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Chapitre 26

Raïssa revint souvent dans la maison de son mari ; elle trouvait à ces visites l’attrait du fruit défendu, l’émotion intime qui la faisait rougir et pâlir tour à tour et qui s’emparait souvent d’elle à la pensée de Gretsky. Dans ces pèlerinages mystérieux, elle offrait aux dieux lares du logis les inquiétudes et les effusions de son cœur torturé par le doute : quelque chose de Valérien était resté dans cette maison meublée et habitée par lui ; son visage hantait encore les recoins obscurs de l’appartement.

Raïssa éprouvait une sorte de joyeuse angoisse à toucher les objets qui lui avaient appartenu, à feuilleter ses livres, à se faire raconter par Fadéi les habitudes et les goûts du « jeune maître ». Le vieux serviteur s’attachait de plus en plus à cette maîtresse silencieuse et digne, qui ne voulait que le bien de la maison et qui s’enquérait des besoins de tout le monde.

La jeune femme avait apporté dans l’administration de cette maison, autrefois si négligée, le soin et l’économie dont on prend l’habitude quand on a beaucoup de besoins et peu de fortune.

Toute la domesticité était surveillée, les dépenses superflues avaient été impitoyablement retranchées, les bouches inutiles envoyées à la campagne ; bref, les revenus de Gretsky, au lieu de se trouver plus d’à moitié dépensés en gaspillage inutile, devaient s’accroître avec le temps. Fadéi le sentait bien, et aimait que mieux la sage dispensatrice de ses biens.

Dans une de ses visites, Raïssa se décida à regarder au fond du tiroir dont la clef lui avait été remise par le vieux domestique. Tout au fond, dans une boîte de marqueterie, elle trouva un gros paquet de lettres. Sa première impulsion fut de les lire, la seconde de les jeter au feu, car c’étaient des lettres de femmes. La troisième, plus sensée, fut de regarder la date et la signature.

La troisième remontait à huit mois environ. La signature portait : Hélène Marsof.

Raïssa se rappela que ce nom était celui de sa propre belle-sœur, dont le domaine était contigu à celui de Valérien ; Fadéi lui avait parlé quelquefois de cette femme avec respect, mais avec une mauvaise grâce évidente, comme quelqu’un qui n’a rien de bon à dire, et qui ne veut pas dire de mal.

Ces réticences avaient frappé Raïssa ; elle s’était promis d’éclaircir le mystère qu’elle pressentait. – Jusque-là cependant elle n’avait rien appris. L’occasion se présentait de savoir à quoi s’en tenir sur la femme que le destin lui avait donnée pour belle-sœur ; fallait-il la laisser échapper ?

La jeune femme hésita un instant, puis prit une lettre au hasard, se promettant de la brûler avec le reste si le contenu lui en paraissait défavorable à celle qu’elle désirait connaître. Elle lut, et resta saisie d’étonnement.

Madame Marsof avait perdu son mari deux ans et demi auparavant, d’une façon si mystérieuse, que tous ceux qui la connaissaient en avaient été frappés. Elle se sentait vaguement soupçonnée d’être pour quelque chose dans cet événement, et ne pouvait prouver le contraire.

« – Toi qui sais combien j’étais attaché à mon mari, écrivait-elle, quelle affection profonde je lui avais conservée malgré nos dissentiments, toi qui sais combien j’ai souffert de son abandon et de ses infidélités, soutiens-moi, protège-moi contre la calomnie. Ton devoir est de me défendre, comme le mien est de me taire, tout en portant le front haut. Il n’appartient pas aux calomniés de se défendre eux-mêmes ; c’est à ceux qui ont qualité pour leur faire rendre justice, d’employer tous leurs efforts en faveur des innocents. »

Valérien ne paraissait pas avoir fait beaucoup d’efforts, car les lettres devenaient plus froides ; un dernier billet court, écrit à la hâte, d’une main fiévreuse, portait ces mots :

« Tu ne viens pas, tu ne veux pas venir, ta présence ici m’aurait peut-être sauvée ; c’est la preuve que toi aussi, tu me crois coupable. Je ne m’abaisserai pas à me justifier. Un jour tu te repentiras d’avoir cru aux vraisemblances plutôt qu’à la parole de ta propre sœur. Ce jour-là, que Dieu te pardonne ; moi aussi, je te pardonnerai peut-être, mais seulement quand tu auras reconnu ton erreur et ton injustice. »

Raïssa resta pensive et ne s’aperçut qu’après coup de son indiscrétion. – Ce que j’ai fait est très mal, pensa-t-elle, et cependant il paraît que ceci n’est pas un secret, puisque madame Marsof se plaint d’avoir été calomniée par ceux mêmes qui auraient dû la protéger !

Elle remit les lettres dans le tiroir et appela Fadéi.

Celui-ci vint sur-le-champ ; il n’était jamais loin quand la « jeune comtesse » visitait l’appartement.

— Vous ne m’avez jamais parlé de ma belle-sœur, c’est à peine si vous l’avez nommée. Quelle femme est-ce ?

Le vieux domestique fit un geste d’indécision.

— C’est une bonne dame, dit-il en hésitant, elle est la sœur de notre maître.

— Je sais cela. Est-elle veuve ?

— Elle est veuve, répondit Fadéi en baissant les yeux.

— A-t-elle des enfants ?

— Un garçon de sept ans.

— Comment son mari est-il mort ?

— Mais… il est mort… Dieu l’a rappelé à lui.

— Après une maladie ? insista Raïssa.

— Je ne sais pas, je n’y étais pas, murmura Fadéi ; il y a dix ans que je suis à Pétersbourg. Je ne sais rien de ce qui s’est passé là-bas.

Raïssa vit qu’elle n’obtiendrait rien et congédia le domestique. Au moment de se retirer, celui-ci s’arrêta près de la porte.

— Est-ce que vous n’irez pas à la campagne ? dit-il. Voilà les beaux jours qui viennent, et l’intendant n’est pas fameux là-bas. Vous qui vous entendez si bien à diriger un ménage, madame, vous feriez beaucoup de bien au domaine si vous y alliez.

La jeune femme regarda le domestique ; il avait l’air nerveux et inquiet.

— Avez-vous de mauvaises nouvelles ? dit-elle.

— Mauvaises, non ; c’est madame Marsof qui a écrit, qui m’a écrit à moi quelques petites lignes, ajouta le vieillard en insistant sur le mot « moi » ; elle dit que cela ne peut pas durer ; depuis l’exil du maître, tout va de travers.

Une idée germa dans le cerveau de Raïssa.

— Il faudrait y aller tout de suite, à ce que vous pensez ?

— Certainement, le plus tôt serait le mieux…

Raïssa réfléchit un moment.

— Nous partirons dans huit jours, dit-elle ; dites aux gens que je les emmène. Nous vivrons à la campagne.

Surpris et charmé de cette brusque décision, Fadéi regarda sa jeune maîtresse.

Elle avait l’air parfaitement résolu, et soutint ce regard avec un sourire.

Décidément, pensa Fadéi en s’en allant, c’est Dieu qui l’a envoyée.

Raïssa eut bientôt pris ses arrangements. Sa vieille cuisinière devait la suivre comme femme de charge ; l’autre servante fut placée ; les meubles, témoins de tant de chagrins et de joies domestiques, furent relégués dans un garde-meuble. Ce n’est pas sans un serrement de cœur bien douloureux que la jeune femme les vit quitter la petite maison de bois. Pour elle, ces morceaux d’acajou usés, ces lambeaux d’étoffe fripée étaient les confidents de ses rêves de jeune fille, de ses espérances et de ses craintes… Mais ses rêves de jeune fille gisaient broyés au fond d’un passé qu’elle n’osait sonder de l’œil. Son existence antérieure n’était plus qu’un brouillard confus ; d’autres soucis, d’autres devoirs remplaçaient désormais son souci filial.

Si étrange que fût son mariage, elle ne se devait pas moins tout entière aux obligations qu’il lui avait fait contracter. N’était-il pas singulier que ces obligations, loin de lui sembler un fardeau, fussent pour elle une source de joie profonde et secrète ?

À cette question souvent répétée, répondait le doute amer : – Si j’étais sûre que ce fût lui !

La veille du départ, Raïssa visita une dernière fois l’appartement de Valérien. Les housses blanches, semblables à des spectres, couvraient les canapés, les fauteuils, les lustres ; les glaces étaient voilées de mousseline ; les portières d’étoffe gisaient, soigneusement camphrées, au fond de grands coffres collés de papier sur les jointures, pour plus de sûreté. Tout avait cet air propre, triste et nu, qui caractérise les maisons rangées pour l’été. Les carreaux eux-mêmes, couverts d’une couche épaisse de blanc d’Espagne, ne laissaient plus filtrer qu’un jour gris et froid. Raïssa pensa involontairement que cet ordre minutieux et glacé ressemblait beaucoup à sa vie, sa vie désormais terne, froide et stérile…

— Non, pas stérile, se dit-elle, je puis faire tant de bien !

Une autre pensée se glissa dans son cœur.

— Valérien paraît brouillé avec sa sœur : si je pouvais les raccommoder !

Rêve insensé ! Folie d’une âme oisive ! Ces reproches revinrent cent fois à Raïssa pendant qu’elle inspectait les recoins et les armoires de la maison ; néanmoins, au fond du cœur, il lui paraissait bien difficile que son mari ne lui sût pas gré de l’avoir rapproché d’une sœur autrefois tendrement aimée.

Son inspection terminée, Raïssa se décida à adresser enfin à Fadéi une question qui lui brûlait les lèvres depuis des semaines :

— Le comte a-t-il reçu la caisse que vous lui avez expédiée ? demanda-t-elle en rougissant et sans lever les yeux.

Le vieux serviteur répondit lentement et comme à regret :

— Oui, madame.

Raïssa ne demanda pas si Valérien avait ajouté des remerciements pour elle ; il était bien inutile de s’en enquérir, car Fadéi l’eût dit. Elle ne put cependant se tenir d’ajouter :

— A-t-il été content ?

— Oh ! oui, madame, s’empressa-t-il de répondre, il a été bien content ; il a dit que ces souvenirs l’empêcheraient d’être aussi malheureux.

Raïssa soupira.

— S’il avait voulu, pensa-t-clle, j’aurais été près de lui, il ne se sentirait pas seul. – Et l’argent ? dit-elle tout haut, est-il arrivé ?

— Il doit être arrivé, madame, mais nous n’avons pas encore de réponse.

— Allons, c’est bien, fit la jeune femme.

Elle déposa une carte chez la comtesse Gretsky ; elle se garda bien de demander à être reçue, mais elle envoya Fadéi s’enquérir des messages que la comtesse pouvait avoir à faire transmettre soit à la campagne, chez son neveu, soit à sa nièce, madame Marsof.

— Rien, répondit la comtesse. Fadéi, ajouta-t-elle après un silence, que penses-tu de cette jeune femme ?

— Je pense, madame, répondit avec chaleur le vieux domestique, que Dieu sait ce qu’il fait. Cette femme sera le salut de notre maison.

— Dieu t’entende ! soupira la comtesse.

Le lendemain, Raïssa, accompagnée de sa servante et de Fadéi, quitta Pétersbourg pour Komarino. Le train qui l’emportait passa devant un massif de bois sombre, attenant aux faubourgs. C’était le cimetière où reposaient les époux Porof.

— Adieu, murmura la jeune femme en essuyant ses pleurs ; adieu, tout ce que j’ai aimé ! je vais vers l’inconnu !

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