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Chapitre 27

Le jour même où Raïssa quittait Pétersbourg pour se rendre à la campagne, Gretsky recevait l’envoi d’argent qu’elle lui avait fait parvenir. Fadéi avait raconté les choses comme elles s’étaient passées, avec toute la simplicité d’une âme absolument étrangère à la littérature. Son maître ne pouvait l’accuser d’avoir inventé les détails qui accompagnaient le récit du vieillard ; c’était donc à Raïssa qu’appartenait la pensée de lui rendre la presque totalité de ce qu’elle avait reçu par décret impérial.

Gretsky eût voulu chasser cette pensée qui le blessait au vif.

Il lui en coûtait de reconnaître qu’il pût devoir quelque chose à sa femme, sa pire ennemie ; malgré les sophismes dont on se paie aisément, après avoir tenté de se dire que Raïssa n’accomplissait ainsi que son devoir, il était forcé d’avouer qu’elle ne lui devait rien du tout, et que cet envoi était un acte de pure générosité. C’est là précisément ce qui le rendait morose.

La nuit tombait lorsque ses deux compagnons d’exil, Rézof et Sabakine, entrèrent joyeusement dans la cabane de poutres équarries qui composait l’habitation de Gretsky, en tout semblable aux leurs.

Une lampe brûlait sur la table de sapin brut ; – cette table était recouverte du tapis envoyé par Raïssa ; – une glace biseautée, grande comme une feuille de papier, était suspendue à la muraille de rondins, et cette glace, entourée d’un cadre de vermeil, était aussi un envoi de Raïssa.

Cent détails luxueux, cent objets de fantaisie témoignaient du soin que la femme détestée avait pris pour embellir la demeure de l’époux exilé. Ce contraste entre la joie passée et la peine présente contribuait peut-être à la tristesse de Valérien ; mais il oubliait trop aisément que ce bien-être était une preuve d’attention de la part de Raïssa.

— Eh bien ! te voilà encore dans tes humeurs noires ? dit Rézof après qu’il se fut assis sur un canapé de tissu de crin, – où le crin était tout en dehors, – absolument dépourvu d’élastiques ; tu es difficile à satisfaire ! C’est joli, ici, ça sent Pétersbourg, ajouta le jeune fou en humant l’air.

Gretsky fit un geste d’humeur et ne répondit pas.

— Tu as pourtant eu des nouvelles aujourd’hui, hein ? Le facteur est entré chez toi.

— Oui, répondit laconiquement Valérien.

— Eh bien, quelles nouvelles, bonnes ou mauvaises ?

— Plutôt bonnes.

— As-tu reçu de l’argent ?

— Oui.

— Voyez-vous le cachotier ! Il faut le lui arracher. Combien ?

— Douze mille roubles.

Les deux amis levèrent les bras au ciel.

— Douze mille roubles ! qui est-ce qui t’envoie ce Pactole ?

— Mon homme de confiance, répondit Gretsky après un moment d’hésitation.

— Où, diable ! les a-t-il volés ? Est-ce ta tante qui se sera ruinée ?

— Non.

— Alors…, est-ce que ce serait ta femme ? s’écria Sabakine, sortant de son mutisme accoutumé.

Gretsky le regarda d’un air irrité, puis répondit :

— C’est elle. Après ?

— Après ? Rien ! Elle est sublime, ta femme ; voilà tout.

— Ne plaisantons pas avec ces choses-là, je vous en prie, fit Valérien avec une sourde colère.

— Je ne plaisante pas, reprit Sabakine, je parle sérieusement. Lorsque nous avons reçu, il y a six semaines, l’argent qu’elle nous a envoyé, tu sais fort bien que nous avons été aussi surpris que satisfaits ; surpris surtout de voir qu’elle n’avait rien réservé pour ses propres besoins.

— C’est une restitution, interrompit Gretsky.

— Soit, c’est en effet une restitution ; mais trouve-moi beaucoup de femmes qui, à sa place, eussent fait cette restitution ! Pour moi, j’avoue que, sauf ma mère, je n’en connais pas une.

— Moi non plus, ajouta Rézof, pas une.

— Oh ! toi, tu as une sœur…

— C’est pour cela que je dis : Pas une. Tenez, mes très chers, voici ce que m’écrit ma tendre sœur, à qui j’avais demandé de l’argent un peu avant de recevoir celui de madame Gretsky… Valérien fronça le sourcil, mais Rézof n’en tint compte et déplia une volumineuse missive sur papier rose chiffré d’argent :

« Mon cher frère, lut-il en français avec une expression comique, ta lettre m’a fait beaucoup de chagrin, car il est bien pénible de connaître les maux de ceux qu’on aime et de ne pouvoir les soulager. »

— Quel style ! s’écria Rézof en levant la lettre au ciel au bout de son bras, pour mieux exprimer son admiration. Quel style ! Son professeur de français se faisait payer vingt francs par leçon, mais il n’a pas volé son argent. « Je voudrais pouvoir t’envoyer ce que tu me demandes, mais j’ai le cœur navré en pensant que c’est tout à fait impossible. »

— Au moins elle n’y va pas par quatre chemins ! dit-il en interrompant sa lecture.

« Je viens de me faire faire une robe pour le dernier bal de la cour, un amour de robe, toute garnie de dentelles lamées depuis le haut jusqu’en bas, et elle m’a coûté les yeux de la tête. Il est vrai que j’ai eu beaucoup de succès. L’Empereur m’a parlé à deux reprises ! Tu ne peux t’imaginer combien j’ai été heureuse de voir que ta disgrâce ne m’avait pas atteinte. »

— Bon cœur, belle âme ! grommela le lecteur.

« J’espère profiter de cette heureuse circonstance pour faire des démarches en faveur de ton retour, mais il ne faut rien précipiter. »

— Merci bien de la précaution, dit-il encore.

« Je n’ai plus le sou, et mon mari refuse de payer mes dettes ; il prétend que j’en ai fait plus qu’il n’est raisonnable, ce qui est tout à fait absurde. Nous sommes très en froid en ce moment, je ne te conseille donc pas de t’adresser à lui pour obtenir des fonds ; en agissant ainsi, tu m’exposerais à rencontrer un refus lorsque je demanderais pour moi-même, et j’ai des créanciers si désagréables que je crains d’être bientôt obligée d’avoir recours à mon mari pour les apaiser, malgré tout l’ennui que cela me causerait. Excuse-moi donc, mon cher frère, et crois à l’amitié de ta sœur dévouée. »

— Elle est complète ! s’écria Sabakine, qui ne put s’empêcher de rire.

— Il y a un post-scriptum, ajouta Rézof, et celui-ci vous regarde.

« Dis à tes amis que je leur souhaite bonne chance. Gretsky nous a beaucoup manqué cet hiver ; personne ne sait diriger une mazurke comme lui. »

— Grand merci, gronda Gretsky. On voit bien que c’est la plus jolie femme de la cour, dit-il avec moins d’humeur après un moment de réflexion : on l’a gâtée.

— Oh ! murmura Rézof, je crois qu’il n’y avait rien à gâter. – Eh bien, reprit-il, où en serais-je, si ta femme, Gretsky, ne m’avait envoyé ce qu’elle a reçu de chez moi ?

Valérien ne répondit que par un mouvement d’épaules.

— Tu es injuste, commençait Sabakine.

— Je suis marié, interrompit Gretsky.

— Mais, que diable ! s’écria Rézof, si tu es marié, ce n’est que juste, au bout du compte, puisque c’est toi…

— Eh ! je le sais bien, que c’est juste, fit Gretsky en se levant, et en commençant à se promener à travers la chambre, ce qui était chez lui le symptôme d’une grande agitation intérieure. Si ce n’avait pas été juste, je me serais fait sauter la cervelle ! Mais si c’est juste, ce n’est pas une raison pour que ce soit amusant !

Ses deux amis restèrent silencieux pendant qu’il continuait sa promenade.

— C’est juste, soit ! reprit-il avec une animation croissante. Il est juste que pour m’être grisé en votre compagnie, pour avoir rencontré une petite fille dans la rue, et pour l’avoir emmenée au Cabaret-Rouge, je sois exilé en Sibérie et privé de mes biens. Encore dois-je rendre grâces à la clémence de là-bas de m’avoir laissé la noblesse et la liberté ! Mais est-ce juste que par le plus grand des hasards, cette fille qui sortait seule à la tombée de la nuit, au lieu d’être quelque femme de chambre à son cinquième amant, se trouve être une honnête fille, et son père un vieux chirurgien de l’armée ? Voyons, vous autres, chacun de nous n’a-t-il pas eu en sa vie dix aventures comme celle-là qui n’aient point si mal tourné ?

— Pas comme celle-là, fit observer Sabakine. Il y avait séduction, mais il n’y avait pas violence.

Gretsky enfonça ses mains dans ses poches et ne répondit pas d’abord.

— Nous avons fait cette belle équipée d’un commun accord, dit-il après un court silence.

— Aussi nous t’avons accompagné jusqu’ici, répliqua Rézof.

Un second silence suivit. Valérien se promenait toujours.

— Veux-tu savoir ce que je pense ? dit Sabakine ; nous sommes trois fous, soit ; mais toi, de plus, tu es un orgueilleux. Ce qui te blesse, ce n’est pas d’être exilé, d’être ruiné, c’est d’être marié !

— Eh ! parbleu ! oui, s’écria Gretsky en se retournant et se plantant en face de lui, c’est d’être marié. Comment moi, comte Valérien Gretsky, jeune, riche, de bonne noblesse, me voilà encanaillé avec cette petite bourgeoise, presque une plébéienne ! – me voilà marié, condamné à mourir sans postérité, – sans postérité légitime au moins, et vous voulez que je m’incline, et que je dise humblement, en faisant un acte de contrition : Je l’ai mérité, je demande pardon à ma femme de l’avoir prise pour une fille ? Oh ! non ! Oh ! non !

Valérien se remit en marche, frémissant de colère.

— Eh bien, moi, dit Sabakine, voici ce que je dis après quatre mois de méditations aussi désagréables que tu peux le souhaiter : Tu l’as traitée comme une fille, et c’était une honnête femme. Tu l’as crue rapace ; elle ne l’était pas, nous en avons la preuve. Tu l’as crue méchante, elle n’était qu’offensée ; la preuve qu’elle n’est pas méchante, la voilà, dit-il en désignant les objets que Raïssa avait envoyés.

Gretsky se précipita sur une étagère chargée de bagatelles venues de Pétersbourg, les jeta à terre et les foula aux pieds avec fureur ; après quoi il regarda Sabakine, pâle et les yeux pleins de rage.

— Tu peux détruire la preuve matérielle, dit celui-ci sans se troubler, tu ne détruiras pas le bienfait. Ta femme a une belle âme, elle est jolie et digne ; tu ne l’aurais pas choisie, mais tu peux l’accepter sans honte. Si j’étais à ta place, je sais bien ce que je ferais.

— Tu lui demanderais pardon ? fit Gretsky en ricanant.

— Précisément, et je lui demanderais de venir partager mon exil. Si elle refusait, elle serait jugée. Si elle acceptait…

— Vous seriez très heureux et vous auriez beaucoup d’enfants, fit Gretsky avec le même rire sarcastique.

— Comme tu le dis, acheva paisiblement Sabakine.

— Je ferais de même, conclut Rézof. D’abord, une femme ici pour nous faire le thé et veiller un peu à ce que nous mangeons, ce serait le bonheur.

— Je regrette de devoir vous sevrer de ce bonheur, dit Gretsky, toujours ironique, – mais véritablement je ne me sens pas à la hauteur d’un pareil sacrifice.

— J’espère qu’avec le temps, répliqua Sabakine, tu deviendras plus raisonnable !

— Jamais ! dit Gretsky, cette fois d’un ton calme et résolu.

— Tu en reviendras.

— Jamais ! répéta-t-il.

— Je le regrette pour toi, dit froidement Sabakine. Viens-tu, Rézof ? il est tard.

Les deux amis sortirent de la cabane ; Gretsky, muet et sombre, répondit à peine à leur salut et resta un moment immobile ; puis, se jetant sur son lit, il éclata soudain en pleurs de rage.

Pendant qu’il la maudissait, Raïssa, assise à la fenêtre du wagon, respirait l’air du printemps, qui lui apportait l’arome des jeunes pousses de bouleau, et sa pensée avait quitté ses parents morts pour s’attacher à l’exilé.

— Si c’était lui, pensait-elle, je lui pardonnerais de si bon cœur ! Comme je l’aimerais, – s’il voulait seulement parler !

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