Chapitre 28
Madame Marsof était considérée comme une des plus riches propriétaires du gouvernement de K… On chiffrait alors par âmes, c’est-à-dire par têtes de serfs mâles, la fortune des propriétaires fonciers, et madame Marsof possédait cinq mille âmes. On pouvait être plus riche, témoin certaines fortunes princières et colossales, mais peu de biens étaient mieux entretenus et plus savamment gérés que ceux-là, du vivant de M. Marsof.
Celui-ci avait été un homme aimable, d’un caractère facile, un peu léger. Les mauvaises langues de province prétendaient que cela tenait à ce qu’il avait été élevé par un gouverneur français ; mais c’était une pure calomnie, car le vieux Marsof son père n’avait pas chassé d’autres lièvres, et cependant il avait reçu une éducation foncièrement russe.
Nicolas Marsof, de son vivant, était donc l’homme le plus aimable qui se pût voir ; il aimait tout ce qui fait le charme de la vie, savoir : la table, les femmes, les cartes, les charades et la comédie de société. Nul mieux que lui ne savait organiser une représentation de paravent : il trouvait des rôles aux uns, des costumes aux autres, un orchestre pour tout le monde ; il était à la fois impresario,régisseur, souffleur, acteur et quelque autre chose encore, n’importe quoi. Mais, sorti de ces occupations importantes, Nicolas Marsof rentrait dans l’atonie du propriétaire terrien, qui fume de bons cigares et s’endort en lisant le journal. Pour le faire sortir de cet état somnolent, il fallait une nouvelle fête : un bal à l’assemblée de la noblesse dans le chef-lieu du gouvernement, un concert de charité, ou une autre représentation d’amateurs.
Dire que madame Marsof ne souffrait point de voir son mari si pétulant au dehors, si terne au logis, serait une affirmation mensongère. La comtesse Hélène Gretsky s’était follement éprise du beau Marsof et l’avait épousé avec une ivresse qui la transfigurait : on avait dit d’elle, pendant le temps de ses fiançailles, qu’elle marchait, non sur des nuages, mais sur des étoiles.
Après un an de mariage, Hélène avait fini par s’apercevoir que les étoiles, – si étoiles il y avait, – étaient en clinquant, et que son ciel n’avait été qu’une grande boule en carton gros bleu, comme un accessoire de féerie. En d’autres termes, Marsof était charmant, mais il n’avait rien de commun avec les étoiles, sauf peut-être les étoiles d’opéra, quand il en passait quelqu’une dans le chef-lieu du gouvernement.
Hélène avait regardé pendant quelque temps les morceaux de son bonheur, brisé à ses pieds à plusieurs reprises ; elle avait essayé de les recoller, – mais c’était avec des moyens trop éthérés : elle cherchait en Marsof ce qu’il n’avait pas, ce que, dans le feu de son premier amour, elle avait mis elle-même en lui : la soif de l’idéal, des grands dévouements, des sacrifices généreux. Marsof n’avait rien de tout cela. En revanche, c’était le boute-en-train de toute une province.
Il s’ennuya peu à peu de voir sa femme si froide pour ce qui l’intéressait, et se mit à chercher des distractions au dehors. La chronique dit que les distractions furent nombreuses et de toutes les nuances, depuis le noir d’ébène jusqu’au blond cendré, en passant par le rouge flamand… ; à qui la faute ?
Lorsque ce joyeux camarade, cet aimable metteur en scène avait été rapporté mort à son logis, sans que nul pût dire comment cette catastrophe était arrivée, l’émotion avait été vive à K… et même beaucoup plus loin. Un jeune colonel de dragons, qui faisait alors une cour assidue et peu fructueuse à madame Marsof, s’était vu fermer la porte de la veuve aussitôt après les funérailles. Les amis s’étaient écartés devant le masque de froideur glaciale revêtu par Hélène en présence du corps de son mari.
Pas un cri, pas une larme ; elle l’avait regardé en silence, se tordant les mains d’un mouvement nerveux et machinal ; ses lèvres pâlies avaient semblé murmurer quelques paroles que personne n’avait entendues, puis elle avait donné ses ordres, et des obsèques magnifiques avaient été faites au riche propriétaire.
Pendant le temps des funérailles, elle avait reçu avec une admirable dignité les visites de condoléance et les consolations obligées, puis elle avait tout à fait fermé leur maison de ville, où du reste elle n’allait jamais, et que son mari habitait jadis presque exclusivement, pendant les mois brillants de l’hiver.
Désormais, elle vivait seule à la campagne avec son petit garçon, frêle et délicat, qu’elle adorait, et qui ressemblait à son père d’une manière frappante.
On dit alors d’Hélène Marsof ce mot terrible qui a stigmatisé Marie de Médicis : Elle ne fut pas assez étonnée de la mort de son mari. De bonnes âmes, – où s’en trouverait-il, si ce n’est en province ? – se firent un cas de conscience de lui arracher des aveux. On alla jusqu’à faire, sous le plus léger prétexte, la traite de vingt-cinq verstes qui séparaient sa maison seigneuriale du chef-lieu ; on vint le matin, le soir, pour prendre le thé, pour passer la nuit, pour une heure, pour huit jours… on n’apprit rien : Hélène resta fière et mélancolique, semblable à une reine chassée de ses États ; bonne pour son enfant, sans ces élans de tendresse qui charment le vulgaire, et qui font dire : Mon Dieu ! que cette femme-là aime son enfant ! elle aimait son fils comme elle avait aimé son mari : en dedans. La province n’aime pas ces tendresses-là, car on n’y voit pas clair ; elle aime les gros baisers sonores sur les joues de l’enfant, et les chatteries câlines au bras de l’époux. La province condamna Hélène Marsof.
Une visiteuse, plus hardie ou plus tenace que les autres, obtint un jour un demi-résultat qui fit frissonner d’aise et d’horreur toutes les bonnes âmes des environs. La conversation avait insidieusement remonté à l’époque qui avait précédé le veuvage de madame Marsof ; celle-ci, distraite et ennuyée, répondait à cent questions oiseuses, tout en brodant une tapisserie montée sur un grand métier.
— À propos de ce temps-là, ma chère amie, fit la visiteuse, j’oubliais de vous dire que madame Palusky, la jolie Polonaise, vous savez…
Madame Marsof tressaillit et leva la tête, laissant en l’air sa main qui tenait l’aiguille enfilée de laine ; l’amie enchantée poursuivit :
— Madame Palusky avait quitté notre ville à peu près au moment où vous avez perdu le regretté M. Marsof…
La main d’Hélène retomba sur le métier et piqua l’aiguille dans le canevas.
— Eh bien, conclut la bonne dame, elle a reparu sur notre horizon : elle a eu le bonheur de perdre sou mari… il a été tué dans une querelle, un duel, je ne sais plus quoi ; les gens bien informés disent qu’il la gênait beaucoup…
— Je ne crois pas qu’elle se gênât beaucoup pour lui, dit madame Marsof, devenue pâle tout à coup.
— Et moi, continua l’amie, je crois qu’il ne gênait personne ; mais si madame Palusky a trouvé moyen de s’en faire délivrer, je ne jurerais pas qu’elle eût beaucoup lutté avec sa conscience…
Madame Marsof cessa de travailler et repoussa un peu le métier ; sa main tremblait visiblement ; elle se remit à chercher des laines dans une corbeille, pour les assortir.
— Votre mari ne lui avait-il pas fait un doigt de cour ? reprit la visiteuse. On a beaucoup jasé… Il paraît qu’il en était amoureux fou ?
Madame Marsof continuait à chercher des écheveaux qu’elle rejetait fiévreusement dans sa corbeille.
— Du reste, ce n’est pas à vous qu’il aurait confié ces choses-là, reprit la causeuse avec un petit rire ; mais c’était le secret de Polichinelle. N’étiez-vous pas un peu jalouse ?
Madame Marsof haussa les épaules et se remit à ses écheveaux.
— Il y avait de quoi, hélas !… Ce pauvre M. Marsof, il était pourtant bien charmant ! Un homme de tant d’esprit, de tant de cœur !…
— Pour madame Palusky, murmura Hélène en choisissant enfin un peloton qu’elle se mit à contempler attentivement.
— Oui, sans doute… Ah ! vous étiez jalouse, cela se voit. Vous avez dû être bien saisie, lorsque vous l’avez vu rapporter mort.
Hélène ne répondit pas, ses yeux étaient fixés sur le peloton ; mais elle voyait en réalité la procession funéraire lui rapportant le corps de son mari dans un cercueil de velours rouge, par cette horrible gelée de janvier, qui rendait l’air aussi douloureux à respirer que s’il avait été composé de pointes d’aiguille. Elle entendait le chant funèbre, elle voyait entrer dans la porte ce mari roide et glacé, qui l’avait quittée l’avant-veille avec un sourire banal et un baiser distrait sur son front fiévreux de femme jalouse.
— Vous avez dû être bien saisie, dites ? répéta l’amie en suivant sur la physionomie de la jeune veuve les impressions que provoquait ce souvenir.
— Non, murmura madame Marsof comme en un rêve, non… Je m’y attendais depuis quelque temps.
À ce triomphe de sa diplomatie, la visiteuse recula d’épouvante ; elle avait trop bien réussi ! Qu’allait-elle faire du lourd fardeau d’un aveu aussi explicite ? Son mouvement tira madame Marsof de sa rêverie ; elle sonna et fit servir le thé. Mais l’entretien resta languissant, et la bonne âme prit bientôt congé. Il lui tardait de ne plus partager la responsabilité de ce terrible secret.
Le lendemain, tout K… se répétait à l’oreille que madame Marsof, folle de jalousie, avait empoisonné son mari, pour qu’il ne fut pas l’amant de madame Palusky.
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