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Chapitre 16

Le lendemain matin, une nouvelle stupéfiante parcourut la ville dès le réveil. Le maître de police avait été destitué pendant la nuit, et les officiers de hussards étaient consignés à la caserne, – le tout pour une petite fille d’extraction basse qui avait porté plainte d’un tort chimérique.

Avant qu’il fût midi, Pétersbourg était partagé en deux camps, celui des Raïssistes et celui des Hussardistes ; pour bien peu de plus on en fût venu aux attaques personnelles, même et surtout entre amis.

La princesse Adine, qui se couchait fort tard, en se levant vers midi, apprit cette nouvelle de la bouche de son propre époux. Dire que celui-ci ne mit pas quelque malice à lui annoncer la calamité qui frappait le général Kline, – ce serait avoir trop de confiance dans l’excellence du cœur humain. Certes, le prince ne croyait pas que Kline lui eût fait un tort réel ; – mais il est toujours agréable de voir tomber une tuile sur la tête de celui qui convoite votre bien.

Adine apprit cette nouvelle avec une désinvolture touchante.

— Comment ! dit-elle, on l’a destitué ? mais alors, le pauvre homme, je n’en ai plus que faire, puisqu’il ne saura plus les nouvelles. Qui est-ce qui prend sa place ?

À cette oraison funèbre, le mari ne put s’empêcher de rire ; il annonça à sa femme que personne ne savait encore quel serait le successeur du pauvre général, et sortit pour s’informer.

La réflexion qui vint ensuite à Adine fut que son frère devait être pour quelque chose là-dedans. Elle sonna sa camériste ; celle-ci lui apprit sur-le-champ que les officiers étaient consignés. À cette nouvelle, la princesse n’eut plus le moindre doute. La main qui avait frappé lui restait inconnue ; mais ce n’était pas le moment de la chercher.

Elle s’habilla en toute hâte, et courut chez son frère… Convoqué chez son colonel dès le matin, par lettre spéciale, il était parti sans donner d’ordres. Elle revint chez elle pour attendre, faute de mieux, – et ses domestiques trouvèrent la journée longue.

Le colonel des hussards ne l’avait pas trouvée courte. Il avait été réveillé dans la nuit par un ordre impérial. Obéissant sur-le-champ, il avait fait distribuer dès le matin les lettres de convocation. Lorsqu’il vit tous les officiers réunis en sa présence, le cœur lui manqua.

Il aimait son régiment ; non seulement c’était un bon officier, mais c’était un brave homme. Son seul tort était d’être resté célibataire ; c’était là ce qui avait autorisé chez les jeunes gens placés sous ses ordres d’abord un certain relâchement dans les mœurs, qui avait fini par dégénérer en débauche réglée. Cependant, quel que fut le mal, assurément personne ne pouvait l’en rendre responsable. Aussi ce n’est pas pour lui qu’il était inquiet.

— Messieurs, dit-il en s’efforçant d’affermir sa voix, notre régiment a mauvaise réputation sous le rapport des mœurs, et je dois avouer que moi-même je n’ai pas fait ce qu’il aurait fallu pour les améliorer. Plusieurs d’entre vous ont commis des équipées sans grande conséquence et qu’à ce titre j’ai laissées passer, tandis que mon devoir était de les punir. Je suis cruellement châtié de ma faiblesse aujourd’hui, car j’ai un devoir bien douloureux à remplir envers vous. Une faute grave, – on dit un crime, – a été commise il y a un mois sur la route du Cabaret-Rouge. L’Empereur en a été informé ; il veut faire un exemple, et son ordre formel est que les trois coupables soient livrés aujourd’hui, sans quoi tout le corps des officiers sera cassé en masse. Je vous préviens d’avance que je me considère comme solidaire de votre résolution et que je suivrai votre destin.

Là-dessus il salua les officiers et voulut sortir. Il fut entouré et pressé de questions, mais il refusa de répondre.

— Vous savez ce que vous avez à faire, dit-il ; je n’ai plus qu’à apprendre et à transmettre votre décision.

Il sortit sans rien vouloir entendre.

Livrés à eux-mêmes, les officiers commencèrent à exhaler leur colère sous toutes les formes. Ils n’étaient pas un institut de demoiselles pour qu’on leur inculquât de force la morale des petites filles ! Qu’est-ce qu’on deviendrait, si l’autorité se mêlait de ce qui ne la regardait pas ?

Dans ce tumulte, Gretsky ne put d’abord se faire entendre ; mais lorsque le premier feu de l’indignation se fut un peu calmé, il commanda et obtint le silence. Sabakine et Rézof s’étaient placés auprès de lui, pour l’appuyer selon leur serment.

— Messieurs, dit le jeune homme, il n’y a point ici de quoi faire tant de bruit ; tout ce qu’il est permis de regretter, c’est que l’autorité supérieure ait cru devoir employer les menaces là où un ordre pur et simple aurait suffi. Vous êtes tous désintéressés dans cette affaire. Je suis coupable, et je me dénonce.

— Nous sommes coupables, répétèrent Rézof et Sabakine, et nous nous dénonçons.

Une stupeur profonde accueillit cette déclaration ; c’étaient eux qui avaient fait ce beau coup, et ils l’avaient caché aux camarades ! Une série de reproches les laissa indifférents ; le cas était trop grave pour qu’on s’arrêtât à de semblables bagatelles.

Les trois coupables étaient fort aimés ; les officiers déclarèrent qu’ils ne pouvaient admettre qu’on rendît trois d’entre eux responsables de ce que tous auraient été capables de faire, l’occasion et le Champagne aidant.

— Mais, dit Rézof, bien que je vous croie tous parfaitement capables d’en faire autant en pareil cas, vous ne l’avez point fait en ce cas particulier ; laissez-nous donc endosser la faute et son châtiment !

Ces paroles raisonnables, bien faites pour étonner dans la bouche de ce fou fieffé, ne produisirent pas d’autre effet sur les officiers.

— On veut des coupables, s’écria un capitaine, doyen des officiers par l’âge et aussi par ses fredaines ; eh bien ! l’on en aura. Nous verrons bien si on n’y regarde pas à deux fois avant de casser la fleur de la garde !

Un messager fut envoyé au colonel, malgré les représentations des délinquants, et l’état-major du régiment se constitua prisonnier de son propre mouvement.

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