Chapitre 4
— Vous savez, dit-elle, que j’étais allée prendre ma leçon de piano. Ma maîtresse était sortie, et elle rentra en retard, de sorte qu’au lieu de commencer à trois heures, la leçon ne commença qu’un peu avant quatre. Lorsque nous eûmes terminé, la nuit tombait ; mademoiselle Sirine me proposa de me faire reconduire par sa servante. Je refusai. Pourquoi aurais-je craint de faire seule aujourd’hui le chemin que j’ai fait cent fois ? Je revenais en marchant très vite, car je me sentais en retard et j’avais peur de vous causer de l’inquiétude, lorsque j’aperçus dans notre rue une troïka qui s’avançait au galop. Vous savez, mon père, que je crains ces rencontres, qui ne sont pas agréables pour nous autres, jeunes filles ; aussi je ralentis un peu le pas, pensant qu’elle détournerait comme d’habitude dans la rue qui mène hors de la ville… Je ne sais pourquoi le cocher mit ses chevaux au pas. Pensant alors qu’il faudrait ou rebrousser chemin ou passer près de cet équipage, je me décidai à marcher plus vite. Au moment où j’allais croiser la troïka – c’était à quelques maisons d’ici, – les trois hommes qui étaient dans l’équipage mirent pied à terre. L’un d’eux m’aborda et me demanda de venir avec eux. Je répondis comme je le devais, et tout à coup on me jeta un tapis sur la tête, et je fus emportée dans le traîneau. J’essayai de crier, mais qui aurait pu m’entendre !…
— Elle a crié, Pierre, elle a crié ! dit madame Porof en serrant la main de son mari. Et nous ne l’avons pas entendue !
Le vieillard fit un signe de tête et continua de regarder fixement sa fille. Celle-ci parlait sans embarras ; la fièvre montait à ses joues, chassant sa pâleur, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle reprit :
— On m’emporta comme un paquet, malgré ma résistance, et je ne trouvai pied que dans un salon richement meublé. Les hommes qui m’avaient enlevée étaient ivres tous les trois ; tous les trois sont des officiers de la garde, je ne sais pas leurs noms, mais je les reconnaîtrai jusqu’au dernier jour. Ils se moquèrent de moi, prétendant que je jouais la comédie de la vertu ; ensuite, ils voulurent me tenter par de riches promesses ; l’un d’eux vida son portefeuille sur la table, devant moi. J’avais beau crier et appeler, personne ne venait. Cependant, on frappa à la porte : c’était un domestique qui apportait du vin. Je voulus m’élancer pour sortir quand il entrerait. On me poussa dans une chambre voisine, où il n’y avait pas de lumière. On avait apporté du vin de Champagne ; ils voulurent me faire boire avec eux. Je brisai le verre qu’on me présentait (Raïssa montra une large raie sanglante dans le fond de sa main), et je leur en jetai les débris au visage. – « Il faut en finir, dit l’un d’eux, cela devient ridicule. » On me poussa encore dans cette chambre sombre. J’eus beau résister, un d’eux entra derrière moi, pendant que les autres chantaient pour étouffer mes cris. J’eus beau appeler, supplier. Je ne sais quelle maison infâme est celle où peuvent se commettre de semblables crimes, mais personne ne vint : je me débattis en vain ; je n’étais pas la plus forte. J’ai perdu mon honneur, et pourtant mon âme est pure de tout péché.
— Comment est le visage de cet homme ? demanda le père les poings serrés, les lèvres blêmes.
— Je ne l’ai pas vu, répondit Raïssa.
— Comment, tu ne sais pas ?
— Je ne sais pas lequel des trois, et je ne le saurai sans doute jamais, mais je les reconnaîtrai tous trois.
Sa mère pleurait, le visage caché dans ses mains.
— Comment es-tu sortie ? demanda le père après un silence.
— La porte de la chambre où j’étais s’est ouverte ; on a appelé l’homme qui était avec moi…
— Par son nom ? interrompit vivement le père.
— Non, on lui a dit : « Écoute, viens ici. » Il m’a quittée, et je n’ai plus revu ces trois hommes qu’ensemble. Il paraît qu’il s’était passé quelque autre infamie dans la maison, car on a parlé de police ; alors ces hommes se sont rapprochés très poliment de moi et m’ont dit qu’il fallait partir. On m’a mis ma pelisse, on m’a jeté un châle sur la tête, et quelqu’un, je ne sais lequel, m’a fait toucher le canon d’un revolver en me disant qu’on me tuerait si je criais. Je n’avais plus rien à perdre : j’ai gardé le silence ; quand j’ai senti l’air froid, j’ai voulu m’échapper. Ils m’ont retenue en me jurant sur l’honneur qu’on me ramènerait en ville et que je serais libre. Ils avaient l’air sérieux en ce moment-là, et même je crois qu’ils avaient grand-peur. J’ai pensé à vous, mes chers parents, et j’ai voulu patienter. J’ai donc pris place dans l’équipage, la tête toujours couverte de ce châle qui m’empêchait de voir. Au bout de quelques minutes, ils m’ont fait descendre. J’étais au bord du canal d’enceinte, pas bien loin d’ici… J’ai reconnu le chemin, et je suis venue… Il y a des filles qui cachent leur honte, c’est quand elles l’ont méritée. Mais je n’ai rien mérité ; vous me vengerez, n’est-ce pas, mon père ?
— Je te vengerai ! dit solennellement le vieillard. Raïssa se mit à genoux devant ses parents et reçut encore une fois leur bénédiction.
— Je me sens mal, dit tout à coup madame Porof en pâlissant.
On la transporta dans son lit, et le médecin fut appelé. Il ordonna quelques calmants, des dérivatifs, – mais le cœur malade de la pauvre mère avait éprouvé une secousse mortelle. Porof avait été chirurgien de l’armée pendant trente-deux ans ; il n’avait pas besoin d’un confrère pour juger que sa femme était perdue.
Le jour vint, jour d’hiver tardif et glacé ; et sa lumière éclaira les dernières angoisses de madame Porof. Avant le coucher du soleil elle était morte, sans souffrance, comme dans un rêve.
Raïssa contempla d’un œil sec le nouveau désastre que son malheur venait d’attirer sur elle. Son père était aussi calme qu’elle-même, tous les deux semblaient penser que cette catastrophe faisait partie de leur destin.
On enterra la pauvre madame Porof avec le cérémonial accoutumé ; les amis de ces braves gens assistèrent tous aux obsèques. L’aventure de Raïssa avait transpiré ; les servantes en avaient entendu quelque chose, et M. Porof n’ayant pas pris la peine d’expliquer pourquoi il avait fait chercher partout sa fille pendant plusieurs heures, la curiosité aussi et la malignité étaient fort excitées dans leur entourage.
Pendant le repas qui suivit les funérailles, au moment où l’on servait la gelée amère, qui, dans les familles de la petite noblesse, remplace le gobelet d’eau-de-vie, et qu’on appelle la coupe d’amertume,Porof prit la parole.
— Mes amis et voisins, dit-il, vous avez tous vu combien ma pauvre femme a supporté patiemment la maladie et les chagrins. Elle était faite pour vivre encore de longues années, malgré ses infirmités, et si elle eût suivi le cours ordinaire de la vie, elle eût vu ses petits-enfants grandir autour d’elle ; – tous les yeux se portèrent sur Raïssa, qui, en grand deuil, siégeait en face de son père. Le Seigneur a voulu qu’un malheur immérité s’abattit sur notre maison, et l’âme de la chère défunte n’a pu le supporter. J’espère que satisfaction sera donnée là-haut à la mère malheureuse, et nous, à qui incombe le devoir de faire rendre justice, conservons son souvenir éternel !
Le verset funéraire fut chanté trois fois, selon l’usage, mais les assistants n’en furent pas plus avancés en ce qui concernait le sens de ce discours énigmatique.
L’explication de l’énigme fut donnée deux jours après, car le bruit se répandit dans le quartier que Pierre Porof avait déposé chez le maître de police de son quartier une plainte en rapt et séduction, par la violence, de sa fille mineure, Raïssa.
Avec de nombreuses précautions oratoires, les parents, voisins et amis vinrent interroger le vieux médecin au sujet de cette démarche extraordinaire.
— C’est vrai, répondit invariablement Porof. Nous n’avons pas à nous cacher, car ce n’est pas nous qui avons commis le crime.
On commençait à montrer Raïssa au doigt quand elle passait dans la rue, et les stores se soulevaient curieusement à son approche ; elle ne parut pas le remarquer, et continua à marcher dans la vie la tête haute et le regard assuré. Seulement, une expression de ténacité indomptable s’établit à demeure sur son visage.
— Quel front d’airain ! pensèrent les commères.
Aussi, à partir du jour de l’enterrement de sa mère, Raïssa ne fit plus une seule visite. Mais tous les jours, au bras de son père, elle fit de longues promenades dans les quartiers que fréquentent de préférence la haute noblesse, et surtout les officiers de la garde.
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