Chapitre 29
Pendant que ce bruit prenait de la consistance, Hélène, qui n’avait guère dormi, s’était enfermée dans sa chambre à coucher. Là, d’un petit secrétaire qui avait fait partie de son mobilier de jeune fille, elle avait tiré un papier chiffonné où quelques mots, à peine lisibles, avaient été tracés au crayon.
Elle savait par cœur le contenu de ce billet ; ses yeux décrivaient les lettres effacées ; ce papier avait été plié menu pour entrer dans un gant, – puis avait été perdu avant d’arriver à destination, car il eût été détruit, sans doute… Hélène resta longtemps à regarder ces quelques lignes qui, pour elle, étaient un instrument de torture. L’heure passait, le soleil d’été entrait par sa fenêtre ouverte, et son esprit torturé revoyait la scène glaciale du retour funéraire, ou peut-être l’autre scène presque plus douloureuse de l’époux, partant avec une hâte joyeuse pour aller retrouver l’autre,partant malgré toutes les prières, malgré tous les conseils, par ce froid mortel de trente degrés… Ni la neige ni la gelée ne retenaient au logis l’époux infidèle ; mais lorsqu’il s’agissait d’y revenir… oh ! alors les chemins étaient toujours défoncés, le thermomètre trop bas, ou le soleil trop chaud !
— Pourquoi garder cette preuve de mon malheur ? se dit-elle ; n’en suis-je pas assez complètement certaine ?
Elle froissa le papier et le déchira en mille petits morceaux qu’elle jeta par la fenêtre ; le vent du matin les porta doucement au-dessus du parterre, et ils s’abattirent sur les fleurs comme de tout petits papillons blancs.
La veuve passa sa main amaigrie sur ses beaux yeux bleus, cernés par les veilles douloureuses.
— Ah ! comme je l’aimais encore ! soupira-t-elle.
Son enfant l’appela dans le jardin ; elle ferma son secrétaire, jeta un regard au portrait de son mari, suspendu en face de son lit, et le baisa pieusement, puis elle descendit rejoindre son fils.
Le petit Alexandre, qu’on appelait plus familièrement Sacha, se hâta de courir vers sa mère ; il lui prit la main, qu’il baisa tendrement à deux ou trois reprises, puis il se mit à gambader autour d’elle, cueillant çà et là une fleur. Madame Marsof marchait lentement en songeant aux choses passées ; tout à coup elle leva la tête et aperçut à quelques pas d’elle une paysanne, entrée dans le jardin, qui la regardait avec attention, et qui la salua à trois reprises d’une profonde inclination du corps.
— C’est toi, Mavra ? dit la veuve, non sans un secret déplaisir.
— Oui, madame, c’est moi. Ta santé est bonne ?
La vassale tutoyait sa maîtresse, suivant l’antique usage.
— Oui, merci. Qu’est-ce qu’il te faut ?
La paysanne regarda en dessous madame Marsof, et répondit avec un sourire extrêmement fin et discret :
— Que me faudrait-il de plus que le plaisir de te voir ?
Madame Marsof inclina légèrement la tête, en forme de remerciement, et se dirigea vers une charmille ; la paysanne l’y suivit hardiment, mais sans affectation d’insolence. On voyait que cette plébéienne se sentait sûre de son terrain, et qu’elle n’avait pas besoin de permission pour agir selon qu’il lui plaisait.
Mavra avait environ quarante ans ; elle était grande et osseuse ; la coiffure de la province, en forme de bandeau, qui encadrait étroitement sa figure, donnait une singulière expression de force et d’austérité à ses traits plutôt jaunis que brunis par le hâle et les années.
De très grands yeux d’un gris brun éclairaient ce visage sévère ; ses yeux pouvaient exprimer toutes les nuances, depuis la tendresse la plus caressante, la soumission la plus féline, jusqu’à la colère et la haine dans leur entier déchaînement. Mais, pour madame Marsof, ils n’avaient jamais eu que des rayons caressants. Le sourire le plus franc et le plus aimable découvrit de magnifiques dents blanches, au moment où madame Marsof, se retournant après l’avoir dépassée, aperçut Mavra qui la suivait sans bruit, grâce à ses chaussons de tille, qui ne faisaient même pas crier le gravier.
— Tu veux donc quelque chose ? demanda la noble dame avec un mouvement d’humeur.
Elle s’assit sur un banc et croisa ses deux mains sur ses genoux, dans l’attitude de l’ennui patient.
La paysanne resta debout devant elle, dans une attitude respectueuse, mais avec un air complètement dégagé.
— Voici ce que c’est, dit-elle : notre vache blanche est morte hier soir.
Madame Marsof, d’un petit mouvement d’épaules, exprima sa commisération pour la pauvre bête, et garda le silence.
— Nous sommes à notre aise, Dieu merci, continua Mavra en redressant la tête avec un léger mouvement d’orgueil, mais nous avons le cœur chaud et nous savons aimer nos bienfaiteurs ; j’ai pensé que Ta Seigneurie voudrait peut-être bien nous donner une autre vache pour remplacer celle-là.
— Ah ! fit la veuve en regardant la suppliante avec plus d’attention. Ah ! tu veux que je te donne une vache ! Mais pourquoi, puisque tu dis toi-même que tu ne manques de rien ?
La paysanne baissa modestement les yeux. Son large sourire, intelligent et loyal, éclaira son visage, et elle répondit sans se troubler :
— Tu as toujours été si bonne pour le fils du péché de ton beau-père regretté ! Pourquoi n’en serait-il pas de même à présent ?
L’époux de Mavra, Jean Moroza, était en effet, comme le disait sa femme, le fils du péché du vieux seigneur défunt, Ivan Marsof.
Celui-ci, de son vivant, avait organisé une maison montée tant soit peu à la turque, sauf les femmes légitimes. La seule femme légitime qu’il eût jamais eue était morte un an après la naissance de son fils Nicolas. Pour charmer son veuvage, le brave homme avait cherché, parmi les filles de service, dvorovié,c’est-à-dire nées et élevées dans sa maison, parmi les paysannes des environs et parmi les femmes des propriétaires voisins, des distractions de cœur. Les femmes propriétaires l’avaient mal reçu : on est généralement vertueux en province, d’autant plus que la surveillance, volontaire ou non, d’un nombreux personnel de domestiques, fait des rendez-vous un véritable péril ; alors le vieux Marsof, qui, dans ce temps-là, n’avait pas plus de quarante ans, s’était rejeté sur ses humbles sujettes.
Il avait trouvé un accueil plus encourageant parmi celles-ci, si bien qu’en peu d’années il avait vu croître autour de lui une quantité considérable de rejetons.
À l’égard de ceux-ci, il s’était fait une règle de conduite invariable, dont il ne se départit qu’une seule fois. Les enfants venaient au monde, étaient nourris et élevés à la gamelle des communs, traités comme les autres enfants des serviteurs, qui, d’ailleurs, étaient heureux sous la domination paternelle du bon Marsof, et jamais ils ne pouvaient se vanter d’être les fils de quelqu’un ; le seigneur faisait la sourde oreille à toute espèce de réclamation.
— Je ne m’adresse jamais qu’aux femmes mariées, disait-il par manière d’explications, et je ne contrains personne ; ni fille ni veuve n’a jamais passé mon seuil ; – le reste ne me regarde pas.
Une seule fois, disions-nous, Marsof agit autrement. Il avait remarqué une fort belle créature, fille d’un meunier qui demeurait assez loin de là ; pendant quelque temps, il avait dirigé fréquemment ses promenades en calèche du côté du moulin, mais sans jamais adresser la parole à la jeune meunière. Celle-ci, croyant peut-être marcher sur les traces des nobles et puissantes dames telles que Montespan et Pompadour, dont elle n’avait jamais entendu parler, – s’en vint, un beau matin, tout bravement, apporter des œufs à la maison seigneuriale.
La maison de Marsof n’était point en besoin si pressant d’œufs de poule ou de fromage blanc ; – mais la belle Annouchka revint plus d’une fois, toujours de son plein gré. Elle avait rêvé de se faire aimer, – qui sait ? peut-être épouser !
Le ciel ne lui réservait point un si bel avenir. Un an à peu près s’était écoulé depuis sa première visite au château qu’Annouchka mourut, en mettant au monde un superbe garçon qui fut nommé Ivan, comme son père.
Ivan ne suffisait pas ; on ne pouvait l’appeler Marsof. Le petit était venu pendant les plus fortes gelées de l’hiver, entre Noël et la Chandeleur. – On l’appellera Moroza, dit le meunier, qui n’était pas bête, mais qui était trop ambitieux. Moroza veut dire gelée.
Ivan Moroza, élevé par une femme du pays, recevait souvent la visite de Marsof. Ce grand coureur de femmes avait éprouvé une sorte de passion pour la belle meunière ; peut-être lui savait-il gré d’être si bravement venue s’offrir, alors qu’il était considéré comme un sultan par les autres. Toujours est-il qu’il laissa dire que le petit Moroza était son fils, et qu’il lui témoigna dès le premier jour une faveur et une attention particulières.
Le meunier mourut. – Un autre meunier le remplaça, et Ivan Moroza grandit près du château ; sa nourrice fut appelée à quelque service domestique, et ce fut une occasion pour lui d’être plus souvent sous les yeux du seigneur. Mais Marsof avait une idée à lui pour l’éducation de ce garçon.
— Je ne veux pas qu’il soit domestique, disait-il, Moroza sera un paysan.
À ce paysan, il donna une maison avec un joli morceau de terrain pour y faire un potager. Plus tard, il lui donna des essaims d’abeilles, des arbres fruitiers, jusqu’à des fleurs de son parterre. Le fils légitime faisait son éducation au corps des pages ; – Marsof appelait le jeune paysan près de lui pour charmer les longues après-midi d’hiver, et s’amusait à lui apprendre à lire. Moroza sut lire et écrire avant d’avoir seize ans, ce qui, à cette époque, était un cas digne de remarque parmi les paysans.
À l’un des retours périodiques du jeune Marsof sous le toit paternel, son père lui dit :
— On a bavardé sur le compte d’Ivan Moroza, on a eu raison ; toi et lui, vous êtes du même sang. N’oublie pas que tu es son seigneur, et ne t’avise jamais de le traiter en égal ; mais n’oublie pas qu’il est ton frère, et ne cherche point à l’humilier.
Le jeune Marsof, avons-nous dit, était un jeune homme d’un caractère doux et facile, aussi affectueux que léger. Il obéit aux prescriptions de son père, mais il mit dans ces étranges relations un peu plus de tendresse fraternelle qu’il n’eût fallu.
Ivan Moroza, qui n’ignorait rien de ce qui le concernait, s’efforça de se montrer bon frère et serf respectueux envers son frère et seigneur, de si peu son ainé. Il se rendit utile, puis indispensable. Il s’était marié de bonne heure avec une fille de paysan, riche et jolie ; ils n’eurent point d’enfants, et toute leur ambition se tourna du côté du château.
Lorsque Marsof avait épousé Hélène, celle-ci s’était vite aperçue que les Moroza étaient bien envahissants. Moroza était l’intendant de Marsof ; c’est lui qui avait les clefs des granges, lui qui comptait le bétail, lui qui vendait le blé… La jeune femme, qui avait l’instinct des affaires, eût voulu voir d’un peu plus près dans tout cela.
D’un mot, et avec un sourire, son mari lui expliqua le mystère de cette grande faveur. Il trouvait cela tout simple ; et quoi de plus naturel que d’être bien servi par son frère, ce frère fût-il un frère de contrebande ? Il y avait du roi d’Yvetot dans le sang de ces Marsof.
Madame Marsof revint à la charge ; cette insistance ennuya son mari, qui prit le parti de ne plus répondre sur ce point. Alors, Hélène, de son côté, prit le parti de n’en plus parler, et tout continua à marcher comme devant.
Les Moroza, cependant, s’étaient fort enrichis ; bien que fort jeune relativement, car il avait à peine quarante ans, Moroza était le starchina du village, c’est-à-dire le doyen, et sa voix était prépondérante dans les litiges de la commune. Il avait su faire des partages si habiles et contenter si bien tout le monde qu’il était fort aimé des paysans. Ceux-ci reconnaissaient en lui un esprit supérieur. « Il est des nôtres »,disaient-ils avec orgueil ; c’est le fils d’une paysanne, et il a plus d’esprit que le maître.
Peut-être bien, tant soit peu de foin ou de blé, en passant discrètement sans bruit de la part du maître dans celle de la commune, avait-il contribué à asseoir cette opinion flatteuse ; mais, qu’ils s’en rendent compte ou non, la plupart des jugements des hommes ne sont pas autrement basés.
Depuis la mort du maître, les Moroza n’étaient pas sans inquiétude. Ils avaient de tout temps deviné une hostilité secrète chez la jeune veuve ; elle était nommée tutrice de son enfant, en attendant sa majorité ; on lui avait adjoint, pour la forme, un subrogé tuteur, mais celui-ci habitait Pétersbourg et ne se dérangeait guère. Donc les efforts des époux devaient tendre à se maintenir dans la position qu’ils avaient atteinte à force de patience et de soins persévérants.
Si le jeune héritier avait été seul, leur félicité n’eût plus connu de bornes. Aidés par les paysans, qui n’oublient jamais leur intérêt, ils auraient pu tout ce qu’ils eussent voulu ; rien n’eût été plus facile que de reculer les limites des champs, et de faire passer dans leur portion de forêt les meilleures coupes ; la commune, il est vrai, et non eux-mêmes, plus directement, eût profité de ces améliorations à leur sort ; mais le bien de tous passe avant celui d’un seul, n’est-il pas vrai ? Et quelle position que celle de bienfaiteur de toute une population ! Et puis, il y avait de quoi pêcher ailleurs en eau trouble.
Moroza et sa femme n’avaient point de ces ambitions exagérées qu’on peut taxer de folie ; ils ne rêvaient point d’habiter le château et de manger dans de la vaisselle plate. Jamais Mavra n’avait pensé aux robes de velours de madame Marsof avec un sentiment d’envie. Le rêve des Moroza était d’être les premiers au village. – Ils l’étaient déjà, mais chacun sait qu’il y a beaucoup de manières différentes d’être le premier.
Ils rêvaient ensuite d’habiter une grande et belle isba, beaucoup plus grande et plus haute que les autres ; leur imagination féconde reconstruisait, sans les avoir vus, les grands téremsdes anciens seigneurs, où les longues poutres de sapin formaient les murailles, et où le luxe européen était inconnu. Mavra se voyait trônant dans une belle donchagreïka,ou camisole de damas de soie rouge ornée de larges galons d’or, avec la mitre brodée de perles qui fait la coiffure des femmes de sa province, avec un riche foulard à la main ; la salle de ses réceptions était l’isba ornée de découpures savamment ouvragées à la scie dans des planches minces de sapin ; la table était couverte d’essuie-mains de toile de lin aux broderies éclatantes en coton rouge ; le miel en rayons, les noisettes, les gâteaux pétris par ses mains, le kvass domestique et l’hydromel faisaient les frais du repas, et Mavra ne recevait que les paysannes, ses sujettes, car elle était la plus riche et la plus puissante, mais ses égales, car elle était paysanne comme elles… Singulier rêve d’une âme assez pervertie pour commettre des crimes, assez neuve pour se contenter de la splendeur extrême de son rang, sans demander à changer de sphère.
C’était Mavra qui servait d’intermédiaire entre Moroza et la veuve depuis la mort du maître. Moroza n’aimait pas les vêtements noirs de la jeune femme ; il éprouvait un malaise désagréable à rencontrer le regard de ces yeux bleus qui semblaient chercher à pénétrer sa pensée et où il discernait un certain mépris.
Mavra n’avait point de ces scrupules. Pendant les cinq ou six mois écoulés depuis la mort du maître, elle avait transmis à la veuve les messages relatifs aux affaires ; elle s’entendait au moins aussi bien que son mari à toute espèce de choses. Elle avait beaucoup demandé, toujours obtenu. – Le jour dont nous parlons, elle était venue pour voir si enfin on n’allait pas commencer à lui refuser, et si elle ne pourrait pas commencer à se servir de plans si longuement et si savamment préparés à l’avance.
Elle se tenait devant Hélène, douce et soumise en apparence, en réalité ramassée sur elle-même et prête à bondir comme une panthère qui guette sa proie.
— Le fils du péché, répéta madame Marsof avec un sourire dédaigneux, singulier titre pour faire accueillir sa demande !… Enfin, c’est une vache que tu veux ?
— Oui, madame.
— Eh bien, prends une vache, il n’en manque pas dans le troupeau. Ton mari en sait le compte ; moi, je ne le sais pas ; va.
Au lieu de s’en aller, la paysanne s’inclina respectueusement devant Hélène et vint lui baiser sa robe, sur l’épaule. La jeune femme reçut d’un air impassible cette marque de déférence.
— Adieu, dit-elle en détournant la tête.
Mais Mavra s’était replanté en face d’elle, avec le même sourire si loyal et les belles dents si blanches.
— Que te faut-il encore ? dit madame Marsof avec une nuance d’étonnement.
— J’ai à te parler, répondit la paysanne. Sacha, mon petit maître, va, mon trésor, va-t’en jouer un peu plus loin.
L’enfant surpris regarda Mavra, puis sa mère, et voyant une expression de colère et de doute passager sur le visage de celle-ci, il s’éloigna de quelques pas et bientôt se dirigea vers la maison.
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