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Chapitre 13

Le lendemain, Porof, accompagné de sa fille, fut introduit dans le salon de la comtesse Gretsky. Le vieillard était fort troublé, il sentait que de cette entrevue dépendait presque uniquement le salut de sa cause.

Raïssa était parfaitement calme ; un étranger eût dit indifférente. Une sorte de hauteur dédaigneuse était fixée sur son visage, autrefois simplement joli, et maintenant d’une beauté austère. Les lèvres avaient pris le pli de la volonté soutenue, les yeux semblaient faire fi de l’opinion de la foule, tous les traits s’étaient amincis et épurés : jadis on eût pu voir la jeune fille sans la remarquer ; maintenant on se retournait sur son passage en se demandant qui elle était.

Du premier coup d’œil la comtesse comprit qu’elle n’avait point sous les yeux une aventurière. La simplicité un peu bourrue du père lui avait inspiré de la confiance ; en présence de Raïssa, elle éprouva du respect, le respect dû à toute grande infortune imméritée.

— Asseyez-vous, mademoiselle, dit la grande dame en indiquant un siège.

Raïssa obéit ; les plis sévères de sa robe de drap noir tombèrent autour d’elle comme autour d’une statue. La comtesse pensa que cette jeune fille devait avoir un grand usage du monde pour savoir s’arranger ainsi.

— Quel âge avez-vous ? lui dit-elle avec un bon sourire destiné à la mettre à son aise.

— Dix-neuf ans, répondit Raïssa en levant ses grands yeux noirs.

— Qui vous a élevée ?

— Ma mère.

— Vous avez fréquenté une pension ?

— Non, madame ; j’ai eu quelques leçons à la maison, ma mère a fait le reste.

— Vous parlez plusieurs langues étrangères ?

— Le français et l’allemand, pas très bien.

— Vous êtes musicienne ?

— Oui, madame ; je me préparais à enseigner le piano.

— Et maintenant ? fit la comtesse non sans intention.

— Maintenant, madame, je ne trouverais plus d’élèves, si j’avais la fâcheuse idée d’en chercher.

Ceci fut dit très simplement, et pourtant la comtesse sentit qu’elle venait de recevoir une leçon. Comme elle avait l’esprit très élevé, au lieu d’en vouloir à l’imprudente, elle sentit s’augmenter l’estime que son excellente tenue lui inspirait déjà.

— Votre père m’a raconté ses démarches, reprit la grande dame, et le peu de succès qu’elles ont obtenu ; si ma question ne vous semble pas indiscrète, et croyez que je n’ai pas l’intention de vous blesser, qu’espériez-vous obtenir ?

Raïssa regarda la comtesse et répondit lentement :

— Justice !

— Sans doute ; mais qu’appelez-vous justice ?

— La punition de l’infamie, répliqua la jeune fille, du même ton et avec le même calme.

— Et pour vous-même, vous désirez sans doute quelque chose ? Ce n’est que bien naturel ; que demandez-vous ?

— Rien, répondit Raïssa, rien du tout pour moi.

La comtesse la regarda avec attention. Cette réponse lui paraissait si peu vraisemblable qu’elle crut avoir mal entendu.

— Rien ? répéta-t-elle ; cependant vous disiez tout à l’heure que vous ne trouveriez plus d’élèves ?…

— Ceci est un malheur, – un malheur qui ne peut se réparer ; on ne refait pas le monde.

— Mais, continua la comtesse de plus en plus surprise, de quoi vivrez-vous ?

— Nous quitterons Pétersbourg lorsque nous aurons obtenu justice ; peut-être l’Empereur nous permettra-t-il de changer de nom. Nous irons alors en province. Là, personne ne me connaîtra, je trouverai quelques occupations…

— Dans une famille ?

Raïssa releva la tête avec une sorte d’indignation.

— Non, madame, comment pourrais-je tromper d’honnêtes gens ?… Je ferai de la couture, de la broderie, n’importe quoi. Mon père a une petite pension.

La comtesse garda le silence un moment. Le vieux Porof la regardait d’un air assuré ; la clarté et la simplicité des réponses de sa fille lui causaient une satisfaction visible

— Cependant, mademoiselle, reprit madame Gretsky, avant ce malheureux événement, vous aviez devant vous une carrière, vous aviez un gagne-pain, vous pouviez vous marier…, tandis que maintenant… vous voyez vous-même les difficultés qui vous entourent ; ne serait-il pas naturel qu’on vous accordât quelque compensation pécuniaire pour le tort porté à vos intérêts ?

— Le prix de l’infamie ? Non, madame, nous n’en voulons pas ! dit Raïssa avec une violence contenue. Nous l’avons déjà refusé.

— Vous me permettrez de vous faire remarquer, répéta la comtesse, l’énorme différence qu’il y a entre une somme d’argent offerte en secret pour acheter votre silence et des dommages-intérêts alloués par un tribunal…, par une autorité supérieure, en un mot.

Raïssa secoua la tête négativement.

— Ce n’est pas de l’argent que je veux, madame, dit-elle, c’est la punition de ceux qui ont brisé ma vie.

La comtesse réfléchit encore un peu.

— Eh bien, dit-elle enfin, puisque vous ne demandez que ce qui vous est dû, nous tâcherons de l’obtenir.

Les yeux de Porof s’emplirent de larmes de joie, et, dans l’élan de sa reconnaissance, il baisa la main de leur protectrice ; après quoi, tout confus, il se rassit en silence.

— Mais, continua-t-elle, avez-vous pensé à ce que peut être cette punition ? Devant un tribunal de police, c’eût été relativement peu de chose ; – je dis relativement à la grandeur de l’offense. Dans les mains du souverain, à qui je vais porter votre plainte, ce peut être extrêmement grave… Nul ne peut prévoir l’arrêt qui sera rendu ; il peut frapper les coupables dans leur rang, dans leur fortune, dans leur liberté. Avez-vous pensé à cela ?

— Et moi, madame, s’écria Raïssa, qui s’était levée pâle d’indignation, toute frémissante de colère, ont-ils pensé à ce que je perdais ? Moi qui avais vécu jusqu’alors auprès de mes parents, occupée seulement de mes études et de mes devoirs, ils ont mis dans ma vie le souvenir d’une heure horrible, d’un affront que rien ne peut effacer ! Moi qui n’avais jamais connu le mal, ils m’ont infligé une souillure qui flétrit même mes plus innocentes pensées ! Ils m’ont ruinée en m’ôtant ma réputation, ils ont condamné à la misère les jours de mon vieux père que mon travail aurait soutenu ! Ils ont brisé ma vie ; je ne serai jamais épouse, je ne serai jamais mère, je mourrai seule et sans famille ; les misérables ! ils ont tué ma mère, qui est morte de ma honte, et c’est pour eux que vous parlez de pitié ? Ah ! madame, si vous ne comprenez pas que je demande justice et que je les haïsse d’une haine féroce, ce n’était pas la peine de nous regarder avec bonté !

Raïssa était restée devant la comtesse, les yeux pleins d’un feu sombre, les joues blanches, les lèvres frémissantes, semblable, dans ses vêtements de deuil, à Némésis elle-même. Son père, debout près d’elle, la regardait, plein de respect pour son enfant si cruellement éprouvée. Jamais Raïssa n’avait exprimé ainsi ses sentiments secrets ; depuis le jour du crime, elle avait gardé le silence sur ce qu’elle éprouvait, laissant son père agir, le soutenant de sa présence et de son approbation, mais sans dire un mot qui pût l’éclairer sur l’état de son âme. Pour lui, comme pour la comtesse, les paroles de la jeune fille révélaient un monde de tortures intimes qu’il n’avait qu’entrevues.

La comtesse saisit avec élan Raïssa par la main, et, l’attirant à elle, posa un baiser de mère sur le front pur de la jeune victime.

— Ceci, mon enfant, lui dit-elle, est l’expression de la sympathie d’une honnête femme. Toutes les mères doivent plaider votre cause, car, en vérité, si l’honneur des jeunes filles n’est ni protégé ni vengé, les hommes ne connaîtront plus de frein dans leurs folies désastreuses. Comptez sur moi ; votre cause sera plaidée et entendue en haut lieu, et je ne doute pas que vous n’obteniez justice.

Le père et la fille s’inclinèrent devant leur protectrice, qui se leva.

— Usez de moi, dit-elle avec grâce ; avez-vous besoin de quelque chose ? puis-je vous avancer un peu d’argent ?

Porof fit un geste de dénégation.

— Nous vivons avec ce que nous avons, dit-il, et de vous à nous, l’argent gâterait tout.

Il emmenait sa fille ; la comtesse l’arrêta.

— Pourriez-vous les reconnaître ? dit-elle à Raïssa, sans désigner autrement les coupables.

— Je n’en suis pas sûre, répondit celle-ci. J’ai déjà bien cherché !…

— Cherchez encore, dit la comtesse ; au revoir !

Elle rentra dans le salon pendant que Porof et sa fille descendaient l’escalier.

Au moment où ils mettaient le pied sur le perron, un traîneau, attelé d’un cheval noir, s’arrêta devant eux, et un jeune homme, enfoncé jusqu’aux yeux dans le col de fourrure de son manteau, en descendit légèrement. Par habitude de reconnaître des amis dans les visiteurs de sa tante, Valérien Gretsky leva les yeux sur ceux qui sortaient ; un frisson involontaire lui passa sur le corps à la vue de Raïssa. À cause de son uniforme, celle-ci l’avait regardé. Lut-elle dans les yeux du jeune homme la terreur d’être reconnu ? Devina-t-elle ses traits malgré le col de castor ? Elle tressaillit à son tour et resta immobile.

Gretsky se décida à gravir les trois marches de pierre et passa devant elle. Le suisse ouvrait déjà la porte vitrée pour le recevoir ; il entra, et le double battant retomba derrière lui.

— Père, dit à voix basse Raïssa en mettant la main sur le bras du vieillard, père, c’est un de ces trois hommes.

— Cet officier ?

— Oui, j’en suis sûre.

Porof rentra dans la maison et interpella le suisse.

— Qui est ce bel officier qui vient d’entrer ? demanda-t-il d’un air détaché.

— C’est le neveu de notre comtesse, le comte Valérien Gretsky, répondit le suisse avec emphase.

Porof retourna près de sa fille.

— C’est le neveu de la comtesse, dit-il.

Raïssa resta une seconde indécise.

— Il ne faut pas le lui dire, fit-elle enfin. Allons-nous-en, nous le retrouverons.

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