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Chapitre 30

— Tu es plus heureuse que moi, dit la paysanne. Dieu t’a donné un enfant, et moi, je n’en ai pas eu.

Madame Marsof poussa un soupir en suivant des yeux l’enfant qui s’éloignait en jouant. Ce petit garçon était en effet son seul, son vrai bonheur.

— Tu as eu beaucoup de chance de le conserver, continua Mavra ; car s’il était mort aussi, tu n’aurais eu droit qu’à la septième part comme veuve.

— Mort ! quelle idée ! que Dieu nous préserve d’un tel malheur ! murmura la mère, en faisant le signe de la croix pour conjurer le péril.

L’astucieuse paysanne fit aussi le signe de la croix d’un air grave, avec un grand geste du bras et une inclination à mi-corps adressée à la Providence ; puis elle reprit :

— Te voilà riche à présent, très riche, en attendant que ton fils soit majeur.

— J’étais riche avant mon mariage, répondit froidement madame Marsof ; où veux-tu en venir ?

— Ceux qui ont du bien ont des envieux, c’est naturel, repartit Mavra ; tu as des envieux, et l’on parle mal de toi.

— Ah ! fit la veuve en examinant attentivement le visage impénétrable de sa belle-sœur de la main gauche. Comment le sais-tu ?

— Cela se dit, répondit Mavra d’un air indifférent. J’ai pensé qu’il était bon que tu en fusses informée, parce que tu dois avoir un moyen de démentir ceux qui ont inventé la calomnie.

— Un moyen ? me défendre ? et de quoi, grand Dieu ? Que peut-on dire de moi ? Tu sais bien comme tout le monde que je n’ai manqué à aucun de mes devoirs.

Mavra ne répondit pas ; elle méditait son coup.

— Que dit-on, voyons ? fit la veuve avec impatience. Puisque tu as commencé, achève !

La paysanne regarda sa maîtresse bien en face, et, avec son beau sourire, elle dit tranquillement

— On dit que la mort du maître n’est pas expliquée, et que c’est à toi seule qu’elle profitait.

— La mort du maître ! à moi ! s’écria Hélène en se levant d’un seul mouvement ; à moi !… Misérable !

Sa main droite souffleta la joue de Mavra. Mais celle-ci ne bougea point ; elle se contenta de passer sa manche sur la joue outragée. La maîtresse, frémissante d’indignation, était restée debout devant elle, la couvant de ses yeux pleins d’éclairs.

— À moi, qui l’ai aimé toujours, malgré tout, qui ai tout pardonné, qui le pleure chaque jour ? À moi, qui porterai le deuil éternel d’un homme qui ne m’aimait pas et que j’aimais ?

— Je ne sais pas pourquoi tu daignes te mettre en colère, maîtresse, fit observer doucement Mavra ; je t’ai prévenue que je venais te parler pour ton bien, et tu me traites comme si je t’avais fait du mal.

Hélène se laissa retomber sur son banc ; son indignation s’affaissa soudain.

— On dit cela ? murmura-t-elle ; qui le dit ?

— Les gens de chez nous, à ce qu’on m’a rapporté.

— Et tu ne peux pas me défendre ? Toi et ton mari, vous êtes les autorités de ces gens-là, vous êtes plus maîtres ici que moi-même, et vous ne pouvez pas les faire taire, leur faire honte d’un tel soupçon ? Mais vous me haïssez tous les deux, – c’est vrai, je l’avais oublié ; vous vous réjouissez de mon injure !

— Excuse-nous, maîtresse, dit humblement Mavra, tu vois que nous ne te voulons que du bien ; nous sommes tes humbles esclaves. Le défunt seigneur a affranchi Moroza, mais pourtant nous savons bien que nous sommes nés pour te servir.

C’était avec intention que la paysanne rusée rappelait à madame Marsof la position indépendante de son intendant. Celui-ci pouvait partir, réaliser sa fortune et laisser la veuve avec un domaine obéré et des affaires aussi embrouillées que possible, grâce aux soins diligents de l’intendant prévaricateur. Hélène sentit qu’elle était impuissante à porter ce fardeau, augmenté de sa responsabilité vis-à-vis du tuteur de son fils. Elle plia, sentant tout manquer sous elle.

— Je sais que vous n’êtes pas méchants, dit-elle avec effort. Mais pourquoi m’as-tu dit tout cela ? N’étais-je pas assez malheureuse ?

— Je te l’ai dit, parce que, si tu as quelque petite preuve, quelque petit papier qui pourrait expliquer la mort du maître, tu nous l’aurais confié et nous l’aurions fait voir.

Hélène pensa au chiffon de papier qu’elle avait détruit le matin même, et l’abîme parut se creuser encore plus profondément sous ses pieds.

— Je n’ai rien, dit-elle.

— Tu sais pourtant aussi bien que nous, insista Mavra, que le maître n’est pas mort de sa mort naturelle !

— Cela se peut, répliqua la veuve ; je n’en sais rien.

— Mais alors, dit Mavra, les yeux pétillants du feu de la vengeance assouvie, pendant que madame Marsof, la tête baissée, regardait la terre, pourquoi ne t’es-tu pas adressée à la justice ? Il fallait une enquête.

Hélène regarda la paysanne ; son regard ne rencontra plus que des yeux pleins de compassion et même d’amitié.

— C’est vrai, dit-elle, il fallait faire une enquête ; on eût appris que mon mari s’était suicidé pour une Polonaise.

— Ah ! fit imprudemment Mavra, tu penses qu’il s’est suicidé pour la Polonaise ?

Son accent avait trahi la joie qu’elle éprouvait de cette explication.

— Et toi, fit madame Marsof en la tenant sous son regard, qu’est-ce que tu pensais ?

— Moi, fit effrontément la paysanne, je pensais qu’on avais mis dans son manger quelque chose pour le « calmer ».

En russe, un mot qui signifie calmer signifie aussi endormir du sommeil éternel.

— Cela s’est vu, continua Mavra ; il y a des femmes jalouses qui font faire des philtres pour ramener leurs maris, et quelquefois cela tourne mal.

— C’est bon pour celles qui croient aux philtres, fit dédaigneusement madame Marsof. Alors tu m’accuses ?

— Moi ? que le ciel nous en préserve ! La Polonaise aurait pu aussi lui donner un philtre.

— Elle n’avait pas besoin de cela pour le retenir, murmura la veuve avec amertume.

— Tu vois bien, maîtresse, que c’est malheureux que tu n’aies pas fait faire d’enquête.

— Tu me dis cela six mois après l’événement, lorsqu’il n’est plus temps ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ?

— On ne parlait pas dans ce temps-là, répondit froidement Mavra. Je m’en vais, maîtresse ; tu n’as rien à faire dire à Moroza ?

— Rien, Mavra, excuse ma vivacité de tout à l’heure ; j’ai eu tort, mais tu m’as porté un coup bien cruel.

— Ce n’est rien du tout, maîtresse, ce n’est pas la peine d’y penser.

La paysanne baisa la main de madame Marsof, avec une soumission affectueuse où l’on sentait au moins autant la belle-sœur illégitime que la femme de l’intendant paysan, et sortit du jardin sans se presser.

Hélène la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu.

— Voilà mon mauvais génie, se dit-elle ; cette femme me perdra.

Déjà un bruit insaisissable, parti on ne sait d’où, comme toutes les calomnies, se répandait dans toute la province : madame Marsof, lasse des infidélités de son mari, qui dépensait leur fortune pour d’autres femmes, l’avait empoisonné, afin de jouir seule des biens de son fils pendant sa minorité, qui devait être longue.

Ce bruit avait des ailes, comme bien des choses méchantes et nuisibles ; il arriva à Pétersbourg et se glissa partout. La comtesse Gretsky fut des premières informées ; elle se contenta de hausser les épaules. Sa nièce lui était trop bien connue pour qu’elle pût ajouter foi à de telles infamies ; elle lui écrivit même pour l’engager à venir la voir à Pétersbourg, pensant qu’un séjour de quelques semaines dans sa maison ferait taire les plus acharnés. Mais le fils d’Hélène ayant attrapé la scarlatine, le voyage se trouva remis. D’autres plans succédèrent, et il n’en fut plus question, la comtesse se fiant au temps pour effacer cela avec le reste.

Valérien Gretsky avait pris la chose autrement ; il connaissait mal sa sœur, un peu plus âgée que lui et élevée dans un autre milieu ; il la croyait hautaine, elle n’était que fière ; il la jugeait pleine de rancune, elle n’était que dédaigneuse des injures parties de trop bas ; enfin, il se persuada sans trop de peine que, dans un accès de jalousie passionnée, elle aurait préféré la mort d’un mari ingrat à la douleur de le voir auprès d’une rivale.

Dire qu’il croyait Hélène coupable serait beaucoup trop dire, mais il n’était pas assez convaincu de son innocence pour oser la défendre de trop près. Elle lui écrivit lettres sur lettres, – celles que Raïssa avait lues, – pour l’engager à venir chez elle, à la protéger au moins par sa présence. Il répondit vaguement, perdit du temps, si bien que sa sœur devina la cause de ses hésitations.

Ce fut encore un coup terrible pour elle ; elle le reçut néanmoins avec courage ; tout lui était désormais indifférent. Délaissée par son entourage, montrée au doigt par la province, elle rencontrait souvent, dans ses promenades sur ses terres, des yeux de paysans irrités ou indignés… ; elle savait bien ce que cela voulait dire, et répondait par une froideur impassible qui ne voyait rien, n’entendait rien, ne devinait rien. Quelques-uns alors se mirent à la craindre.

Les Moroza poursuivaient leur œuvre ténébreuse. Le bien donna cette année-là un rendement supérieur à ce qu’on en avait eu depuis longtemps ; mais les terres des paysans étaient, paraît-il, mieux partagées sous le rapport de la fécondité, car ce fut le domaine communal qui eut la plus belle part. Ivan Moroza répandit dans le village le bruit que la maîtresse n’était pas contente de sa gestion, qu’il le voyait bien et qu’il s’en irait volontiers s’il trouvait une place ailleurs. Enchantés de leur doyen, qui faisait des partages si avantageux que la commune s’était enrichie de moitié depuis qu’il gérait leurs affaires, – les paysans grognèrent, puis témoignèrent une véritable hostilité à madame Marsof. On la saluait encore, mais du même air dont on lui eût jeté une pierre. Elle renonça à sortir de son jardin, et y vécut confinée avec son petit garçon, se demandant, le cœur gros d’angoisses, si cela durerait longtemps, et comment cela finirait.

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