains posées l’une sur l’autre devant elle, semblait magnétisée. Elle leva lentement ses grands yeux noirs sur son père et ne répondit pas.

— Si vous préfériez le séjour d’une ville de province, dit officieusement la vieille femme, ce ne serait pas une difficulté.

— Aimerais-tu une ville de province, eh ! Raïssa ? fit le père d’un ton presque joyeux.

La jeune fille secoua négativement la tête.

— C’est que vous voyez, la mère, dit Porof sans cérémonie, on promet beaucoup et l’on tient peu…

Sans s’effaroucher de l’appellation trop familière, « la mère » ouvrit le petit sac.

— Nous tenons ce que nous promettons, dit-elle ; voici une jolie dot, une très jolie dot pour notre demoiselle ; avec cela on peut avoir n’importe quel mari… Il y a quinze mille roubles…

— Quinze mille roubles ? répéta Porof en avançant la main. Avec cela, c’est vrai pourtant qu’on pourrait avoir un mari. Eh ! Raïssa ?

Il prit le portefeuille que la visiteuse ne sembla lâcher qu’avec méfiance, et feuilleta les billets de banque.

— Il y en a vraiment pour quinze mille roubles ! dit-il.

— Oui, mon petit père, exactement, mais il faudrait signer…

Porof se leva et repoussa sa chaise si brusquement qu’elle tomba derrière lui. Raïssa se leva du même mouvement.

— Quinze mille roubles, l’honneur de ma fille ! s’écria-t-il en brandissant le portefeuille au-dessus de sa tête.

Il jeta l’argent à la face de la vieille, qui le saisit au vol et se hâta de le remettre dans son sac.

— Marchande d’honneur, entremetteuse, cria-t-il, hors d’ici, ou je te fouette de ma main !

La vieille s’enfuit dans l’antichambre et sauta sur sa pelisse sans lâcher le précieux sac.

— Hors d’ici ! cria Porof.

— Laissez-moi mettre ma pelisse, mon petit père, je vais mourir de froid ! geignait la vieille femme.

Porof la prit par les épaules et la jeta sur le perron.

— Crève ! dit-il.

La cuisinière apportait en toute hâte les bottines fourrées de la visiteuse, oubliées dans la bagarre ; Porof rouvrit la porte qu’il venait de fermer et les lui lança à la figure l’une après l’autre. L’entremetteuse reçut le double soufflet de ses propres semelles et se hâta de disparaître, après toutefois s’être chaussée et chaudement emmitouflée dans sa pelisse de fourrure.

Porof, en rentrant dans la salle, trouva sa fille toujours debout, toujours muette, toujours roide et glacée.

— Raïssa, dit-il doucement.

La jeune fille tourna vers son père son visage blême.

— Il paraît que ton honneur vaut quelque chose, puisqu’on veut l’acheter ; nous le vengerons, sois tranquille.

Raïssa voulut jeter ses bras autour du cou de son père, mais elle ferma les yeux et tomba évanouie, toute droite.

— Ah ! Dieu ! elle est morte ! cria la cuisinière en accourant.

Le père, penché sur sa fille, écouta le cœur, qui battait toujours.

— Non, dit-il, nous allons la ranimer. C’est ma fille ; elle ne mourra pas tant que nous ne serons pas vengés.

En effet, Raïssa ouvrit les yeux au bout de quelques minutes, des larmes la soulagèrent, elle reprit ses promenades. Seulement, lorsque Porof alla s’informer au Bureau central de la police, il apprit qu’on n’avait rien trouvé.

— Rien ? demanda le vieillard avec insistance.

— Rien du tout, répliqua l’employé d’un ton sec. Nous avons autre chose à faire qu’à chercher des hussards… Hier on a volé une image dans une église ; ça ne s’est jamais vu ! Voilà qui est intéressant.

— Alors, il est inutile que je me dérange ? demanda Porof de sa voix calme.

L’employé haussa les épaules.

— C’est très bien ! j’ai l’honneur de vous saluer, monsieur.

— Adieu ! fit l’employé.

Porof sortit du même pas.

— C’était bien la peine de faire tant de bruit pour lâcher son affaire comme ça, grommela l’employé d’un air de pitié. On aurait dit qu’il allait tout casser, et puis crac, plus personne ! Vieux matelas ! va !

Et il se remit à ses écritures.

Rentré chez lui, Porof embrassa sa fille.

— Nous avons encore l’Empereur, dit-il Attends, tout n’est pas fini.

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