Chapitre 31
La comtesse Gretsky, suivant sa promesse, avait écrit à sa nièce pour lui annoncer le mariage de Valérien. « C’est une folie de jeune homme, disait-elle, qui a été bien rudement châtiée ; j’ai joué dans le châtiment un rôle que pour tout au monde je voudrais avoir évité ; mais il paraît que c’était écrit. Épargnez-moi de pénibles détails, et souffrez que je dise deux mots de celle qui désormais, bon gré, mal gré, est ma nièce et votre belle-sœur. C’est une jeune fille d’extraction très modeste, sans fortune, mais douée d’une éducation convenable. Sa moralité est irréprochable, ses principes me paraissent bons. Si, comme il est possible, elle va à la campagne, dans les biens de Valérien, elle sera votre voisine. Vous aurez occasion de la voir peut-être ; dans tous les cas, vous entendrez parler d’elle. Tenez-moi au courant de ce que vous apprendrez ; cette jeune personne ne m’a paru ni une intrigante, ni une femme vulgaire, et, ne fût-ce que par intérêt pour Valérien, ses actions me toucheront toujours de près. »
Les quelques familles de la noblesse provinciale qui, par désœuvrement ou par curiosité, avaient gardé des relations avec madame Marsof se firent un véritable plaisir de venir lui annoncer l’arrivée de sa belle-sœur. Les rumeurs les plus diverses circulaient sur le compte de la jeune madame Gretsky. La manière étrange dont s’était conclu ce mariage par ordre était propre à faire trotter les imaginations. Aussi vint-on chercher des renseignements près d’Hélène. Mais celle-ci ne savait rien au-delà de ce que sa tante lui avait écrit, c’est-à-dire beaucoup moins que les bonnes âmes n’en avaient inventé ; aussi fut-elle promptement délaissée.
On s’était d’abord juré de ne pas voir Raïssa : la fille d’un chirurgien de l’armée ! une demoiselle à qui il était arrivé une aventure si extraordinaire ! On se communiquait à l’oreille des détails à faire frémir, qui prouvaient que la vertu, si elle disparaissait de la terre, ne se retrouverait pas au fond d’une province russe. – Où avait-on pris ces détails ? Les bonnes âmes qui les transportaient eussent été bien en peine d’indiquer la source où elles les avaient puisés. Aussi fut-il décidé à l’unanimité, dans un bal de l’assemblée de la noblesse de K…, que personne n’irait voir la jeune comtesse Gretsky.
— Si sa belle-sœur Marsof et elle s’entendent, elles feront ensemble bande à part ; elles sont bonnes pour se tenir mutuellement compagnie, décida madame Paluski. Celle-ci était tout à fait remontée sur l’eau depuis son veuvage, et le gouverneur général de la province, par sa faveur non déguisée, n’avait pas peu contribué à cette volte-face de l’opinion publique.
— Nous ne nous commettrons pas avec cette fille-là, conclut une autre dame. Celle-ci était moins illustre que la belle madame Paluski ; – mais son obscurité était une criante injustice, car elle avait, sauf la beauté, autant de droit que la Polonaise à faire jaser la renommée.
Raïssa ne s’occupait guère de toutes ces nobles résolutions. Elle était arrivée à la campagne un beau soir de mai ; le soleil n’était pas encore couché, mais ses rayons traversaient horizontalement le jeune feuillage, indiquant qu’il était déjà tard. Les troupeaux étaient rentrés ; à peine le tintement d’une clochette dans les étables indiquait-il qu’elles étaient pleines de bétail. Le jardin, plein de fleurs printanières, exhalait un parfum de verdure mouillée ; les bouleaux déployaient leurs jeunes feuilles. Une forte odeur de sève remplissait l’air ; la fraîcheur du soir montait déjà de la terre humide et soulevée par la végétation naissante.
Raïssa descendit de voiture devant une haute maison de pierre, badigeonnée en blanc laiteux, depuis la base jusqu’au toit. Celui-ci était en tôle peinte en vert, suivant l’usage de tout toit de tôle qui se respecte un peu. L’ensemble était gai, quoique un peu sérieux. La jeune femme trouva ses domestiques de Pétersbourg, arrivés avant elle, qui l’attendaient respectueusement rangés dans la grande salle qui servait de vestibule. On la conduisit dans une pièce du rez-de-chaussée, faisant suite à trois ou quatre salons meublés dans le style ancien, et elle se trouva seule avec deux bougies sur une table, vis-à-vis d’un grand portrait de la défunte comtesse, la mère de Valérien.
Laissant tomber son manteau de voyage, Raïssa s’avança vers le portrait, une bougie à la main, et le contempla longuement. La belle comtesse, en robe décolletée, une dentelle superbe entourant ses magnifiques épaules, un collier de perles au cou, une rose thé dans ses cheveux, souriait avec douceur… La ressemblance avec Valérien était facile à saisir, sans être frappante, mais Raïssa s’en rendit compte aussitôt. Elle déposa la bougie sur le bureau et s’approcha davantage.
Dans la demi-obscurité, le portrait avait quelque chose de fantastique et de très doux ; les yeux s’enfonçaient dans l’ombre, et semblaient appeler la jeune femme. Celle-ci s’agenouilla devant l’image de la mère de son époux.
— Vous, dit-elle à voix basse, – vous savez bien que je l’aime. Faites qu’il soit moins cruel !
Pendant la première semaine, Raïssa eut fort à faire pour se reconnaître parmi les diverses chambres, salons, corridors de la maison, parmi les innombrables bâtiments des communs, parmi les villages divers situés sur une étendue de terrain qui occupait environ dix-sept kilomètres sur douze. Ses forêts, ses étangs poissonneux, ses rivières, ses champs et ses prairies lui paraissaient des créations d’une imagination surexcitée ; tant de têtes de bétail ne trouvaient point place dans son esprit ; il lui fallut environ quinze jours pour s’assimiler les noms et les fonctions de l’escouade de serviteurs qui passaient les journées à ne rien faire dans les communs et dans les antichambres. Aladin n’était pas plus étonné lorsqu’il vit apparaître tous les génies, esclaves de la lampe merveilleuse.
Avec le temps, Raïssa se fit à sa nouvelle position. Un mois ne s’était pas écoulé qu’elle commençait à voir clair dans ses affaires, si clair qu’elle avait mis l’intendant à la porte.
C’est alors qu’elle reçut une visite dont elle fut plus surprise que charmée. Un jour, après un déjeuner sommaire, elle se disposait à descendre le perron pour aller inspecter les serres, elle se vit annoncer Mavra Moroza.
— Qui est Mavra Moroza ? demanda Raïssa au fidèle Fadéi, qui ne la quittait guère plus que son ombre.
— Pas grand-chose de bon, grommela le vieux serviteur. Mais voyez-la, madame, il faut savoir ce qu’elle vous veut.
Mavra fut introduite en présence de la jeune femme. Dès le premier coup d’œil, celle-ci constata la différence d’expression entre le regard prudent et réservé et le large sourire épanoui de sa visiteuse. Pour Raïssa, déjà tant éprouvée, malgré sa jeunesse, il y avait là une disparate choquante qui la mit sur ses gardes.
— Que veux-tu de moi ? dit-elle à la paysanne.
— Nous voulons te féliciter au sujet de ton arrivée, répondit Mavra avec un profond salut, et souhaiter la bienvenue à la maîtresse de ce domaine.
— Auquel de mes villages appartiens-tu ?
— À aucun, madame ; je suis la femme de l’intendant de ta belle-sœur, Hélène Marsof, et je vis sur son bien, là-bas.
La main de Mavra indiqua le parc de madame Marsof, qui s’étendait en face de la fenêtre, jusqu’au bord de la route. Une verste à peine séparait les deux maisons, et c’est ce voisinage fatal qui avait été la cause du mariage de la jeune veuve.
— Ah ! fit Raïssa, pensant que cette paysanne devait être envoyée en éclaireur par sa voisine, afin de lui transmettre les renseignements obtenus ; – ah ! tu es la femme de son intendant ? Eh bien ! pourquoi viens-tu me voir ?
— Pour faire ta connaissance, répondit Mavra en souriant et en clignant de l’œil.
Fadéi, jusque-là témoin de l’entretien, avait dévisagé la visiteuse en silence ; ayant assez de cette contemplation, il lui tourna le dos en secouant la main d’un air ennuyé, et sortit de la chambre.
— Tu es bien aimable, répondit Raïssa avec une sorte d’ironie. Que puis-je pour t’être agréable ?
— Rien du tout ; mais comme tu ne connais pas le pays, j’ai pensé que peut-être tu serais bien aise d’avoir sous la main quelqu’un pour t’expliquer…
— J’ai Fadéi pour cela, répliqua Raïssa avec une ombre de hauteur.
— Fadéi a quité le pays depuis longtemps ; il y a bien des choses qu’il ne sait pas, répondit Mavra en regardant du côté de la fenêtre avec un air nonchalant.
Raïssa se rappela que son vieux serviteur lui avait tenu le même langage ; elle espéra obtenir de la paysanne ce que le domestique n’avait pas voulu lui dire.
— Est-ce vrai, reprit Mavra sans plus d’embarras, est-ce vrai que ton mari a été envoyé en Sibérie par notre père le Tsar ?
Raïssa ne put réprimer un mouvement de mécontentement. Personne encore n’avait osé lui parler si librement de son malheur. Cependant elle ne pouvait faire autrement que de répondre, elle voulait interroger à son tour.
— C’est vrai, répondit-elle ; que pense-t-on de cela chez vous ?
— Nous pensons, répondit la paysanne, que le seigneur est notre maître, mais que le Tsar est le maître de nos seigneurs. Ce que le Tsar fait est bien fait, nous l’aimons.
En effet, le malheur de Gretsky n’avait affligé que ses domestiques. Les paysans, sans s’en rendre un compte exact, n’étaient pas loin de se réjouir à la pensée que leur maître absolu, en ces temps de servage, était à la merci de quelqu’un, exactement comme ils étaient à sa merci. La main du souverain, en s’appesantissant, leur faisait savoir qu’il y avait une puissance supérieure à laquelle, peut-être, en cas de danger, on pourrait avoir recours. Pour ces âmes peu éclairées, Raïssa était une envoyée du maître omnipotent, et, comme telle, elle devait trouver une soumission sans bornes.
Raïssa comprit tout cela en un instant, et se réjouit en elle-même de n’avoir pas à lutter avec le peuple, si chétif que fut celui-ci, en regard de la puissance qu’elle avait reçue en partage.
— Alors, tu crois qu’on m’aimera ? demanda-t-elle pensive.
— Nous t’aimerons certainement, madame ; c’est ta belle-sœur qui ne t’aime pas, dit la paysanne en clignant discrètement de l’œil, dans la direction de la maison de madame Marsof.
— Je ne lui ai pas fait de mal, à elle, répondit Raïssa avec un peu de tristesse. J’espère parvenir à m’en faire aimer.
La paysanne tourna deux ou trois fois de droite et de gauche sa tête sur son cou immobile, avec un geste étrange et profondément négatif.
— Ce n’est pas une femme à aimer quelqu’un, dit-elle lentement. C’est une bonne maîtresse, mais elle n’aime pas.
Raïssa pensa au paquet de lettres trouvé dans le tiroir du bureau. Ces lettres étaient celles d’une femme qui sait aimer. Une seconde barrière de méfiance s’éleva dans son âme à côté de la première.
— Iras-tu la voir ? fit insidieusement Mavra de la voix la plus caressante.
— Si je pensais qu’elle voulût me recevoir, certes ! répondit Raïssa. Es-tu chargée de me le dire ?
La paysanne réitéra ce geste étrange qui lui donnait l’air d’une figure de bois, mais ses yeux continuèrent à cligner de temps en temps et ses dents à sourire.
— Elle t’en veut mortellement, dit-elle d’un air tranquille.
— Ce n’est pas étonnant, répondit Raïssa.
— Elle dit de toi tout le mal possible, continua la paysanne.
Raïssa eut grande envie de la jeter à la porte, mais elle se contint.
— Elle a pourtant bien tort, continua Mavra, car elle devrait plutôt essayer de se faire des amis. Tu es protégée par le Tsar.
— Oui, répondit Raïssa, non sans une secrète amertume.
— Eh bien, ta belle-sœur aurait dû te demander ta protection pour arranger sa vilaine affaire.
— Quelle vilaine affaire ?
— Comment ! tu ne sais pas ? Tout le monde le sait ici : le défunt seigneur Marsof est mort d’une façon bien extraordinaire ; et la dame sait probablement comment c’est arrivé, puisqu’elle n’a pas porté de plainte…
— Tu es la femme de son intendant ? demanda tranquillement Raïssa.
— Oui, madame.
— Tu manges son pain et tu débites de telles calomnies sur le compte de ta maîtresse !
Mavra comprit qu’elle avait fait fausse route.
— Elle est notre maîtresse parce que nous le voulons bien. Nous sommes libres, nous autres. Mon mari a du sang de seigneur dans les veines…
— Sors d’ici ! dit Raissa, en indiquant la porte à la paysanne.
— Au revoir, madame, répondit celle-ci avec son sourire loyal et ses yeux caressants. Au revoir, tu sauras me trouver quand tu auras besoin de moi.
Elle se glissa si prestement hors de la chambre que Raïssa n’eut pas le temps d’ajouter un mot.
Pendant quelques minutes, la jeune femme se promena de long en large, trop profondément remuée par cette scène bizarre pour pouvoir agir. Enfin, prenant une décision, elle sonna. Fadéi parut.
— Il faut, dit Raïssa, que je sache toute la vérité sur ce qui s’est passé lors de la mort de M. Marsof. Il n’est plus temps de se taire. Dis-moi tout ce que tu sais.
Le vieillard savait peu de chose ; il raconta à sa jeune maîtresse ce qui était arrivé et les bruits qui avaient couru ; il partageait l’opinion de Valérien. Sans croire à la culpabilité de madame Marsof, il restait dans le doute ; son mot, comme celui de tous, était celui-ci :
— Elle aurait dû demander une enquête.
— C’est vrai, pensa Raïssa ; elle aurait dû demander une enquête ! Mais soudain la vérité, la vérité à laquelle croyait madame Marsof, lui apparut tout entière… Elle croit qu’il s’est suicidé, se dit-elle.
Fadéi avait peu ménagé la Polonaise ; Raïssa songea que cette femme aurait pu employer quelque poison…, mais le silence de madame Marsof n’était explicable que par la supposition d’un suicide. Raïssa ne pouvait croire à la culpabilité de celle qui avait écrit des lettres si touchantes.
Congédiant son serviteur dévoué, elle s’enferma pour relire ces lettres, cette fois sans remords. Une pensée la soutenait désormais, celle de réhabiliter l’innocence calomniée. S’il y avait eu suicide, il fallait le prouver. Pleine de cette généreuse résolution, Raïssa se rendit devant le portrait de la défunte comtesse.
— Mère, lui dit-elle, elle est aussi votre fille. Permettez que je sauve votre fille ; peut-être votre fils me pardonnera-t-il !
q