Chapitre 20
Par ordre supérieur, la chapelle du régiment avait été splendidement illuminée ; l’Empereur voulait que la réparation fût aussi solennelle que possible. Un grand tapis aux fleurs éclatantes menait de l’entrée au pupitre, préparé pour la lecture des Évangiles ; les lustres étaient chargés de bougies allumées, et tout l’état-major du régiment, en grand uniforme, attendait l’arrivée des fiancés.
Une dame du palais représentait l’Impératrice près du marié ; un général aide de camp remplaçait l’Empereur près de la mariée ; tout était réglé d’avance, avec un cérémonial pompeux ; sans le tintement des grelots au cou des chevaux qui attendaient attelés dans la cour pour emporter les condamnés vers l’exil, on se fût cru à une noce ordinaire, une noce du grand monde.
Rézof et Sabakine servaient de garçons d’honneur à leur camarade. La sœur de Rézof était venue par curiosité ; la mère de Sabakine avait accompagné son fils pour le voir quelques instants de plus… Gretsky rentra escorté de sa tante et de la dame du palais, sa mère d’honneur.
Les chantres entonnèrent le verset nuptial : « L’époux vient plein de gloire… », et Valérien, pâle de honte et de rage, prit place en avant de ses camarades.
Le verset chanté, le silence se fit ; l’église était pleine ; la curiosité aidant, il s’était trouvé plus d’assistants qu’il n’y avait de places. On chuchotait, on regardait Gretsky, et surtout on regardait la porte par laquelle devait entrer la fiancée.
Un mouvement se produisit dans la foule, les chantres saluèrent la fiancée avec le chant consacré, et un grand silence d’attention s’établit dans l’assemblée.
Conduite par un général aide de camp en brillant uniforme, dont la poitrine était constellée de plaques de diamants, Raïssa s’avançait lentement, la tête baissée. On lui avait mis une robe de cachemire blanc, seule étoffe que son deuil récent lui permit de porter, seule couleur que l’usage autorisât pour un mariage, ce mariage fût-il celui d’une veuve. Un long voile la couvrait tout entière ; mais au lieu de fleurs d’oranger, symbole de virginité, une couronne de roses blanches épanouies se posait sur ses magnifiques cheveux bruns. Ce costume était celui d’une veuve qui se remarie, plus le voile… Qu’était Raïssa ? Ni épouse, ni veuve, et cependant plus jeune fille !…
Elle marchait lentement, comme à regret ; la justice qu’elle avait obtenue lui paraissait lourde à porter. Elle sentait que dans cette foule, où quelques-uns pouvaient la plaindre, presque tous devaient la haïr. Elle sentait que cette élévation inouïe, sans exemple, lui donnait autant d’envieux que de spectateurs de sa gloire, et, par-dessus tout, elle sentait que pour son époux elle était un objet de dégoût et d’aversion.
— Si ce n’est pas lui, pensait-elle, comme en effet il doit me haïr ! Comme je lui fais horreur !
Elle était arrivée auprès du pupitre, Gretsky s’avança. Le général chamarré mit la main de Raïssa dans celle du jeune homme, – et la cérémonie commença.
L’encens fumait, les chants sacrés montaient vers la voûte, et ces deux êtres, dont l’un au moins souhaitait ardemment la mort de l’autre, se tenaient côte à côte, prêts à être unis par un lien indissoluble. Le prêtre s’avança et leur fit un discours.
Par bonheur, c’était un homme intelligent ; le matin, il avait reçu le serment de Raïssa, et savait quelle destinée exceptionnelle serait celle de ces étranges époux. Il ne leur parla ni des joies de la famille, ni du bonheur qui les attendait… il leur parla de résignation, d’humble soumission aux volontés du Ciel et des supérieurs ; il leur parla de devoir austère, de vie pénitente, et plus d’une femme qui ne savait de Raïssa que son malheur et sa récompense pleura sur elle-même en pensant que sa propre vie avait été une vie de devoir et de résignation.
— Voulez-vous épouser cette femme ? demanda le prêtre à Gretsky.
— Oui, répondit-il, le cœur dévoré de rage impuissante.
— Voulez-vous épouser cet homme ? dit ensuite le prêtre en s’adressant à Raïssa.
La tête basse, couverte de rougeur et de honte, celle-ci répondit d’une voix presque inintelligible :
— Je le veux.
Le vin consacré fut apporté dans la petite coupe d’or ; l’époux y trempa ses lèvres, et l’épouse après lui ; à trois reprises ils partagèrent cette agape, symbole d’union intime et éternelle.
Les anneaux furent échangés, puis on apporta les couronnes d’or. Rézof et Sabakine en prirent chacun une et la tinrent suspendue au-dessus de la tête des mariés. Ceux-ci, guidés par le prêtre qui tenait leurs mains unies dans un pan de son étole, firent trois fois le tour du pupitre, pendant que le chœur appelait sur eux la bénédiction du Seigneur.
Enfin cette longue cérémonie s’acheva ; les époux, irrévocablement unis, restaient debout devant le prêtre. Suivant l’usage consacré, celui-ci dit :
— Embrassez-vous !
Raïssa et Gretsky se regardèrent pour la première fois, et un frisson de crainte parcourut le corps de la femme, au regard méprisant que son mari attachait sur elle.
— Embrassez-vous ! répéta le prêtre. Puis il ajouta plus bas à Gretsky : – Ne faites pas d’esclandre, au nom du ciel !
Gretsky inclina un peu sa haute stature et se pencha vers sa femme. Que de rage, de dégoût et de colère dans le baiser dédaigneux que ses lèvres posèrent à peine sur celles de Raïssa !
— Si c’était lui ! pensa celle-ci, glacée d’humiliation et de douleur ; comment savoir si c’est lui !
Les assistants s’approchèrent et saluèrent silencieusement les nouveaux époux. Point d’embrassades, point de ces joyeuses félicitations qui, menteuses ou sincères, accompagnent toujours les noces ; la comtesse Gretsky salua d’un air froid sa nouvelle nièce, qui s’inclina respectueusement devant elle. M. Porof avait pris le bras de sa fille, prêt à la défendre contre une agression qu’il semblait attendre. Rien de pareil ne se produisit.
Gretsky s’inclina à son tour devant sa femme, remercia le prêtre, tourna le dos à son beau-père, et, suivi de tous les officiers ainsi que de leurs parents et amis, se dirigea vers une salle contiguë. C’est là que les condamnés devaient revêtir leurs costumes de voyage.
Raïssa et son père se trouvèrent soudain seuls au milieu de la chapelle. On éteignait les cierges : l’obscurité se faisait autour d’eux. Quelques femmes de soldats s’étaient rapprochées et examinaient la jeune mariée sans autre expression que la curiosité… Raïssa frissonna.
— Mon père, dit-elle, ceci est pire que la mort.
— L’honneur est sauf ! dit le vieux chirurgien en levant la tête avec orgueil.
Un domestique de la cour s’approcha.
— La voiture de la comtesse est prête, dit-il à Raïssa.
Celle-ci le regarda avec surprise :
— Comtesse… dit-elle ; c’est vrai, – je suis comtesse. C’est pour une fortune et pour un titre que j’ai fait envoyer ces trois hommes en Sibérie… C’est horrible !
— Attendez, dit-elle, j’ai encore quelque chose à faire.
— Allez, ordonna-t-elle au domestique ; dites au comte Gretsky que je veux lui parler. Il le faut absolument, – absolument.
— Que veux-tu ? fit Porof pendant que le laquais portait son message.
— Mon père, je vous en conjure, laissez-moi parler seule avec cet homme ; il faut à tout prix que je sache… Je vous en conjure !
M. Porof n’était pas convaincu, mais les traits de sa fille exprimaient une résolution si étrange qu’il céda et se laissa reconduire jusqu’au seuil de la salle qui précédait la chapelle.
q