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Chapitre 3

Suivant les prévisions des gens d’expérience, le thermomètre n’avait pas cessé de baisser, et vers neuf heures la lune dans son plein éclairait un ciel pur et glacial. Le givre étalait sa blancheur éblouissante sur les arbres, sur les clôtures, sur les trottoirs de bois semés de paillettes ; dans le quartier désert où la troïka avait emporté son butin, personne ne passait plus depuis longtemps. Le facteur peu scrupuleux était resté chez lui, pensant que les lettres seraient aussi bonnes à distribuer le lendemain matin. Une seule figure humaine se détachait en noir sur la blancheur de la rue : c’était un petit vieillard, maigre, sec et nerveux, serré dans une vieille pelisse d’ours, sa casquette enfoncée jusqu’aux oreilles ; il se tenait debout sur le seuil de sa porte, l’oreille au guet, le cou anxieusement tendu dans la direction de la ville, d’où semblait venir quelque bruit insaisissable. Il écoutait, puis secouait douloureusement la tête, et rentrait dans la maison pour en ressortir au bout de cinq minutes.

— Rien ? lui dit une voix brisée, comme il recommençait ce manège pour la vingtième fois.

— Rien, ma bonne Anna, répliqua-t-il, rien du tout.

Un soupir lui répondit. Il s’approcha de sa vieille femme infirme, retenue depuis des années dans son fauteuil par des rhumatismes, et serra affectueusement la main enflée de sa fidèle compagne.

— Qu’est-elle devenue ? gémit madame Porof ; une fille si sage, si exacte ! que peut-il lui être arrivé ?

M. Porof secoua la tête et haussa les épaules.

— A-t-on envoyé chez madame Graaf ? dit tout à coup la mère en reprenant quelque espoir.

— Non ! s’écria le vieillard avec animation. C’est vrai, je n’y avais pas pensé ! quel imbécile je fais !

Il courut à la cuisine, où les deux servantes consternées attendaient aussi le retour de leur jeune maîtresse, et dépêcha la plus agile chez madame Graaf, dont la maison n’était pas éloignée ; puis il revint vers sa bonne vieille.

— Mange un peu, en attendant, lui dit celle-ci, qui tourna la tête vers la table où leur modeste repas gisait intact.

— Non, merci, je n’ai pas faim. Mais toi, tu devrais prendre quelque chose : une tasse de bouillon, une bouchée de pain ?

La mère détourna la tête avec un geste d’abattement et de désespoir.

Un léger bruit à la cuisine les fit tressaillir, et le père se précipita vers la porte du fond. Sa cuisinière apparut.

— Madame Graaf fait dire qu’elle n’a pas vu mademoiselle Raïssa, dit la servante, essoufflée.

— C’est bien, dit Porof. Va-t-en.

Il revint auprès de sa femme et lui prit la main, qu’il caressa longuement.

— Assieds-toi, mon pauvre vieux, dit la mère en essayant de se montrer plus gaie ; ne reste pas debout ; tu me fais de la peine.

Porof obéit, et s’assit auprès de sa femme.

— Tu vas voir qu’elle arrivera et nous expliquera son absence de la manière la plus simple ! Quelque bêtise à laquelle nous n’aurons pas pensé. C’est chez sa maîtresse de piano qu’elle était allée, n’est-ce pas ?

— Oui, murmura le pauvre vieux.

— Eh bien ! qui sait si elle ne s’est pas rappelé quelque commission oubliée ? Voilà les fêtes qui approchent, elle est peut-être allée au Gostinoi-Dvor ?

Un vieux coucou sonna dix heures.

— Le Gostinoï-Dvor est fermé depuis longtemps, répondit le vieillard d’une voix creuse.

La mère se tut. Le silence régna un instant dans la petite pièce mal éclairée par deux de ces bougies, moitié suif, moitié stéarine, qui n’éclairent guère et qui fument toujours.

— Ma Raïssa ! s’écria tout à coup la mère, qui éclata en sanglots, ma fille que j’ai portée, que j’ai nourrie, que j’ai élevée, mon unique enfant, soignée et choyée comme la prunelle de mes yeux ! Elle est morte ; dis, mon vieux Pierre, il faut qu’elle soit morte pour n’être pas rentrée ?

— Si elle ne doit pas rentrer, j’espère bien qu’elle est morte ! murmura le vieillard en redressant la tête.

— Oh ! fit madame Porof, tu ne crois pas que notre ange aurait pu…

— Non, ma bonne vieille femme, je ne crois pas qu’elle ait suivi un homme, je ne crois pas qu’elle ait déshonoré ses parents ; je crois, comme toi, que si elle n’est pas rentrée, c’est qu’elle est morte.

— Ma fille, ma fille chérie ! s’écria la mère en levant au ciel ses bras infirmes, pourquoi ne suis-je pas partie la première ! C’était à elle de me fermer les yeux ! Pierre, allume un cierge devant les images, brûle notre cierge de noces, celui qu’on n’allume que pour conjurer la foudre ou pour sauver les malades en péril de mort ! Notre maison est en péril, mon vieux Pierre, allume le cierge du secours !

Le vieillard passa dans la pièce voisine, dont la porte était ouverte. D’une main tremblante il prit dans l’armoire aux images consacrées le cierge bénit de leurs noces ; il l’alluma devant l’image du Sauveur, fit le signe de la croix, se prosterna par trois fois et revint près de sa femme, qui priait avec ardeur, les mains serrées l’une contre l’autre, les yeux fixés sur l’image qu’elle voyait de son fauteuil.

Un silence mortel se fit au dedans. Une horloge lointaine sonna la demie, et le silence parut redoubler après ce léger bruit. La chambre était mesquinement meublée ; un vieux piano carré, du temps de l’Empire, en était le plus bel ornement ; quelques chaises recouvertes en crin, un fauteuil en velours d’Utrecht jaune, une table ronde, où ils prenaient leurs repas, garnissaient suffisamment cet étroit espace. Les deux fenêtres étaient aussi pleines de joie et de vie que le reste était terne et éteint. Entre les rideaux de grosse mousseline brochée et le store éclatant de blancheur s’étalait un parterre en miniature. Deux magnifiques fuchsias qui pliaient sous le poids des fleurs, un cactus splendide, des géraniums écarlates proclamaient combien peu Raïssa leur épargnait les soins et l’eau fraîche. Un serin endormi dans sa cage suspendue au-dessus du cactus devait charmer les heures de solitude de la jeune fille absente… mais sans elle qu’était ce lambeau de printemps, victoire de l’homme sur l’hiver !

Un pas précipité retentit au dehors sur le trottoir de bois, l’infirme se redressa, Porof prêta l’oreille… le pas s’approchait, fébrile, emporté… Arrivé sous la fenêtre, il s’arrêta brusquement.

— C’est elle, cria la mère affolée, c’est elle qui n’ose pas entrer…

Le père bondit jusque dans l’antichambre et ouvrit la porte.

Sa fille passa devant lui sans le voir, courut jusqu’à la mère, tomba à ses pieds, et, lui embrassant les genoux, cria :

— Ma mère ! mon père !

— D’où viens-tu ? dit sévèrement Porof en lui mettant la main sur l’épaule.

— D’où je viens ? cria Raïssa en se levant, d’où je viens ? Que la foudre du ciel tombe sur la maison maudite qui m’a abritée !

D’un geste superbe elle arracha sa pelisse qui tomba à ses pieds sur le plancher, elle jeta au loin sa capeline et parut devant les vieillards les cheveux en désordre, les mains rouges et gonflées par l’effort, le visage couvert d’une pâleur de cendre, malgré sa course désordonnée.

— Je ne sais pas, dit-elle d’une voix vibrante, comment s’appelle le lieu d’où je viens, ni ceux qui m’ont emmenée, mais devant Dieu et devant vous, mon père et ma mère, je vous jure que ce n’est pas ma faute si je reviens déshonorée !

La mère poussa un gémissement et s’affaissa sur le dossier du fauteuil, la main serrée sur son cœur, qui battait à se rompre. Oubliant tout le reste, Raïssa se précipita vers elle, ouvrit sa robe, trouva les gouttes qui calmaient ordinairement ces syncopes, et ranima la pauvre femme par ses caresses.

Lorsque madame Porof eut rouvert les yeux, son premier mouvement fut de saisir sa fille dans ses bras et de la serrer sur sa poitrine. Raïssa lui rendit ses baisers avec usure ; elle mettait en tout ce qu’elle faisait une passion fébrile ; ses dents claquaient, ses mains tremblaient, ses yeux brillaient d’un éclat surnaturel.

Quand madame Porof eut donné cours à ses larmes, le père, qui n’avait rien dit, s’adressa à sa fille :

— Au nom du Dieu sauveur, dis-moi la vérité : dois-je t’accueillir ou te chasser de cette maison ?

— Au nom de la vérité sainte, mon père, répondit Raïssa, par l’heure de mon baptême, vous devez me venger !

Le père ouvrit les bras à sa fille et la serra sur son cœur, ensuite il la bénit en faisant sur elle le signe de la croix ; puis il passa dans la chambre à coucher et éteignit le cierge des noces.

— Raconte ce qui t’est arrivé, dit-il, en s’asseyant auprès de sa femme.

Raïssa, debout devant eux, commença son récit.

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