‹ Les épreuves de RaïssaChapitre 22 sur 46 · Chapitre 22

Chapitre 22

Après une nuit sans sommeil, Raïssa se leva de bonne heure ; elle avait l’esprit plein de pensées confuses et diverses ; de temps en temps une idée se faisait jour et prenait une forme définitive ; elle mettait alors celle-là de côté et passait à une autre. Mais l’écheveau de ses pensées était embrouillé, et l’ordre ne s’y faisait que lentement.

D’abord, elle revêtit sa robe de deuil, et, accompagnée de son père, se rendit sur la tombe de madame Porof. Le cimetière n’était pas bien loin ; ils allèrent à pied.

Pendant la nuit, il était tombé beaucoup de neige ; les chemins étaient d’une blancheur éblouissante ; quelques rares traîneaux avaient tracé dans la molle épaisseur des raies profondes et droites, qui menaient toutes à la grande porte, surmontée d’une croix de fer peinte en noir. Le père et la fille suivaient ce chemin, qu’ils avaient fait tant de fois depuis si peu de temps, sans se parler, sans se regarder même. Porof voyait devant lui le char qui avait emporté sa femme fidèle et courageuse, après trente années d’amour et de confiance, et, plein du sombre chagrin des abandonnés, il ne songeait plus à la revanche éclatante que le destin venait de leur donner.

Raïssa pensait moins à la douleur d’avoir perdu sa mère qu’à la joie que celle-ci eût éprouvée si elle avait pu voir la réparation. Une émotion à la fois pénible et douce la prenait au souvenir de ce qui s’était passé la veille ; une angoisse poignante l’emportait malgré elle sur la route de Sibérie, où elle suivait de la pensée la kibitka des exilés, et en même temps elle se reprochait de songer moins à sa mère morte qu’à cet homme, son ennemi, son époux.

Ils arrivèrent à la tombe récemment décorée de madame Porof.

Le vieux chirurgien avait dépensé toutes ses pauvres économies pour élever à sa femme un monument convenable. Un bloc de pierre toute neuve était surmonté d’une petite croix de fer ; une image de la Vierge en porcelaine émaillée était enchâssée dans la pierre, et le nom de la défunte brillait au-dessous en lettres d’or, avec ces mots :

Bienheureux ceux qui souffrent,

Car ils seront consolés.

Cette citation avait été dictée par Porof dans l’exaltation de ses idées de vengeance.

L’événement lui avait donné raison.

Raïssa attacha à la croix la couronne de roses blanches qu’elle avait portée la veille ; c’était à sa mère, en effet, que devait revenir cet étrange symbole d’une destinée manquée.

— Ni épouse ni mère ! pensa la jeune femme. J’ai tous les chagrins de la vie conjugale ; j’en ignorerai toujours les joies… Ils me croient bien vengée. Hélas ! je suis aussi malheureuse, plus malheureuse qu’avant !

En retournant au logis, Raïssa remarqua la démarche affaissée de son père. Si la veille, chez la comtesse Gretsky, il lui avait paru vieilli et changé, pendant les événements de la journée il avait recouvré sa verdeur et son énergie. Mais aujourd’hui que sa tâche était accomplie, il ployait sous le lourd fardeau d’un double chagrin, d’une écrasante responsabilité. Son air abandonné, sa marche pénible et traînante semblaient dire qu’il était désormais détaché du monde, et que toute chose lui pesait, sur l’âme ou sur les épaules.

La jeune femme envisagea la solitude prochaine ; nul ne la consolerait quand elle perdrait son père, et ce jour ne pouvait être éloigné. Une fois de plus sa pensée s’envola vers l’exilé, et une larme tomba sur les plis de sa robe noire.

En rentrant chez eux, ils virent avec étonnement la maison pleine de fleurs et d’amis. La nouvelle de la fortune de Raïssa avait ramené à leur foyer abandonné tous ceux qui l’avaient déserté. La curiosité aidant, toutes les femmes qui avaient quelques liens d’amitié ou de parenté lointaine avec la pauvre famille venaient s’informer des détails, de ce que l’on ferait, de l’usage auquel Raïssa comptait employer sa fortune. On avait envoyé des fleurs, et ceux qui n’avaient pu venir faisaient transmettre leurs félicitations par leurs domestiques.

La nouvelle comtesse reçut froidement ces témoignages d’attention. Ils succédaient de trop près au dédain le plus marqué pour qu’elle pût croire à quelque sincérité. Elle fit si peu de cas de son élévation, que les visiteurs se retirèrent pleins de respect pour une femme qui savait si bien cacher son jeu.

Profitant d’un moment où le salon se trouvait vide, le père et la fille, désormais inséparables, reprirent leurs manteaux et sortirent, afin d’éviter de nouveaux importuns.

Ils se rendirent à l’appartement de Valérien Gretsky. Les ordres de l’autorité, transmis aux domestiques, avaient inspiré une terreur profonde à tout ce personnel peu éclairé. Ils croyaient que Raïssa avait sur eux droit de vie et de mort. Aussi fut-elle accueillie comme une reine par ses humbles sujets.

La maison avait été rangée de fond en comble, les chevaux, soigneusement pansés, attendaient dans l’écurie, les voitures dans les remises avaient subi une inspection méticuleuse. Raïssa, le cœur palpitant, monta l’escalier recouvert de drap rouge, et entra dans l’appartement de son mari.

— Comme il est riche ! murmura le vieux Porof.

Raïssa fut bien aise qu’il n’eût pas dit : Comme nous sommes riches ! et elle récompensa son père par un regard plein de tendresse filiale.

Valérien était riche en effet ; depuis l’antichambre, meublée de vieux chêne, jusqu’au cabinet de toilette, où une aiguière d’argent reposait sur une table de marbre blanc, tout respirait le luxe de grande famille, ce luxe ancien qui se traduit plus par la perfection de chaque objet que par le grand nombre des objets remarquables. Tout était beau sans attirer le regard ; la souplesse des étoffes, la solidité des meubles, l’épaisseur des glaces, tout attestait que le maître du logis était riche et savait employer sa richesse.

Un vieux majordome, dont les parents nés dans la domesticité rurale servaient les Gretsky depuis un temps immémorial, marchait d’un air chagrin devant les nouveaux possesseurs ; il avait été frappé au cœur par l’exil de son maître. Il eût tout donné pour l’accompagner, mais Valérien n’avait pu emmener personne, faute de savoir comment il subviendrait aux besoins de ses serviteurs.

Arrivé sur le seuil de la chambre à coucher de Valérien, il ouvrit la porte à deux battants, car, seule de tout l’appartement, elle était fermée, et il s’effaça sur le seuil. Porof entra, mais Raïssa s’arrêta hésitante ; il lui semblait malséant d’entrer dans la chambre d’un homme, et elle se sentit rougir de la tête aux pieds.

— Eh bien ! lui dit son père en se retournant.

Elle entra, pleine de gêne et de timidité.

— C’est le maître qui l’a tué lui-même, dit le vieux majordome en désignant une superbe peau d’ours noir qui servait de descente de lit.

Personne ne dit rien. Enhardi par l’air bonhomme de Porof et par la dignité simple de Raïssa, le vieillard ajouta :

— Vous allez demeurer ici, madame ? Ordonnez-vous qu’on vous fasse à dîner ?

— Non, non, dit précipitamment la jeune femme. Non, nous ne demeurerons pas ici, n’est-ce pas, mon père ?

— Non ! fit Porof en secouant énergiquement la tête.

Le majordome la regarda d’un air étonné.

— Alors, dit-il, vous ordonnez qu’on vous loue un autre appartement ?

— Non plus, dit Raïssa, nous demeurerons chez nous.

Le majordome la regarda d’un air plus étonné que jamais.

— Comme il vous plaira ! fit-il avec un soupir. Le maître aimait cet appartement.

Raïssa parcourait de l’œil les objets familiers, indices des goûts et des habitudes du maître du logis. Quelques livres – peu, – de belles marmes, des miniatures de famille, – de petits objets encombraient le bureau, tous souvenirs de quelque ami, peut-être d’une maîtresse aimée.

— Quel est ce portrait ? demanda Raïssa en indiquant une miniature. C’était une jeune femme d’une beauté incontestable, mais à l’air froid et indifférent.

— C’est la sœur du comte Valérien, répondit le vieux serviteur ; c’est votre belle-sœur.

Raïssa pensa que ce serait une belle-sœur bien peu encourageante, et ses yeux quittèrent la miniature pour se porter sur une autre, encadrée de velours bleu, placée auprès du lit.

— Et celle-ci ? dit-elle.

— Ah ! mon Dieu, fit le vieillard d’un ton chagrin. C’est notre défunte comtesse votre belle-mère. – Le comte voulait l’emporter ; il l’aura oubliée !

— Il faut la lui envoyer, dit vivement Raïssa.

— Vous êtes la maîtresse ici, murmura le vieux serviteur avec une sorte de reproche dans la voix ; tout vous appartient. Nous n’avons le droit de toucher à rien.

La jeune femme regarda le majordome et parut réfléchir ; puis elle prit une résolution soudaine.

— Avez-vous l’adresse du comte ? dit-elle.

— Certainement, madame.

— Allez me chercher une caisse, une grande.

Le majordome disparut. Porof s’était assis sur un petit canapé, les mains sur ses genoux, avec une expression de fatigue sur le visage ; il regardait sa fille sans parler. Tout lui semblait un effort désormais.

Le domestique revint bientôt avec une petite valise.

— C’est trop petit, dit Raïssa.

Il disparut et apporta une malle de grandeur moyenne.

Raïssa se mit alors à emballer, avec une ardeur fiévreuse, les objets de luxe, les candélabres, l’encrier, les livres, le buvard, tout ce qui pouvait rappeler un souvenir à l’âme de Valérien ; elle plia le tapis de table et le déposa sur le reste, puis elle alla décrocher les deux miniatures, qu’elle enveloppa dans des serviettes. Dans l’armoire qu’elle venait d’ouvrir, elle vit des piles de linge fin et parfumé ; elle prit au hasard les douzaines de mouchoirs et les chemises de soie, et ne s’arrêta que lorsque la caisse fut pleine. Par-dessus tout le reste elle déposa soigneusement les miniatures.

— Le comte tenait beaucoup à celle de sa mère ! osa dire le vieux serviteur, qui assistait navré à ce que intérieurement il appelait un pillage.

— Eh bien ! fit Raïssa en tournant vers lui son visage rosé par la fatigue du travail, puisque vous savez l’adresse du comte, expédiez-lui cette caisse aujourd’hui même.

Le visage du vieux majordome exprima une foule de choses, parmi lesquelles dominaient la surprise et la joie.

— Tout de suite, madame, dit-il d’une voix tremblante, tout de suite : il sera bien content.

Raïssa courba sa tête rougissante sur le couvercle de malle qu’elle fermait en ce moment ; elle retira la clef, et la remit au domestique.

— Comment vous nommez-vous ? dit-elle.

— Fadéi, Votre Excellence.

— Eh bien, Fadéi, c’est vous qui me rendrez compte de ce qui se passera ici. Tout restera dans la maison comme du temps du comte, afin qu’à son retour il trouve tout en ordre.

— Vous pensez donc qu’il reviendra ? fit le vieillard en regardant la nouvelle comtesse avec des yeux pleins de larmes.

— Je l’espère, murmura-t-elle à voix basse, comme en rêve.

Fadéi la regarda encore un instant ; nul ne sait ce qu’il vit sur le visage de Raïssa, mais il s’approcha d’elle et lui baisa respectueusement la main.

Raïssa sortit de sa rêverie.

— Vous viendrez toutes les semaines me faire votre rapport, dit-elle, je m’en vais.

Elle jeta un regard sur son père ; il s’était endormi sur le canapé, la tête en arrière ; ses traits étaient couverts d’une pâleur mortelle, et, dans le jour défaillant de cette après-midi d’hiver, il avait l’air d’un spectre.

— Madame ordonne-t-elle de faire atteler ? dit avec empressement le vieux serviteur.

— Non, répondit Raïssa, faites chercher une voiture de louage.

Fort surpris, mais non mécontent, Fadéi obéit. Raïssa réveilla son père avec précaution et l’emmena tout chancelant par l’escalier tendu de drap rouge.

Arrivé à la maison, Porof se laissa mettre au lit ; une somnolence invincible s’était emparée de lui, et ne devait plus le quitter.

q

Page 1