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Chapitre 25

Le lendemain, à deux heures et demie, le quartier fut mis en émoi par l’arrivée de la superbe voiture, attelée des magnifiques chevaux noirs, qui appartenaient à Raïssa, et dont elle ne s’était servie que le jour de son mariage, ce jour-là sans le vouloir.

La jeune femme monta seule dans l’équipage, et ses trotteurs l’emportèrent rapidement chez elle.

Devinant les désirs de sa maîtresse, le vieux domestique s’était bien gardé de convoquer la valetaille pour lui faire honneur ; il attendait, seul avec le suisse, l’arrivée de Raïssa, et c’est lui qui ôta de ses épaules le simple manteau de drap noir qui couvrait sa robe de deuil.

Sans s’arrêter au luxe de l’appartement comme lors de sa première visite, Raïssa alla jusqu’au cabinet de Valérien. C’était une grande pièce tapissée de vert sombre, avec des rideaux et des portières qui laissaient entrer peu de jour. Fadéi, qui l’avait suivie, lui présenta le fauteuil de travail placé devant le bureau, puis mit une petite clef devant elle.

— Dans le tiroir, à droite, dit-il, Votre Excellence trouvera l’argent qui est arrivé ce matin, à mon nom, comme toujours ; l’intendant a cru bien faire, puisque vous aviez daigné annoncer que rien ne serait changé…

Le regard du serviteur cherchait à lire sur le visage de Raïssa si elle ne blâmait point sa conduite ; n’y voyant rien de semblable, il poursuivit :

— Il y a aussi le rapport sur l’état des biens ; madame verra qu’il faudrait peut-être se rendre compte par elle-même… Enfin, madame jugera.

Raïssa ouvrit lentement le tiroir ; le paquet de billets de banque, arrivé par la poste le matin même, se trouvait sous ses yeux. Involontairement elle pensa au billet de dix roubles, son unique fortune, remis la veille à la cuisinière, et probablement dépensé jusqu’au dernier kopek. Quel contraste entre cette opulence et sa misère !

Tout ce qui était là lui appartenait de par la volonté souveraine. Combien cet argent ne représentait-il pas de satisfactions de toute espèce ! Toilette, bijoux, plaisirs, sans compter le luxe princier de cette grande maison toute montée, avec ses meubles, son argenterie, ses chevaux et ses équipages…

Raïssa referma le tiroir. La vision de toutes ces choses, sans la griser, l’avait troublée.

— Combien vous est-il dû ? demanda-t-elle à Fadéi.

Celui-ci commença d’interminables comptes, que la jeune femme eut soin de porter aussitôt sur le papier, car toute la comptabilité du domestique tenait dans sa mémoire, et Raïssa eût été bien embarrassée sans un état de choses écrit.

Ils sortirent cependant de ce chaos au bout de deux heures de travail : tant pour le foin, les gages, la nourriture des gens, pour les intérêts de quelques emprunts faits par Valérien en un jour de déveine… ; les billets de banque quittèrent leurs retraites un à un et vinrent s’aligner sous des bandes cachetées indiquant leur emploi.

— C’est tout ? dit enfin Raïssa en poussant un soupir, mi-fatigue, mi-soulagement.

— C’est tout, madame, répondit le domestique en levant son regard sur une si bonne maîtresse de maison.

Raïssa feuilleta encore une fois les billets restés dans le tiroir ; il y en avait encore pour près de quinze mille roubles.

Fadéi la regardait, toujours respectueux, mais avec une anxiété douloureuse sur son visage ridé. Il pensait à l’exilé, – au jeune maître qu’il avait tant de fois porté dans ses bras, qu’il avait soigné, dorloté, grondé, près duquel il avait passé tant de nuits quand il était malade, et qui plus tard lui avait fait passer tant d’autres nuits à l’attendre, pendant qu’il s’amusait n’importe où.

L’exilé devait avoir dépensé ce qu’il avait emporté avec lui ; les douceurs coûtent cher en voyage ; qu’est-ce donc quand pour les obtenir il faut les partager avec les gardiens et les gendarmes ! Valérien devait être bien pauvre là-bas, dans la hutte qui remplaçait son riche appartement, sans livres, sans chiens, sans chevaux, et peut-être sans cigares.

Cependant Fadéi n’osait parler ; tout était à Raïssa. N’était-ce pas déjà beaucoup qu’elle eût daigné régler les comptes, payer les dettes, nourrir la domesticité dont elle n’avait nul besoin ? Ces pauvres gens, nés sur la terre de Valérien, ne pouvaient la quitter ni rien lui demander. Elle était libre de les laisser mourir de faim, si elle l’avait voulu… Elle soignait en fidèle maîtresse de maison tout ce qui appartenait à Valérien. N’était-ce pas plus qu’on ne pouvait raisonnablement exiger ?

Fadéi poussa un soupir et fit sur sa poitrine un imperceptible signe de croix en regardant l’image sainte suspendue dans le coin ; cette courte prière lui rendit un peu de courage ; il toussa pour annoncer qu’il allait parler : Raïssa sortit de sa rêverie et mit la main dans le tiroir. Fadéi, découragé, sentit qu’il avait laissé passer le moment.

Raïssa retira les billets et les déposa sur la table. Elle compta jusqu’à douze mille et en fit un petit paquet, qu’elle repoussa un peu plus loin, puis elle compta le reste et le mit dans un portefeuille qu’elle avait trouvé dans le tiroir.

— À quelle heure la poste ferme-t-elle ? demanda la jeune femme.

— À trois heures, répondit Fadéi.

— Il est trop tard aujourd’hui, dit Raïssa. Le jour baissait, on n’y voyait plus guère ; elle prit une plume et écrivit sur une grande enveloppe : À Son Excellence le comte Valérien Gretsky.

— Où est-il ? demanda-t-elle. Le vieillard indiqua l’adresse, qu’elle écrivit d’une main ferme.

— Une bougie, dit-elle sans lever les yeux.

Une bougie fut bientôt allumée, la cire était sous sa main, un cachet aux armes des Gretsky se trouvait dans la coupe de l’encrier. Raïssa prit les douze mille roubles, les fit entrer dans l’enveloppe, la cacheta soigneusement, et la posa devant le vieillard ébloui.

— Demain à la première heure, dit-elle, vous expédierez ceci au comte Gretsky.

Fadéi la regardait sans en croire ses yeux ; de grosses larmes s’amassaient lentement dans ses deux paupières rougies.

— Eh bien ! dit-elle, vous avez compris ?

Elle leva son beau regard tranquille et lut sur le visage du vieux domestique quelque chose qui la fit rougir de joie et de confusion.

Fadéi avait fini de penser, son idée s’était formulée dans son esprit. Il se prosterna trois fois devant la jeune femme à l’ancienne mode, et ensuite s’approcha pour lui baiser la main.

— Dieu vous a envoyée chez nous, dit-il ensuite, pendant que les larmes roulaient sur son visage, sans qu’il en prît soin. Les voies de Dieu sont impénétrables. Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous, parce que vous avez vêtu ceux qui avaient froid et désaltéré ceux qui avaient soif !

Ce langage emphatique, imité de l’Écriture, ne fit point sourire Raïssa. Ses propres yeux à elle étaient sur le point de déborder de larmes.

— Allez, dit-elle, allez, mon bon Fadéi, je veux rester seule un instant.

Le vieillard prit la précieuse enveloppe.

— Écrivez votre nom derrière, madame, dit-il, c’est vous qui envoyez l’argent.

— Non, dit Raïssa, c’est vous.

Fadéi s’inclina et sortit.

Restée seule, Raïssa se dirigea vers un petit canapé placé dans un endroit si commode qu’il devait avoir été le siège favori de l’habitant de ces lieux. En effet, en posant sa tête sur l’étoffe de soie, la jeune femme sentit une odeur pénétrante, composée d’un parfum anglais et de la fumée de très bons cigares. C’était bien là que Valérien avait passé le plus clair de son temps quand il était chez lui.

Elle savoura pendant quelques instants la joie intime de sa noble action, puis la torture du doute lui revint.

— Cruel ! pensa-t-elle, en laissant couler ses larmes sur l’étoffe parfumée. Cruel et ingrat !

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