‹ Les épreuves de RaïssaChapitre 18 sur 46 · Chapitre 18

Chapitre 18

La stupeur était peinte sur tous les visages. Nul n’avait prévu cet arrêt, inouï et sans précédent. La confiscation des biens était chose naturelle ; les coupables avaient pensé que le châtiment porterait sur leur fortune, – mais il n’était venu à l’idée de personne que l’honneur pourrait être rendu à Raïssa par un mariage.

Ce mariage, aussitôt suivi d’une séparation éternelle, était pourtant la solution la plus rationnelle qui se pût imaginer. Il donnait à la victime un rang et une fortune qu’elle n’avait pas cherchés, et qui lui étaient dus.

L’arrêt eût-il été le même si Raïssa eût été laide et vulgaire ? Personne n’en sait rien, et il serait téméraire de vouloir porter un jugement sur ce point.

Quand l’Empereur eut quitté la salle, Rézof s’approcha de Raïssa.

— Je vous fais mon compliment, mademoiselle, lui dit-il d’un air moqueur. Veuillez agréer mes félicitations.

Raïssa le regarda jusqu’au fond des yeux. Si elle avait été certaine que cet être frivole et malicieux plutôt que méchant était l’homme qui l’avait outragée, elle lui eût lancé au visage une de ces insultes dont on garde à jamais le souvenir. De celui-là plus que tout autre l’outrage était odieux. Mais elle n’en était pas sûre.

— Si c’était celui-là ! répéta-t-elle en dedans, en pensant à Gretsky. La main de Dieu le lui donnait pour époux, qui sait ? c’était peut-être un effet de la justice céleste.

Gretsky, sombre et muet, pensait que si c’était un hasard, il était bien étrange. Il ne pouvait croire que Raïssa n’eût pas vu ses traits, reconnu le son de sa voix ; il croyait à une vengeance habilement machinée ; il n’était pas loin de supposer sa tante complice de cette combinaison ; tout lui paraissait possible, tout, excepté la réalité. Comment cet homme eût-il pu comprendre le trouble et le chaos qui régnaient dans l’âme de Raïssa lors du crime ?

— Vous n’avez plus besoin de moi, mademoiselle, dit la comtesse à sa protégée. Adieu.

— Ah ! madame, s’écria la jeune fille, pardonnez-moi ! Le ciel m’est témoin que je ne voulais pas vous faire de mal !

— Je ne vous en veux pas, répondit la comtesse en se détournant, ce n’est pas vous qui avez commis la faute ; – mais outre les coupables, il y a des innocents qui sont atteints du même coup. Soyez heureuse !

Elle se retira aussitôt. Raïssa, fort embarrassée, ne savait que faire de sa personne. Heureusement, une dame d’honneur vint la chercher pour la conduire auprès de l’Impératrice, qui voulait la voir.

Il fut permis aux condamnés de retourner chez eux pour faire leurs préparatifs de départ, mais sous bonne garde. Au moment de se séparer, Sabakine, qui n’avait pas ouvert la bouche, prit enfin la parole.

— Voilà, dit-il, une folie qui va nous mener loin. La Sibérie, rien que cela !

— Bah ! fit Rézof, on en revient ! Il y a des mariages, des baptêmes et des avènements, par bonheur ! C’est Gretsky le plus atteint. Te voilà marié, mon bon ; qui est-ce qui t’aurait dit ça, il y a un mois, hein ? Et une jolie femme ; elle est très jolie, ta femme !

— Laisse-moi tranquille, répondit Gretsky d’un ton bourru. Il n’y a pas de quoi plaisanter.

— Ma foi, si ! à mon avis du moins ! C’est le jugement de Dieu, mon camarade ; ça t’apprendra à t’approprier les jolies filles ! Si ç’avait été moi…

— Si ç’avait été toi, tu ne m’aurais pas laissé marier, je suppose !

— Je n’en sais rien, mon cher ! La Sibérie, c’est bien mauvais ; mais le mariage, c’est encore pire !

— Qu’est-ce que ça fait, gronda Sabakine, puisqu’il ne reverra jamais sa femme ?

— Ça, j’avoue que c’est une compensation, dit Rézof. C’est ma sœur qui ne va pas être contente !

— Ma mère non plus, fit Sabakine.

— Bah ! conclut le jeune fou, ne t’ai-je pas dit qu’il y a des mariages… ? Avant deux ans nous serons revenus. Tu ne vas pas t’imaginer que l’Empereur laissera pourrir là-bas trois gaillards de notre espèce ?

— Nous reviendrons, – soit, – mais ruinés !

— Eh bien, nous vivrons avec notre paye ! Vingt-cinq roubles par mois ! Il n’y aura pas de quoi aller souvent au Cabaret-Rouge, – mais les amis et les parents nous aideront. Veux-tu parier que nous serons plus riches que les plus riches ? Ah ! la solidarité, mes amis, quelle belle chose !

— Tiens, dit Gretsky, tu m’étourdis. Nous aurons le temps de causer en Sibérie. Va faire tes malles.

q

Page 1