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Chapitre 19

Quand la princesse Adine apprit l’arrêt qui frappait son frère, elle exhala d’abord sa colère dans les termes les plus propres à lui faire partager le voyage de Sibérie, si quelque malintentionné s’était chargé de les répéter. – Son frère lui en fit l’observation, et sa colère tomba aussitôt, noyée dans un déluge de larmes.

— Écoute, lui dit Rézof, fort ému lui-même, – il ne s’agit pas de pleurer, il s’agit de m’aider à bien vivre là-bas.

— Et de quoi, grand Dieu ?

— Tu sais, mes biens sont confisqués ! – La belle comtesse Gretsky…

— Laquelle ?

— La nouvelle comtesse, celle qui se marie ce soir.

— Ah ! fit Adine avec un geste de dégoût.

— Oui, celle-là même ; eh bien, c’est elle qui va administrer mes biens ; elle ou un conseil de tutelle, mais le résultat sera identiquement le même. Je ne toucherai pas un sou. Donne-moi de l’argent.

— Beaucoup ?

— Tout ce que tu auras. Je ne suppose pas que ma demande te gêne ? répliqua Rézof un peu froissé.

— Oh non ! mais tu sais, je n’ai guère que des dettes… Enfin, voici ce que j’ai…

Elle prit dans un meuble un petit portefeuille et en vida le contenu sur la table.

— Tout ça ? fit Rézof en comptant les billets de banque. Trois cent vingt-cinq roubles ? C’est tout ce que tu possèdes ?

— Hélas ! oui, – et encore je les dois à ma modiste, qui devait venir les chercher demain. Tu sais que je n’ai jamais d’argent ; il me coule entre les doigts.

La jeune femme ouvrait les cinq doigts de sa belle main blanche pour mieux exprimer comment coulait l’argent.

Rézof, penaud, réfléchissait tristement, quand son beau-frère le chambellan entra fort à propos.

En voyant les billets sur la table, il comprit la situation et se mit aussitôt à la discrétion de son beau-frère, qui ne refusa pas.

Ce n’était pas le moment de montrer de fausse délicatesse.

De son côté, Gretsky avait reçu la visite de sa tante. Celle-ci ne lui fit pas de reproches, pas plus qu’il ne songea à lui en faire ; la fatalité s’était mêlée de leurs affaires, et chacun d’eux, avec ce fond slave de superstition qui ne disparait jamais complètement, même à notre époque bien plus éclairée, chacun d’eux s’inclinait sous la main du destin.

La comtesse remit à son neveu la somme la plus considérable qu’elle eût pu rassembler. Valérien lui-même avait de l’argent chez lui, et il ne lui fut pas interdit de l’emporter, l’ordre impérial ne portant que sur les biens, c’est-à-dire sur les revenus futurs de la terre.

— Ma tante, dit le jeune homme, une dernière prière. Écrivez à ma sœur ce qui s’est passé ; je ne me sens pas le courage de lui annoncer de si tristes nouvelles. Hélène est aussi sage que j’étais fou ! Combien de fois ne m’a-t-elle pas prédit que mes fredaines finiraient par me coûter cher ! Elle ne croyait pas si bien dire !

La comtesse resta silencieuse. Madame Marsof, née Gretsky, n’avait jamais été sa favorite ; on lui reprochait une sécheresse de cœur plutôt apparente que réelle, mais qu’elle ne faisait rien pour démentir. La sagesse de ses jugements paraissait dure ; la prudence de ses conseils semblait égoïste ; cependant nul n’avait jamais eu sujet de se plaindre d’elle. Elle était bonne et faisait le bien, mais sans grâce.

— Je lui écrirai, dit enfin la comtesse : il faut bien que je le fasse, puisque personne ne s’en chargerait… Et cette… cette personne, que va-t-elle faire ?

— Ma femme ? dit amèrement le jeune officier, grand bien lui fasse ! elle fera ce qu’elle voudra ; cela ne me regarde plus !

La comtesse était pensive.

— Valérien, dit-elle après un moment de réflexion, ce n’est pas sa faute à elle… elle a cruellement souffert.

— Eh bien, je vais souffrir cruellement ; chacun son tour. Est-ce que vous la recevrez, ma tante ?

— Peux-tu le penser ! s’écria la comtesse. Jamais ! Une expression de colère satisfaite passa sur le visage du jeune homme.

— Ma tante, dit-il, encore une grâce. Daignez m’assister à la cérémonie de ce soir. Je n’ai plus ma mère, ma sœur est loin. – Ce n’est pas une fête, c’est un deuil pour notre maison ; – en temps de malheur il faut s’entraider.

— Soit, dit la comtesse, j’irai à l’église. Tu pars aussitôt après ?

Valérien répondit par un signe de tête.

— Mon pauvre enfant ! Si jeune ! la ruine, l’exil !

— Rézof prétend qu’on revient de là-bas, dit le jeune homme pour rassurer sa tante.

— Oh ! lui, fit celle-ci en haussant les épaules, il reviendra de partout ! Il est de ceux qui surnagent.

— Il a pourtant coulé à pic cette fois, répliqua Valérien avec un sourire, lui et ses protecteurs.

— C’est bien fait ! – Si cette bonne langue de princesse ne s’était mêlée de rien, l’affaire aurait suivi son cours, et vous n’auriez pas été si rudement châtiés.

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