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Chapitre 17

C’est là qu’en étaient les choses lorsque Raïssa et son père, mandés en toute hâte par madame Gretsky, arrivèrent chez elle. Le succès obtenu par la comtesse dépassait un peu ses ambitions ; elle aurait voulu une revanche moins éclatante ; tout en étant parfaitement tranquille sur le compte de son neveu, qu’elle croyait très rangé, pour ne l’avoir jamais vu se présenter gris devant elle, – elle se disait cependant qu’une punition si retentissante n’était pas agréable pour la noblesse du pays. Certes, la comtesse Gretsky aimait l’humanité souffrante ; elle avait risqué de déplaire en portant la parole pour Raïssa, et elle l’avait risqué de bon cœur, la démarche n’engageant qu’elle. Mais à présent que toute une portion de l’aristocratie se trouvait en jeu, à présent que l’esprit de corps s’en mêlait et qu’il fallait sévir sur tout l’état-major d’un régiment, la bonne dame pensait qu’elle avait trop bien réussi.

Cependant, elle accueillit fort bien M. et mademoiselle Porof, leur fit servir un déjeuner auquel ils ne touchèrent pas ; sa maison étant à deux pas du palais, elle leur recommanda de rester chez elle à attendre la décision souveraine.

Le père et la fille, toujours muets, anxieux, obéirent ; dès que la comtesse eut disparu, dès que le bruit des roues de sa voiture sur la neige durcie se fut éteint au dehors, ils restèrent dans les fauteuils splendides du salon jaune, le cœur palpitant, la vie pour ainsi dire suspendue..

M. Porof portait mal ses angoisses. Sa charpente chétive avait résisté, tant bien que mal, aux fatigues de son métier ; il avait fait plusieurs campagnes avec honneur ; blessé plusieurs fois, il s’était tiré d’affaire ; mais l’âge était venu, et la mort de sa femme, le malheur de sa fille avaient rapidement usé ce qui lui restait de forces. Tant que sa mission ne serait pas accomplie, il continuerait de vivre et d’agir ; mais lorsque justice serait faite, Raïssa craignait de le voir tomber soudainement comme ces chevaux courageux qui meurent dans le brancard.

Elle se demandait ce qu’elle ferait si tout à coup son père lui manquait.

Depuis un mois son esprit s’était mûri par la souffrance, elle avait appris à envisager toute chose d’un œil calme ; – elle s’était habituée à attendre toujours le pire, – et l’idée d’un isolement total, prochain, était une de celles qu’elle creusait le plus fréquemment.

— Il me restera toujours le couvent, pensa-t-elle en regardant son père affaissé en face d’elle, dans la pose d’un homme désespéré.

Le couvent, c’est-à-dire une première mort avant la vraie, le renoncement à tout ce qui charme, séduit, entraîne… l’adieu éternel à la famille, à l’amitié, à l’amour… Mais Raïssa n’avait plus de famille ; ses amis l’avaient abandonnée, et l’amour lui était interdit.

Elle fit un retour mélancolique sur l’avenir entrevu jadis dans ses rêves de jeune fille. Elle avait rêvé une petite maison, – un peu plus spacieuse, un peu plus aisée que celle de ses parents, mais bien peu ; – sur le seuil de cette maison, un enfant dans les bras, elle attendait son mari qui revenait, pressant le pas pour la rejoindre plus vite, après le travail de la journée… Pauvre rêve, humbles ambitions ! hélas ! tout cela était perdu comme le reste.

La voiture de la comtesse s’arrêta devant le perron. Porof, tiré brusquement de son apathie, se leva en chancelant ; Raïssa se tint toute droite, prête à entendre son arrêt.

La comtesse entra, très pâle, un peu essoufflée ; elle reprit longuement haleine avant de parler ; puis s’adressant à la jeune fille :

— Pouvez-vous reconnaître ceux qui vous ont manqué de respect ?

Raïssa resta muette un instant. Elle était sûre de reconnaître le neveu de la comtesse tout au moins ; devait-elle infliger ce chagrin à la femme qui venait de tant faire pour elle ?

L’image de sa mère mourante traversa le cerveau de l’orpheline, et mettant de côté tout scrupule :

— Je le puis, dit-elle fermement, du moins je le crois.

— Venez donc, dit la comtesse avec un mouvement nerveux, indice chez elle d’une résolution pénible. Venez et désignez-les vous-même à la justice du souverain.

Elle entraînait Raïssa…

— Mon père ? dit celle-ci en se tournant vers le vieillard.

— Je n’ai pas d’ordres en ce qui le concerne, fit la comtesse hésitante.

— Alors emmenez-le, je vous en conjure, madame ; pensez à ce qu’il souffrirait seul ici !

La comtesse fit un signe d’adhésion. Tous trois montèrent en voiture et, quelques minutes après, s’arrêtèrent devant la caserne.

Ils montèrent les quelques marches qui conduisaient à la grande salle, et là ils se trouvèrent en présence de tous les officiers, sans armes, sombres et mécontents. Le colonel et le nouveau maître de police, homme actif et intelligent, relégué jusque-là dans l’ombre des bureaux, et qui venait de surgir tout à coup dans une circonstance difficile, attendaient leur arrivée avec la fièvre de l’impatience.

Le prêtre de la chapelle du régiment entra en même temps que les trois survenants.

Tous les yeux se fixèrent sur Raïssa, qui, très pâle, mais non troublée, supporta le regard cruel de tous ces hommes. Seuls, les trois coupables s’abstinrent de joindre leur offense à celle de leurs camarades.

Le prêtre s’avança vers Raïssa.

— Au nom du Créateur, dit-il, et en écartant toute pensée de colère et de vengeance, pour obéir à l’ordre de notre père le Tsar, jurez-vous de désigner fidèlement et sûrement ceux dont vous avez à vous plaindre ?

— Je le jure ! dit fermement Raïssa.

— Faites-le donc, dit le prêtre, qui s’effaça pour laisser passer la jeune fille.

Le jour baissait déjà, mais la lumière blafarde d’un ciel neigeux entrait par les grandes fenêtres hautes et larges, ornées seulement de stores blancs, relevés en ce moment. Tous les visages étaient tournés vers le jour ; tous s’offraient à l’examen avec des expressions diverses, toutes également douloureuses pour Raïssa. Elle sentit le cœur lui manquer, et fit un mouvement pour reculer.

Son père la prit par la main et lui dit tout haut :

— Obéis à l’Empereur.

La jeune fille quitta la main de son père et s’avança rapidement vers les officiers, rangés en ligne. Son regard erra sur toutes ces physionomies, pour la plupart haineuses. La mémoire lui était revenue soudainement, et elle était sûre de ne pas se tromper.

— Celui-ci, dit-elle en s’arrêtant devant Sabakine…, celui-ci, – elle indiquait Rézof, qui lui lança en pleine figure un regard pire qu’un soufflet ; elle tressaillit sous l’outrage, et rendit regard pour regard. Le jeune homme baissa la tête, honteux d’être ainsi humilié par une femme.

Avant ceux-là, Raïssa avait reconnu Valérien ; un reste de faiblesse l’avait empêchée de le désigner. Devait-elle le faire ? Elle hésita encore ; une émotion étrange, bien étrange et nouvelle dans son cœur ulcéré lui fit éviter le regard que Gretsky dirigeait sur elle.

— Si c’était lui, se dit-elle, si j’étais sûre que c’est lui…

Qu’aurait-elle fait ? Aurait-elle pardonné, si elle avait été sûre que c’était de lui qu’était venu l’outrage ? Elle n’eut pas le temps de se poser cette question, car le colonel lui demandait :

— Et le troisième ?

Sans oser lever les yeux sur personne, Raïssa dirigea lentement son bras vers Gretsky, et dit à voix basse :

— Celui-ci.

Un cri répondit à l’autre extrémité de la salle. La comtesse s’avança rapidement vers la jeune fille.

— Vous vous êtes trompée, n’est-ce pas ? lui dit-elle ; ce n’est pas ce jeune homme que vous vouliez désigner ?

— C’est lui-même, répondit Raïssa la tête baissée, semblable elle-même à une coupable.

— Malheureux ! dit la comtesse à Valérien, qui s’était approché d’elle et qui voulait lui baiser la main ; vous avez déshonoré votre nom ! C’est une infamie que vous avez commise. Moi qui vous estimais !

Vaincue par les pleurs qui la prenaient à la gorge, la comtesse se détourna. Le colonel s’adressa alors aux officiers.

— Messieurs, dit-il, j’espère que votre insubordination vous sera pardonnée en faveur de l’attachement que vous vous portez les uns aux autres ; c’est un noble sentiment, bien que vous l’ayez porté au-delà des limites de la raison. Vous êtes libres. Quant à vous, messieurs, dit-il en s’adressant aux trois coupables, veuillez vous rendre immédiatement au Palais-d’Hiver ; vous connaîtrez là le sort qui vous est réservé.

Les trois jeunes gens quittèrent aussitôt la salle.

Raïssa et son père trouvèrent en bas une voiture qui les conduisit aussi au Palais-d’Hiver. La comtesse eût bien voulu se soustraire à l’accomplissement d’une tâche qui devenait pour elle un martyre, mais l’ordre était donné, – elle dut s’y soumettre.

Les acteurs de ce drame se retrouvèrent donc, au bout de quelques instants, dans une des salles du palais. L’Empereur avait été averti des noms des criminels. Quelques minutes, bien pénibles pour tous, s’écoulèrent, puis le Tsar parut.

Son premier regard s’arrêta sur Raïssa et lui fut favorable. La beauté, la dignité de la jeune fille, rendaient l’offense, sinon moins excusable, du moins plus grave. Une maritorne eût certes été moins à plaindre que cette charmante fille, faite pour charmer un intérieur et tenir un rang honorable.

— Lequel de vous trois est le plus coupable ? demanda-t-il d’un ton sévère aux jeunes officiers.

— C’est moi, dit courageusement Gretsky en levant la tête ; mais au même moment le mot : C’est moi ! sortait de la bouche de ses deux compagnons.

L’Empereur ne put s’empêcher d’admirer en lui-même cette constance dans le dévouement, mais il s’abstint de le témoigner.

— C’est vous, mademoiselle, dit-il à Raïssa, qui devez nous éclairer. Quel est celui qui vous a outragée ?

— Je l’ignore, répondit la jeune fille ; cette fois une vive rougeur couvrit ses traits, restés pâles depuis le jour fatal.

— Vous ne pouvez aucunement nous renseigner ? insista l’Empereur.

— Aucunement, répondit Raïssa.

Le Tsar resta silencieux un moment.

— Alors, dit-il, que la main de Dieu soit sur nous. Lequel de vous est le plus riche, messieurs ?

— C’est moi, répondit Gretsky, cette fois sans être contredit.

— Tu es comte, n’est-ce pas ? Tu as fait un bien mauvais usage de ton titre et de ta fortune ; puisque tu es le plus riche et que tu es titré, c’est toi qui épouseras cette jeune fille.

Valérien tressaillit ; il n’avait pas pensé à ce genre de punition.

— Tu l’épouseras aujourd’hui même à la chapelle du régiment ; tes biens sont confisqués au profit de ta femme, – les vôtres aussi, messieurs, à son profit. Vous partirez tous les trois pour la Sibérie après la cérémonie nuptiale. C’est ainsi que sous mon règne on apprendra à respecter l’honneur des jeunes filles.

Raïssa s’inclina jusqu’à terre, à l’ancienne mode, – son père se tenait au port d’armes.

— Tu es un vieux soldat, à ce que je vois ! dit l’Empereur à Porof.

— Chirurgien de l’armée en retraite, Votre Majesté.

— Eh bien ! tu vois que je fais justice sans distinction de grades. Je vous souhaite le bonheur, mademoiselle, dit-il à Raïssa.

Se tournant alors vers la comtesse, qui écoutait, morne et désolée :

— Vous trouvez peut-être votre bonne action mal récompensée, comtesse ; mais souvenez-vous que la vraie récompense est au ciel. Nous n’en aurons pour vous que plus d’estime et d’affection.

Il salua l’assemblée et se retirait, lorsqu’une pensée lui vint.

— En faveur de votre dévouement mutuel, messieurs, dit-il, je vous laisse la noblesse et votre rang.

Il sortit.

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