Chapitre 12
Gretsky avait donné son argent de grand cœur, et ses camarades n’y avaient pas apporté moins de bonne grâce ; aussi furent-ils tous les trois fort désappointés quand Adine le leur remit par l’intermédiaire de son frère. La vieille femme n’avait omis aucun détail de sa visite – elle en avait plutôt ajouté – et Porof, sans s’en douter, fut pendant quelques jours sous leur surveillance active, qui se relâcha bientôt quand on vit qu’il semblait avoir renoncé à sa poursuite.
La plainte était restée au bureau. Mais comme il ne s’en occupait plus, on cessa de penser à lui.
Le bruit que cet événement avait fait dans Pétersbourg s’était calmé ; le vol d’image, plus récent, intéressait tous les esprits : Porof en profita pour faire le mort pendant quelque temps.
Il prit des informations discrètement, par-dessous main ; résolu à en venir à ses fins, il ne se pressait pas, sachant que la précipitation ne vaudrait rien en cette affaire. Il était sûr désormais de n’obtenir justice que du souverain lui-même : le difficile était de l’aborder. Il est absolument interdit de présenter quelque supplique que ce soit à l’Empereur quand il sort ; cette précaution qui paraît barbare est nécessaire ; sans elle le Tsar serait le seul homme de son empire pour qui la promenade à pied fût un mythe ailleurs que dans des jardins réservés, ou la nuit.
Porof cherchait donc un moyen d’arriver à l’Empereur sans se faire mettre en prison, et pour un pauvre diable comme lui, la chose était ardue.
Il commença par s’enquérir du nom de toutes les dames du palais ; il sut bientôt une foule de choses très intéressantes que nous ne rapporterons point ici, et entre plusieurs personnes également bien en cour, il choisit la comtesse Gretsky parce qu’elle était femme et parce qu’elle était vraiment bonne.
La source où Porof puisait ses informations n’était pas très relevée, mais elle était authentique : il avait fait connaissance au régiment avec un sous-officier qui avait obtenu la place de gardien d’une des portes de service du palais ; par celui-ci, auquel il s’était bien gardé de dire qu’il fût le Porof dont tout Pétersbourg avait parlé pendant quarante-huit heures, le vieillard tenace eut ses petites entrées dans les communs, et c’est en écoutant bavarder les marmitons, palefreniers, etc., qu’il obtint les renseignements dont il devait faire usage.
Un jour, à l’heure où la comtesse Gretsky sortait pour faire quelques visites, comme d’ordinaire, elle trouva sur son perron le vieillard nu-tête, dont les cheveux blancs noblement portés et le regard assuré n’annonçaient point un solliciteur ordinaire. La comtesse était plus que bonne, elle était humaine ; elle considérait – ô merveille dans son milieu et son temps ! – les hommes en général comme des êtres semblables à elle, sauf les différences de rang et d’éducation.
En voyant ce vieillard suppliant, mais non humble, elle s’arrêta.
— Vous désirez me parler ? dit-elle avec douceur.
— Madame, dit-il en se redressant, je suis le père de la jeune fille outragée au Cabaret-Rouge.
— Ah ! c’est vrai, on n’a plus rien dit… Eh bien ?
— Eh bien, non seulement nous n’avons point obtenu justice, mais on a voulu acheter notre silence…
— Oh ! fit la comtesse indignée.
Porof sentit que son coup avait porté. Madame Gretsky le regardait, et cet homme fier et simple lui inspirait de la confiance. Elle se tourna vers son domestique, qui attendait, la main sur la poignée de la portière.
— Dételez, dit-elle, je ne sors pas. Venez chez moi, monsieur, ajouta-t-elle en s’adressant à Porof, votre histoire n’est pas de celles qu’on peut raconter dans la rue.
Elle rentra chez elle, suivie du vieillard, dont le cœur battait d’émotion et de joie.
Ils passèrent une heure ensemble, la comtesse de plus en plus surprise de ce qu’elle apprenait, Porof de plus en plus confiant et éloquent dans sa simplicité fruste.
— Comment ! disait la grande dame, on vous a proposé de l’argent ? Et votre fille, qu’a-t-elle dit ?
Les yeux du père se remplirent de larmes.
— Elle est tombée sans connaissance, répondit-il ; – mais après le départ de la vieille ; elle avait compris que je voulais savoir le fin mot, – elle n’a pas ouvert la bouche de peur de me trahir. Elle a du caractère, madame, c’est une brave enfant !
— Est-elle jolie ? demanda la comtesse.
Si Raïssa eût été laide, peut-être l’intérêt de la grande dame eût-il été moins vif.
— C’est ma fille, répondit Porof, et l’on n’a pas le droit de louer ses enfants ; mais, pour dire la vérité, elle est jolie.
La comtesse réfléchit un moment.
— Aimait-elle quelqu’un ? demanda-t-elle ensuite.
Cette question bien féminine parut de bon augure au vieillard.
— Non, madame, répondit-il honnêtement. Ce malheur nous a été épargné, elle n’aimait personne. C’est une jeune fille qui ne connaissait pas même l’ombre du mal. Sa mère l’avait bien élevée !
Au souvenir de sa femme, une douleur profonde se peignit sur le visage de Porof ; mais il réprima son émotion. La comtesse s’en aperçut et lui sut gré de son silence.
— Écoutez, dit-elle, ce que vous m’apprenez est extrêmement grave. Venez me voir demain et amenez-moi votre fille.
— J’obéirai, madame, dit Porof en se levant ; mais si j’osais réclamer une faveur ?…
— Laquelle ? fit la comtesse, craignant qu’il ne lui demandât de l’argent, ce qui l’aurait désenchantée.
— C’est de ne parler à personne de l’intérêt que vous voulez bien porter à ma fille.
— Pourquoi ? fit la comtesse fort surprise.
— Excusez ma franchise, madame, répondit le vieux chirurgien sans embarras ; vous n’ignorez pas que ceux que nous recherchons font partie de l’aristocratie, ils ont su s’arranger pour que la police renonçât à l’enquête : s’ils se doutaient que je poursuis l’affaire, ce n’est plus de l’argent qu’on viendrait nous offrir, – on nous ferait peut-être disparaître l’un ou l’autre, ou tous les deux, ma fille et moi…
La comtesse fit un léger mouvement, le vieillard reprit :
— Les malheureux sont méfiants, madame la comtesse, nous sommes très malheureux ! Pardonnez à mes craintes peut-être chimériques, mais soyez assurée que si quelqu’un sait que vous daignez nous protéger, vous ne trouverez jamais les coupables !
Porof parlait avec tant d’assurance, et la comtesse sentait si bien la vérité de ses paroles, qu’elle accéda à sa demande.
— Je ferai mieux, dit-elle. Vous ne donnerez pas votre nom aux domestiques. Venez demain matin avec votre fille, vous serez introduits sur-le-champ.
Porof remercia la comtesse et se retira.
Restée seule, celle-ci se demanda si elle n’avait pas ajouté foi trop facilement aux paroles de cet inconnu. La demande de secret qu’il lui avait faite était bien de nature à encourager des soupçons. Cependant, comme elle avait promis de se taire, elle se résolut à tenir sa promesse ; mais « il est avec le ciel des accommodements », elle n’avait pas promis de ne point prendre d’informations indirectes ; aussi fit-elle atteler de nouveau et s’en alla-t-elle, de la façon la plus naturelle du monde, rendre visite à deux ou trois dames de ses amies.
La première était une vieille dame d’honneur fort sourde et par conséquent peu au courant des événements d’ici-bas ; aussi la visite fut-elle courte.
La seconde fut la princesse Adine.
Celle-ci n’était ni sourde ni muette, mais elle avait ses raisons pour se taire. Madame Gretsky l’ignorait ; cependant une méfiance naturelle, causée pas sa longue habitude du monde, lui souffla l’idée de biaiser. Peut-être aussi la comtesse pensa-t-elle que Rézof était hussard, qu’il était frère de la jolie princesse, qu’il pouvait avoir un ami ou des amis compromis… Mais c’était une raison de plus pour faire causer la princesse.
On parla d’abord des modes du jour, d’un bal de charité à l’assemblée de la noblesse, du vol d’images, et enfin, par un détour savant dans son ingénuité apparente, la comtesse amena l’entretien au point dangereux.
— Il faut espérer, dit-elle en soupirant, que la police sera plus heureuse ou plus habile, cette fois, que pour cette affaire du Cabaret-Rouge, vous savez, il y a un mois…
La princesse hocha la tête.
— Notre cher général Kline n’a pas été heureux dans cette affaire-là, continua la comtesse, qui n’ignorait pas les coquetteries d’Adine ; il s’est étrangement laissé distancer… On n’a rien trouvé, je crois ?
— Rien.
— Sur trois personnes n’en pas trouver une, ce n’est vraiment pas fort… On dit qu’il baisse, le général : est-ce vrai ?
Adine donna dans le panneau.
— Quelle idée ! fit-elle avec un peu trop de vivacité. Il est plus actif que jamais !
— Allons, tant mieux, tant mieux ! dit bonnement la comtesse ; c’est cette affaire manquée qui avait fait dire…
— Dire quoi ?
— Qu’il baissait.
— Où dit-on cela ? Là-bas ?
« Là-bas », c’était au Palais-d’Hiver. La comtesse fit un geste de dénégation, mais Adine était piquée.
— Oh ! vous avez beau nier, on sait bien que vous êtes muette comme la tombe. C’est une idée bien singulière que d’en vouloir à un homme parce qu’il n’a pas réussi… D’ailleurs voulez-vous que je vous dise ma façon de penser, comtesse ? Toute cette histoire du Cabaret-Rouge est une affreuse mystification.
— Vous croyez ?
— J’en suis certaine. J’ai des preuves, insista la princesse, que ni cette fille ni son père n’ont jamais existé ; c’est une invention des « rouges » pour attaquer la noblesse et nous faire du tort. C’est un père en carton, et sa fille est une poupée avec des yeux d’émail.
— Ah ? Alors vous croyez…
— Qu’on n’a point trouvé de coupables parce que le crime n’a pas eu lieu, conclut Adine. Vous voyez que ce pauvre général ne pouvait pas mieux faire !
— J’en suis charmée, répartit la comtesse en se levant. D’ailleurs, il y avait une preuve meilleure que cela et plus proche.
— Laquelle ? fit curieusement Adine en reconduisant sa visiteuse.
– C’est qu’il vous fait la cour, ma belle chérie, et chacun sait que vous n’êtes pas femme à supporter d’autres hommages que ceux de nos hommes supérieurs.
Ceci passa avec un si joli sourire et tant de câlinerie dans la voix que la princesse Adine l’avala doux comme miel.
Restée seule, elle se dit que la comtesse avait eu la main lourde.
Au même moment, celle-ci se disait :
— Ce qu’il y a de positif, c’est qu’elle a un parent ou un ami dans l’affaire, et peut-être bien tous les deux… Il fait bon attaquer vos amis, princesse, car vous savez les défendre !
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