‹ Les épreuves de RaïssaChapitre 24 sur 46 · Chapitre 24

Chapitre 24

Porof s’éteignait doucement, soigné par sa fille. Celle-ci avait appris dès son enfance le traitement élémentaire de tous les accidents, de toutes les maladies courantes. Son père lui avait enseigné tout ce qu’il savait lui-même, pensant qu’il est toujours bon qu’une femme puisse soigner les siens avec le médecin, ou sans lui quand il est trop loin.

Un vieux confrère de Porof, son ami depuis longues années, venait le voir tous les jours, renouvelait la prescription de la veille, secouait la tête, baisait respectueusement la main de Raïssa, qu’il avait vue naître, et s’en allait tristement.

— Ne faudrait-il pas faire une consultation ? demanda la jeune femme.

Le vieux docteur hocha la tête.

— À quoi bon ? dit-il ; la vie s’en va !

La vie s’en allait, en effet ; Porof s’éteignait sans souffrances. Il n’avait plus guère de mémoire ; il ne demandait rien et ne se plaignait pas. Dans ses moments de lucidité, il regardait sa fille avec une expression de tendresse intense et soucieuse. Raïssa s’approchait alors du lit et lui souriait comme au temps où tout le monde était heureux dans l’humble maison.

Un jour qu’elle lui souriait ainsi depuis un moment, essayant de lui parler de choses gaies, du printemps prochain, des bonnes promenades qu’ils feraient pendant l’été, le père, qui écoutait les yeux fixés sur sa fille, posa son index amaigri sur la robe noire de Raïssa.

— Tu porteras le deuil bien longtemps ! C’est triste à ton âge… Ne le porte pas pour moi, cela me ferait de la peine.

Vainement la jeune femme voulut plaisanter et détourner sa pensée ; le vieillard était retombé dans sa somnolence habituelle.

Il n’en sortit plus qu’une fois, c’était à la fin de mars. Un employé du conseil de tutelle vint apporter à Raïssa la somme provenant des revenus des exilés.

La part de Gretsky n’y était point comprise ; c’étaient les revenus de Sabakine et de Rézof.

Raïssa laissa l’employé déposer sur la table les liasses de billets qui formaient un gros total, et donna un reçu. Quand elle se retrouva seule avec son père, celui-ci feuilletait les paquets de billets de banque et semblait réfléchir.

— Il faut tout envoyer, dit-il à sa fille, tout ; cet argent n’est pas à nous, tu entends ?

— Soyez tranquille, père, répondit Raïssa, je le sais.

— C’est bien ; écris tout de suite, tout de suite.

Sa main tremblante indiquait le petit bureau où l’on mettait le papier à lettre. Raïssa obéit, prit deux feuilles de papier, écrivit en tête de chacune le nom du destinataire, copia les bordereaux qui lui avaient été laissés, et y joignit les sommes respectives. Au moment de cacheter, elle s’arrêta ; il fallait bien indiquer la provenance de cet argent… elle hésita quelques instants.

Son père regardait l’expression changer sur son visage, et sa main, qui indiquait toujours le papier, frappa deux ou trois petits coups sur le bois de la table, pour avertir la jeune femme. Il se servait depuis quelque temps d’une sorte de langage télégraphique pour seconder sa langue paresseuse.

— Comment signer ? dit Raïssa d’un air pensif, plutôt à elle-même qu’à son père, dont l’intelligence affaiblie lui était désormais de peu de secours.

— Signe ton nom, Raïssa Gretsky, dit le vieillard d’une voix ferme.

La jeune femme regarda son père avec étonnement, puis sa main traça rapidement sur chaque feuille la signature encore nouvelle et malhabile.

— Raïssa Gretsky, dit-elle lentement ; c’est la première fois que je l’écris.

— Cela te portera bonheur, tu as fait ton devoir, dit le vieillard, en présentant sa main à sa fille, qui la baisa pieusement.

Les deux lettres furent envoyées le jour même, à l’inexprimable satisfaction de Porof.

Cet effort semblait avoir épuisé ce qui lui restait de forces ; il vécut encore quelques jours ; un beau soir, vers six heures, le soleil envoyait ses derniers rayons jaunes au-dessous des stores, il dit à sa fille d’une voix éteinte :

— As-tu encore de l’argent à la maison ?

— Oui, répondit Raïssa, pas beaucoup, le reste de votre pension ; il y a de quoi aller jusqu’à la fin du mois.

— Après le premier, dit Porof dont la voix s’affaiblissait de plus en plus, quand tu auras touché la pension, tu feras faire un service funèbre à ta mère ; il y a longtemps que nous n’avons été la voir.

Raïssa lui murmura quelques bonnes paroles, et s’approcha de lui pour le caresser ; il mit la tête sur le bras que sa fille passait autour de son cou, et sembla respirer plus profondément. Elle écouta, inquiète, deux ou trois inspirations, puis… plus rien. Elle se pencha sur lui et le regarda dans les yeux… Elle était tout à fait orpheline

On s’étonna beaucoup dans le quartier que Raïssa ne fît pas faire à son père des obsèques plus somptueuses. Avec un revenu comme le sien, disaient les bonnes âmes, et ne dépensant rien, faut-il qu’elle soit avare !

À dire la vérité, lorsque après l’enterrement qu’elle avait suivi à pied, dans la neige fondante, sous une lourde pluie de dégel, la jeune femme rentra à la maison, la cuisinière vint lui dire :

— Madame, vous avez oublié de commander le dîner.

Raïssa fouilla dans sa poche avec un geste de fatigue et retira son porte-monnaie, bien plat, bien flasque. Elle y prit un billet de dix roubles et le donna à la vieille servante :

— Ménage-le, dit-elle, c’est tout ce qui me reste.

— Seigneur ! fit l’autre en laissant tomber ses bras, qu’est-ce que vous allez faire ?

Raïssa secoua la main avec ce geste russe qui signifie : Qu’importe ?

— On ne meurt pas de faim ! dit-elle.

Le soir de ce triste jour, Fadéi vint la voir. Le vieux domestique éprouvait pour la maîtresse que le sort lui avait si inopinément infligée une sorte de respect qui n’excluait pas une nuance d’affection. Pour tous les autres, cette femme était l’ennemie du maître ; pour lui, depuis l’envoi de la caisse, c’était plutôt une amie.

Fadéi était complètement Russe et domestique de famille ; d’un côté, – il ne voyait que son maître, – de l’autre, il croyait à la destinée ; de plus, il était foncièrement religieux.

— On ne m’ôtera pas de la tête, avait-il dit un jour à la cuisine, chez Valérien, – que c’est Dieu qui a voulu ce malheur pour arrêter le comte. Il allait trop vite, il menait une vie peu chrétienne… C’est Dieu et l’archange Michel qui l’ont arrêté sur la route de la perdition.

— Oui, n’est-ce pas, il se repent en Sibérie ? dit ironiquement le cuisinier.

Celui-ci était furieux de n’avoir plus de fins repas à préparer. Il eût tout pardonné à Raïssa si elle avait donné à dîner, mais il ne pouvait souffrir de voir sa gloire sous le boisseau ; cette gloire, jadis tant vantée, lui rapportait en outre de fort jolis bénéfices sur la table. À présent, quel bénéfice pouvait-il faire sur le gruau et la soupe aux choux, qui formaient l’ordinaire de l’office ?

Fadéi secoua la tête en homme qui sait ce qu’il dit.

— Je m’entends, fit-il d’un ton prophétique. Je vous dis que le jeune maître souffre pour ses péchés ; mais la main de Dieu le protège certainement, sans quoi je vous dis qu’il fût plus mal tombé.

Il se présenta donc devant sa nouvelle maîtresse de l’air d’un homme qui s’est soumis à la volonté d’en haut.

— Le Seigneur vous a frappée, Votre Excellence, dit-il en s’inclinant profondément. Qu’il donne le repos céleste à l’âme de feu votre père !

— Je vous remercie, répondit machinalement Raïssa. Tout va bien chez vous ? ajouta-t-elle après un moment de silence.

— Tout va bien, Dieu merci. Je suis venu prendre vos ordres pour le deuil ; peut-être désirez-vous que les domestiques prennent le deuil ?

— Non, dit Raïssa, les domestiques du comte ne doivent pas prendre le deuil pour le chirurgien-major en retraite Porof. Je vous remercie néanmoins d’y avoir pensé.

Le respect de Fadéi pour cette jeune femme, qui comprenait si bien sa position, et qui savait si bien se tenir à sa place, augmenta subitement.

— J’étais venu aussi annoncer à Votre Excellence, dit-il, que l’intendant du comte Valérien a écrit pour annoncer un envoi d’argent. On a vendu le blé à Komarino.

— Komarino ? répéta Raïssa.

— Oui, le bien principal du comte ; c’est là qu’il passait ses congés d’été. C’est un beau bien, avec une maison seigneuriale en pierre ; il y a un beau jardin et une rivière.

Fadéi se tut et attendit respectueusement. Raïssa ne disant rien, il reprit :

— Il n’y a plus de foin, Votre Excellence, la provision est épuisée. Il n’y a plus de bois non plus, et les gens n’ont pas été payés de leurs gages depuis le départ de notre maître.

— C’est bien, dit Raïssa, je vais m’occuper de tout cela. L’intendant dit-il combien il envoie ?

— Vingt-trois mille roubles argent, en chiffre rond, Votre Excellence.

Raïssa pensa à sa mère, morte de douleur, à son père mort de lassitude, à elle-même orpheline, à sa vie désolée, et se dit que tout cet argent n’était rien auprès de ce qu’elle avait perdu.

— Il y a bien des choses à voir chez nous, Excellence, continua Fadéi après avoir toussé discrètement dans sa main ; les chevaux ne servent à rien, puisque vous ne daignez pas vous en servir ; il faudrait peut-être les envoyer à Komarino : là, cela ne coûterait rien de les nourrir, tandis qu’ici… Et puis, les gens… on pourrait bien les envoyer aussi à la campagne ; à Pétersbourg, ils ne font que se gâter et dépenser de l’argent…

— J’irai chez vous demain, dit Raïssa devenue soudain fort grave.

Le poids d’une nouvelle responsabilité tombait sur ses épaules déjà si lasses ; elle ne devait pas laisser péricliter dans ses mains malhabiles ou peu soigneuses un bien dont elle se considérait uniquement comme dépositaire.

— À quelle heure faut-il attendre madame la comtesse chez elle ? demanda Fadéï avec respect.

Chez elle ! c’était chez elle en effet qu’elle irait ; la même émotion étrange saisit Raïssa. Tout ce qui se rapportait à Valérien lui donnait cette impression de pudeur troublée, de chose défendue… Elle rougissait devant sa maison comme devant lui-même, et s’en voulait de ne pas savoir pourquoi.

— À trois heures, dit-elle.

— Madame la comtesse daignera-t-elle dîner chez elle ? fit le vieux domestique.

— Non, non, murmura Raïssa. J’irai pour un moment.

Fadéi se retirait.

— Faut-il envoyer la voiture ? dit-il sur le seuil ; les chevaux sont malades à force de rester sans sortir, cela leur ferait beaucoup de bien.

Raïssa hésita, puis cette même angoisse délicieuse la reprit.

— Envoyez la voiture à trois heures, dit-elle en rougissant.

Fadéi se retira, et Raïssa retourna dans la chambre où son père était mort.

Fais-je bien ? fais-je mal ? se dit-elle toujours troublée ; que me conseillez-vous, ô mes chers conseillers, vous que la mort n’a pas pris ? Faut-il rester à jamais étrangère à ce monde qui me repousse ; faut-il lever le front comme une innocente, ou me cacher comme une coupable ? Je ne suis point coupable, ô Dieu ! vous le savez, vous ! Pourquoi alors redouter le grand jour, pourquoi fuir devant la réparation que j’ai cherchée ?

Une voix secrète au fond du cœur de la jeune femme murmura : Si je savais que ce fût lui.

L’angoisse revint, mais cette fois poignante et douloureuse ; il aurait pu tirer Raïssa de peine s’il avait voulu, l’exilé qu’elle avait envoyé en Sibérie. Il pouvait l’envoyer pour jamais dans un couvent, en lui disant : « Ce n’est pas moi », ou bien la réhabiliter à ses yeux et à ceux des autres en révélant son nom. Il n’avait pas voulu ; il avait bien choisi sa vengeance ! Sa femme devait rester torturée jusqu’à la fin par le doute horrible qui l’empêchait de regarder son époux en face.

Cruel Valérien ! oui, mais sa fureur était bien naturelle… Du moins, Raïssa l’excusait à ses propres yeux.

Tout à coup elle se reprocha de penser moins aux parents perdus, dont la mort était si récente, qu’à l’exilé si coupable envers elle. Elle se mit à genoux et répandit librement ses larmes et ses prières.

q

Page 1