Chapitre 15
Le lendemain soir, vers neuf heures, la comtesse Gretsky, mandée chez l’Impératrice, comme cela lui arrivait une ou deux fois par semaine, se trouvait au Palais-d’Hiver avec deux ou trois autres dames. On causait sans grande animation, mais librement ; l’étiquette, bannie de ces réunions sans apparat, était remplacée par une politesse exquise, un peu pédante peut-être, mais qui n’excluait ni la gaieté, ni dans une certaine mesure la liberté des opinions.
Un peu de silence s’était fait.
— Un ange a passé sur nous, dit l’Impératrice, faisant allusion à un proverbe russe, relatif à ces silences soudains qui surviennent parfois au milieu de la conversation. Il faut qu’un ange parle à présent. Comtesse, à vous la parole.
Madame Gretsky sourit :
— Je ne sais parler, dit-elle, que des choses de la terre.
— Eh bien ! racontez-nous quelqu’une de vos histoires de charité ; cela repose après tant d’histoires peu charitables !
Un je ne sais quoi avertit la comtesse que le moment était propice pour parler de Raïssa.
— Si j’osais, dit-elle, ce n’est pas une histoire de charité que je conterais, et cependant celle-là mérite d’être entendue…
— Nous vous écoutons, dit l’Impératrice en s’arrangeant dans son fauteuil.
— Il y avait une fois, commença la comtesse, une jeune fille qui vivait avec son père et sa mère dans une petite maison du faubourg. C’étaient d’honnêtes gens qui élevaient leur fille dans l’amour du devoir. La jeune fille était pleine de raison et de sagesse…
— Était-elle jolie ?
— Elle était jolie, mais ces gens étaient pauvres, de sorte que la jeune fille était arrivée à l’âge de dix-neuf ans sans trouver de prétendant. Elle ne pensait pas au mariage ; toute son ambition était d’avoir à donner des leçons de piano pour soutenir ses vieux parents, et surtout sa mère infirme. Un soir, vers cinq heures, elle revenait de sa leçon de musique, il lui arriva un accident bien extraordinaire ; une troïka, occupée par trois jeunes gens, passait dans la rue déserte ; ces gens étaient ivres. Ils la trouvèrent jolie…
Un mouvement se fit ; l’Empereur venait d’entrer. D’un geste de la main il indiqua qu’il ne voulait point interrompre le récit, et se tint debout, en face de la comtesse, qui poursuivit en s’adressant plus particulièrement à lui.
— Ils la trouvèrent jolie ; ils l’enlevèrent malgré ses cris, et l’emmenèrent dans un endroit où ils étaient sûrs de n’être point dérangés. Quand la jeune fille revint, elle avait tout perdu, car elle ne possédait que l’honneur. Sa mère en est morte de chagrin. Voilà mon histoire ; excusez-moi de ne pas l’avoir choisie plus gaie.
— Mais l’histoire n’est pas finie, dit l’Impératrice. Qu’est-il arrivé ?
— Rien, à ma connaissance.
— Où cela s’est-il passé ? demanda l’Empereur d’une voix sévère.
La comtesse Gretsky garda le silence.
— Où et quand cela s’est-il passé ? répéta le souverain d’une voix plus sèche.
La comtesse se leva, s’inclina et dit d’une voix ferme :
— À Pétersbourg, le… de cette année.
Les assistants s’entre-regardèrent effrayés. Tous connaissaient cette histoire, – la question était de savoir comment l’Empereur allait la prendre.
— Comtesse, dit-il, venez par ici.
Il fit un léger signe à l’Impératrice, qui sortit aussitôt, et tous trois passèrent dans une pièce voisine.
La comtesse raconta alors en détail ce qu’elle savait. La netteté de son esprit pratique la rendait précieuse quand il s’agissait d’un compte rendu exact ; elle n’omettait rien, n’exagérait rien, et l’habitude de la sûreté de ses jugements lui avait acquis la confiance de la famille impériale.
Quand l’Empereur se fut assuré que les faits étaient exacts, il réfléchit, pesant son arrêt.
— Il faut que ces trois hommes soient trouvés demain avant midi. Vous avez dit, comtesse, qu’ils font partie des hussards de ma garde ? Le rapport est chez le grand maître de police ?
La comtesse répondit affirmativement. L’Empereur fit venir un homme sûr, lui donna des ordres, et se tournant vers sa femme :
— Vous verrez, dit-il, ma chère femme, que je sais aussi protéger votre sexe. Que feriez-vous en cette circonstance ?
— Je serais sans pitié pour les coupables, répondit l’Impératrice.
— C’est fort bien ! nous pensons de même, à ce que je vois.
Puis, se tournant vers madame Gretsky, qui attendait ses ordres :
— Je vous remercie, dit-il, comtesse, de m’avoir fait connaître cette iniquité. On ne peut malheureusement pas tout voir par soi-même, et parfois on est mal servi. C’est un bonheur et un honneur pour le trône que de se sentir appuyé sur des cœurs comme le vôtre.
Ils rentrèrent dans le salon, où la conversation n’avait pas chômé pendant leur absence. Mais chacun était préoccupé, et la réunion fut bientôt close.
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