Chapitre 14
Valérien fut reçu par sa tante. Après les compliments d’usage :
— Qu’est-ce que c’est, dit-il, que ces gens qui sortent d’ici, une femme en deuil et un vieux bonhomme ?
Fort à propos, la comtesse se rappela que les coupables faisaient partie du régiment de son neveu, et que, par esprit de corps, il pourrait fort bien entraver son projet, s’il en avait connaissance.
— Ce sont de pauvres gens, dit-elle, à qui je veux du bien. Tu sais que j’ai des masses de protégés ; il en vient tous les jours.
Valérien n’osa demander de quel genre était la protection que sa tante accordait à ceux-ci ; d’ailleurs, à l’ordinaire, elle ne faisait pas mystère de ses intentions, et si elle eût entamé quelque nouvelle croisade, elle n’eût pas manqué de le dire. Le jeune homme conclut donc qu’il ne courait aucun danger. Malgré cette idée consolante, il abrégea sa visite et resta tout le jour triste et préoccupé.
Au régiment, il retrouva Rézof, auquel il fit part de sa rencontre du matin.
— Es-tu sûr que ce soit elle ? fit celui-ci, sceptique de sa nature.
— Sûr ?… Est-on jamais sûr ?
— À moins d’avoir des preuves ! rétorqua Rézof. Tu n’as pas de preuves, donc tu n’es pas sûr. Eh bien, puisqu’il y a doute, décris-moi un peu cette personne intéressante ; c’est, parbleu ! singulier d’être compromis à ce point dans une affaire et de ne pouvoir reconnaître celle pour qui l’on court de si terribles dangers !
— Tu plaisantes toujours ! fit Valérien avec humeur. Si tu l’avais vue comme moi !…
— Ah ! pour cela, j’avoue que je ne l’ai pas vue comme toi ! Heureux coquin, c’est lui qui a eu tout le profit, et nous sommes trois à trembler comme la feuille… Voyons, parle, avoue, est-elle jolie, notre… ta conquête ?
— Je ne sais pas si elle est jolie, je sais seulement qu’elle a des yeux qui m’ont foudroyé !
— Diable ! il faudrait peut-être se garer ? Que dirais-tu d’un petit voyage à l’étranger ?
— Avant la grande revue de mai ? Y songes-tu ! Jamais le colonel n’y consentira.
— C’est juste. Eh bien, au petit bonheur ! Tâche de te débarrasser de ta figure de carême. Tu as l’air de la statue du commandeur, don Juan que tu es !
Gretsky tournait les talons d’un air d’humeur, son camarade l’arrêta.
— Viens ce soir chez ma sœur, la « divine Adine », comme dit le général Kline, qui s’imagine alors parler en vers, exactement comme moi-même. Ma sœur est dans les meilleurs termes avec le grand maître de police ; oh ! quand je dis les meilleurs termes, tu n’as pas besoin de prendre des airs effarouchés ; je dis seulement qu’elle le fait tourner autour de son petit doigt comme ça ! – le jeune écervelé décrivit en l’air plusieurs cercles avec son index – et qu’il se lèche les babines comme un chat qui regarde une jatte de crème placée très haut sur une planche. C’est trop haut, mon ami ! mais pourlèche-toi, l’illusion a des douceurs quand on ne peut pas avoir la réalité !
Gretsky ne put s’empêcher de rire ; il pensa cependant que quelquefois le chat sautait si bien qu’il renversait la jatte de crème, mais il garda cette réflexion pour lui, et fit bien.
Il se rendit en effet sur le tard chez la princesse ; elle recevait le lundi soir après les Italiens, c’est-à-dire entre onze heures et trois heures du matin. On y soupait, on n’y dansait pas, mais on y flirtait sur une grande échelle ; tous les mauvais sujets de la garde et toutes les jolies mondaines de l’aristocratie s’y donnaient le plaisir de frôler la passion et le scandale sans jamais tomber dans l’une ou dans l’autre. Adine était au-dessus du soupçon, – ses amies et ses amis de même, – et chose extraordinaire, mais fort authentique, dans cette maison où se disaient beaucoup de choses hasardées, il ne s’était jamais commis rien de malhonnête. Seulement beaucoup de séducteurs, dans l’attitude pittoresquement attribuée à Kline par Rézof, se pourléchaient en regardant les jolis petits pots de crème, là-haut, là-haut, sur les tablettes. – Il peut bien s’en être cassé quelques-uns, après tout ; mais ceci n’est pas du domaine de l’histoire.
— Figure-toi, Adine, dit Rézof en prenant au vol sa sœur entre deux portes, figure-toi qu’un de nous a cru reconnaître l’innocente victime, tu sais ?
— L’un de vous, – alors ce n’est pas toi ?
— Hélas ! non ! Je ne la connais pas assez pour la reconnaître.
À la mine cafarde de son frère, la princesse répondit par un inimitable clignement d’yeux et un coup d’éventail sur la main, qui accompagnèrent le mot : Imbécile !
— Qui donc est cet heureux qui a le droit de la reconnaître ?
— Oh ! ma sœur ! ceci est le secret du roman, le mystère du drame ! Le serment des trois Suisses sur le Grütli, la bénédiction des poignards, tout le tremblement des opéras modernes y a passé. Tu peux m’envoyer à la mort, mais je ne le dirai pas !
Il déclamait avec tant d’emphase, que l’attention jalouse du général Kline se tourna sur lui. En voyant que ce n’était que Rézof, le haut fonctionnaire daigna ramener à l’horizontale ses sourcils froncés ; néanmoins il s’approcha de la divine Adine.
— Général, dit tout à coup Rézof, pris d’une irrésistible démangeaison de faire une sottise, avez-vous entendu parler de certains criminels qui se dénoncent eux-mêmes pour empêcher la police de les soupçonner ?
Le général hocha la tête dubitativement ; ce genre de ruse lui paraissait trop dangereux pour être fréquemment employé.
— Eh bien ! il y en a, général, il y en a, ma parole d’honneur ! Tenez, moi, par exemple, je viens vous supplier de me faire passer la nuit en prison, et ce que je vous en dis, ce n’est que pour échapper à ma victime qui me poursuit.
— Vraiment ? fit le général avec condescendance, se prêtant à cette aimable plaisanterie. Qui donc est votre victime ?
— Une femme, – une faâme ! répéta Rézof avec un accent qui fit pâmer de rire les assistants, qui s’étaient rapprochés et faisaient cercle. Général, sauvez-moi pour cette nuit seulement ! J’ai peur qu’elle ne me reconnaisse.
— C’est donc une conquête de bal masqué ? dit Kline en souriant.
— À peu près ! Et tenez, lui aussi, s’écria Rézof presque aussi gris de ses paroles qu’il l’était de Champagne le jour du crime, tenez, voyez Gretsky ! Il est dans le même cas que moi ! Nous sommes poursuivis par une femme !
Gretsky, pâle de frayeur et de colère, supporta de bonne grâce le feu des regards dirigés un instant sur lui ; d’ailleurs on ne s’occupait que de Rézof. Celui-ci allait peut-être consommer une irrémédiable folie, lorsque sa sœur, effrayée elle-même de tant d’imprudence, lui pinça le bras jusqu’au sang.
Ramené à la réalité, Rézof poussa un petit cri.
— Que vous disais-je, messieurs et mesdames ? ma sœur me pince sans miséricorde ! Toujours les femmes, les faâmes !
On servait le souper ; la joyeuse société se groupa autour de la table, et l’on parla d’autre chose. Gretsky s’était dérobé et était rentré chez lui, plein de colère et de crainte.
Comme il pénétrait dans sa chambre à coucher, éclairée seulement par une veilleuse, il aperçut une forme noire qui le fit tressaillir.
Il recula brusquement, croyant voir Raïssa ; le fantôme ne bougeait pas, il revint avec une lumière : c’était une pelisse neuve apportée par le fourreur en son absence et suspendue à un portemanteau.
Maudissant sa pusillanimité, envoyant au diable l’humanité tout entière et lui-même, Valérien Gretsky se coucha sur le côté gauche, s’endormit et eut des cauchemars affreux.
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