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Chapitre 23

L’étonnement fut grand par la ville quand on apprit que cette petite fille, élevée par un miracle à la noblesse et à la fortune, refusait de vivre dans sa propre maison, et continuait à végéter dans la pauvre demeure de ses parents.

— Il n’y a rien d’étonnant, fit observer Adine : les sangsues ne peuvent vivre hors de la boue.

Cette remarque peu charitable était adressée au successeur du général Kline. Quant à celui-ci, il était allé dans ses terres méditer sur la grandeur et la décadence des maîtres de police plus hommes du monde que policiers. Que de fois, dans ses méditations mélancoliques, il vit passer les bras de marbre et le buste superbe de la « divine Adine » !

Mais la princesse, de par la destinée, devait toujours rester pour lui au nombre des étoiles, – c’est-à-dire inaccessible.

— C’est pourtant à elle que je dois ma disgrâce ! pensait-il vingt fois le jour ; si elle m’avait adressé le moindre témoignage de sympathie !

Ces lamentations prouvent bien que le général Kline manquait de philosophie, et même de la perspicacité la plus élémentaire, car il fallait avoir eu, en guise d’écailles, deux carapaces de tortues sur les yeux pour avoir cru qu’Adine se souviendrait d’un ami tombé en disgrâce.

Mais le général Kline était un homme semblable à beaucoup d’autres ; aussi ne mérite-t-il pas qu’on se préoccupe de ses destins.

Un des premiers soins d’Adine fut d’aller voir les femmes qu’avait frappées le décret d’exil en même temps qu’elle-même. Sa visite chez madame Sabakine fut courte ; encore s’était-elle arrangée pour ne pas trouver la bonne dame à la maison, et ce ne fut pas sans maudire le hasard malencontreux qui la retenait chez elle, à l’heure habituelle de sa sortie, que la princesse se fit annoncer.

Deux ou trois belles larmes dans un mouchoir garni de valenciennes, une imprécation contre Raïssa, quelques critiques amères contre l’insolence des petits qui osent s’attaquer aux grands, un peu de consolation chrétienne mêlée à beaucoup de déférence pour les arrêts de l’autorité suprême, et la princesse Adine se leva, rejeta d’un mouvement agile de son pied mignon les plis de sa traîne de soie noire, s’inclina devant madame Sabakine et son malheur, – et se hâta de descendre.

Quand la portière de sa voiture se fut refermée sur elle, Adine s’essuya les lèvres avec son mouchoir.

— Mon Dieu, dit-elle, que c’est fatigant les gens qui pleurent !

Chez la comtesse Gretsky, elle trouva à qui parler. La comtesse ne pleurait pas, – c’était quelque chose ; – mais elle ne permit pas à la jeune femme d’attaquer Raïssa, ce qui causa à la princesse une stupéfaction sans bornes.

— Comment ! chère comtesse, vous défendez cette fille !

— Je n’ai pas à la défendre, répondit madame Gretsky d’un ton calme ; elle n’a fait que son devoir.

— Son devoir ? en faisant exiler mon frère, et ce pauvre Sabakine, – un peu ours, Sabakine, mais si bon garçon ! – enfin et surtout votre neveu ? C’était son devoir ?

— Son devoir était de protester contre un outrage immérité, comme elle l’a fait. Ce n’est pas elle qui est allée le chercher.

— Cela n’est pas prouvé ! riposta Adine, piquée.

— Pour moi, c’est prouvé, répliqua la comtesse sans élever la voix, mais avec une netteté qui acheva de blesser la princesse.

— Tout dépend du point de vue, dit celle-ci négligemment. Pour moi, il me semble que si pareille chose m’était arrivée, je n’aurais songé qu’à me cacher et à éviter les regards.

— Quand on a le cœur pur, répondit madame Gretsky, et quand on se sent absolument innocente, on craint moins le scandale que l’injustice.

Adine se le tint pour dit ; la comtesse était trop bien au courant de ses petites intrigues pour qu’il fût prudent d’entrer en lutte avec elle. La jeune femme se leva en disant qu’il était tard, et ajouta en rajustant sur ses épaules les plis de son châle de dentelle :

— Vous recevrez cette aimable jeune personne, je suppose ?

— Jamais ! répliqua la comtesse. Quoique innocente, elle est cause d’un malheur pour nous ; je l’estime et je la plains, car elle ne sera pas heureuse, – mais il n’y a rien de commun entre elle et moi.

— Ah ! fit la princesse, je croyais… Alors, au revoir, chère comtesse.

Le ton dont ce mot fut prononcé indiquait que si la comtesse eût dû recevoir Raïssa, elle eût été privée des visites d’Adine. La vieille dame ne parut pas s’en effrayer beaucoup.

— Adieu, dit-elle à sa visiteuse en la reconduisant jusqu’à l’antichambre.

Adine rentra chez elle en méditant les vengeances les plus noires contre toute la famille Gretsky ; mais, ayant appris que sa petite chienne havanaise avait eu une indigestion en son absence, elle oublia le plaisir des dieux et envoya chercher… M. le vétérinaire ? fi donc ! mais le médecin des chiens de la cour.

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