Chapitre 21
Raïssa revint vers l’autel. La grande muraille de l’inconostase, toute couverte de dorures et d’images saintes, la séparait du sanctuaire ; quelques lampes brûlaient devant les saints immobiles et noircis ; les dorures brillaient par places dans l’obscurité ; tout au fond, deux cierges fort gros, offerts par les époux, suivant l’usage, brûlaient encore et éclairaient à peu près l’espace réservé devant le sanctuaire.
Une porte de côté s’ouvrit, et Raïssa vit entrer son mari.
Déjà vêtu de ses habits de voyage, il tenait à la main son bonnet de fourrure. Jamais le « beau Gretsky » n’avait été si beau, – mais jamais non plus son visage n’avait été si sévère et si dur.
— Que voulez-vous de moi ? dit-il à Raïssa défaillante, qui s’appuyait contre la grille du chœur.
— J’ai voulu vous parler, monsieur… ; vous ne pouvez pas partir ainsi…
— C’est l’ordre du Tsar, répondit Gretsky d’un ton glacial.
— Le Tsar m’a donné un rang et un nom que je ne demandais pas… Je ne voulais pas…
— Vous ne vouliez pas vous venger de nous ? Alors il était inutile de crier vengeance.
— Je ne voulais pas vous faire de mal, murmura Raïssa de plus en plus désespérée ; elle sentait une émotion bizarre s’emparer d’elle. Certes, elle n’aurait pas voulu faire de mal à ce jeune homme, son mari. – Elle eût tué Rézof si elle avait pu ; Sabakine ne lui inspirait que de l’antipathie, – et celui-ci… elle sentait qu’elle lui eût pardonné de très bon cœur… Mais elle n’était pas sûre que ce fût lui.
— L’arrêt qui vous frappe est cruel, reprit la jeune femme, – et peut-être est-il injuste…
— Les arrêts de l’autorité supérieure ne sont pas discutables, fit Valérien avec un sourire sardonique ; et d’ailleurs ce n’est pas à vous de vous en plaindre.
— Cependant, monsieur, répliqua Raïssa en reprenant un peu courage, si ce n’est pas vous qui êtes le plus coupable, comme c’est vous qui êtes le plus puni…
Le même sourire railleur, féroce, passa sur les traits de Gretsky.
— Nous sommes tous trois également coupables, dit-il.
— Vous savez bien que non ! s’écria Raïssa désespérée. Vous savez bien que l’un de vous seul me devait réparation ! N’est-ce pas une cruauté inutile que de me taire son nom ? Vis-à-vis de vous, monsieur, ne suis-je pas assez humiliée sans que j’ignore à jamais si je puis vous regarder en face ou si je… ?
Elle cacha dans ses mains son visage couvert de pâleur, et recula involontairement jusqu’à la balustrade.
L’idée d’une vengeance facile apparut à Grestky, et, dans sa rage de se voir ainsi frappé, il l’accueillit avec joie.
— Que vous importe ? dit-il. Vous avez ce que vous vouliez, un nom et une fortune, cela doit vous suffire.
Raïssa se redressa sous l’outrage.
— Oui, dit-elle, je voulais un nom, mais le nom qui m’était dû, non un autre. Si la justice souveraine a fait fausse route, dites-le-moi, monsieur, je veux le savoir, j’ai le droit de le savoir !
— Faites-vous-le dire par ceux qui vous ont si bien vengée. Pour ma part, je vous certifie que vous ne le saurez pas en ce qui dépend de moi. Cessez cette comédie, madame, vous savez fort bien ce que vous feignez d’ignorer.
— Devant Dieu, je vous jure que je l’ignore ! s’écria Raïssa, posant la main sur l’image du Christ, qui se trouvait tout près d’elle.
Gretsky la regardait d’un air incrédule. Elle était admirablement belle en ce moment ; la colère, l’angoisse et ce sentiment bizarre qui faisait de Gretsky autre chose qu’un ennemi pour elle, tout ce mélange d’impressions diverses donnait à son visage et à son attitude quelque chose de presque surnaturel.
Malgré lui, le jeune homme se rappela la scène du Cabaret-Rouge ; il entendit les cris déchirants de Raïssa, ses supplications, ses larmes, sa lutte désespérée dans l’obscurité…
— Il se pourrait, pensa-t-il, qu’en effet elle ne sût pas que c’était moi !
Une sorte de pitié traversa son âme ; il allait parler, quand le bruit des grelots retentit dans la cour. On faisait avancer la kibitka destinée à l’emporter en Sibérie. L’instinct de la vengeance reprit le dessus.
— Vous l’ignorez ? Tant mieux ! ce sera votre châtiment pour le mal que vous nous avez fait. Adieu, madame, soyez heureuse.
Il s’éloigna rapidement en prononçant ce dernier mot avec un accent ironique.
Raïssa le regarda sortir et glissa à genoux devant l’image.
— Mon Dieu ! dit-elle tout haut, si ç’avait été lui, comme je l’aurais aimé !
Le tintement des clochettes, un murmure confus de voix et de souhaits tira la jeune femme de sa torpeur. Son père, inquiet de ne pas la voir, entra dans la chapelle.
— Ils s’en vont, dit-il.
Raïssa courut dans la pièce contiguë et se précipita vers la fenêtre. Tête nue, sous la neige qui commençait à tomber lentement par gros flocons plats aux formes merveilleusement élégantes, les condamnés recevaient la bénédiction du prêtre.
Ces trois beaux jeunes gens, qui partaient pour l’exil, excitaient une commisération profonde. Leurs soldats, qui les aimaient, rangés dans la cour, avaient allumé des torches pour éclairer leur départ. Un bruit de pleurs retentit ; c’était madame Sabakine qui disait adieu à son fils ; on l’emporta défaillante. La princesse Adine embrassa son frère avec plus de courage ; quant à Gretsky, il reçut la bénédiction de sa tante et monta dans l’équipage sans regarder derrière lui.
La kibitka, escortée par des gendarmes à cheval, se mit lentement en route sur la neige nouvelle, vierge de toute trace…
Raïssa la suivit de l’œil tant qu’elle put la voir, puis se retourna vers son père.
— Allons, dit-elle simplement.
Sous le péristyle, ils trouvèrent le domestique de la cour qui les attendait.
— L’équipage de la comtesse Gretsky dit-il à haute voix.
Le coupé de Valérien, attelé de deux superbes trotteurs, conduit par son cocher, s’arrêta devant la marquise.
— Où ordonnez-vous qu’on vous conduise ? demanda le domestique en aidant la jeune femme et son père à monter en voiture.
— Chez nous, dit Porof, dans notre pauvre petite maison.
La voiture partit comme une flèche dans une direction opposée à celle qu’avaient prise les condamnés.
Lorsque Raïssa descendit de voiture, le cocher lui demanda ses ordres.
— Rentre chez ton maître, et fais comme à l’ordinaire. Demain je verrai.
La voiture s’éloigna rapidement. C’étaient deux des chevaux qui avaient conduit Raïssa au Cabaret-Rouge.
La jeune femme rentra dans la pauvre maison où s’était écoulée son enfance ; ses deux vieilles servantes l’attendaient avec des compliments. Depuis le matin, quel changement dans son existence ! Qu’elle avait peu prévu ce qui arriverait ! Si elle l’eût prévu, l’eût-elle tenté ? Elle n’osa répondre à cette question
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