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Chapitre 32

Pendant que Raïssa, tout enflammée de ces généreuses pensées, creusait et retournait ce funeste problème, on lui annonça une nouvelle visite.
Celle-ci n’était point venue à pied ; une calèche poudreuse, attelée de quatre chevaux gris, après avoir déposé la visiteuse sur le perron, était allée se ranger près des communs. On attendait au salon ; Raïssa posa un bonnet de dentelle sur ses superbes cheveux bruns, et descendit, fort intriguée de cette visite, la première, car celle de Mavra n’était pas ce que dans le monde on appelle une visite.

C’était une noble dame, propriétaire fort riche et très indépendante d’allures, celle-là même qui avait déclaré, à propos de Raïssa, qu’on ne pouvait « se commettre avec cette fille ». Raïssa lui avait paru une recrue bonne à renforcer sa société, trop pauvre en jeunes femmes. Madame Persianof était reçue partout, mais on n’allait pas assez chez elle ; elle eût voulu tenir salon, et rien que des hommes, toujours des hommes, c’était un peu compromettant.

Raïssa, prévenue par Fadéi, fut très polie, mais un peu froide. Elle ne voulait pas se faire une ennemie de la première femme qui se donnait la peine de la visiter, mais elle ne voulait pas non plus s’en faire une amie. Elle réussit parfaitement ; au lieu d’inviter la visiteuse à partager son repas, comme cela se fait généralement en province, elle fit servir des rafraîchissements, et ordonna de reculer le dîner de deux heures, afin qu’aucune émanation de la cuisine ne vint révéler des apprêts qui n’étaient pas destinés à madame Persianof.

Celle-ci s’en retourna, persuadée que, selon l’usage anglais, Raïssa dînait à huit heures, et rentra chez elle morte de faim. Elle raconta à qui voulut l’entendre que la jeune comtesse était charmante, mais qu’en vérité elle devrait bien prendre les usages de la province et avancer un peu son dîner.

D’autres visites suivirent celle-là, et parmi les hommes et les femmes qui passèrent le seuil de Raïssa, si quelques-uns ou unes s’en retournèrent en l’accusant de pédanterie, la plupart de ceux qui valaient quelque chose conçurent pour elle une véritable estime. On était venu par curiosité, on revint par sympathie, et au bout de six mois, si l’on plaignait encore Valérien Gretsky, c’était d’être condamné à vivre loin d’une si charmante femme.

Raïssa avait pris au sérieux sa tâche de châtelaine, et son cœur ulcéré se calmait un peu dans la routine paisible de cette vie bien remplie. Tous les jours, hormis quand le temps était trop mauvais, elle parcourait quelqu’un de ses villages, soit à pied, soit en calèche ; elle emportait toujours des médicaments, quelques réconfortants, de la toile, des vêtements pour les pauvres. Il n’était pas de jour que sa main ne secourût quelque misère, ne pansât quelque plaie ; l’habileté de ses doigts agiles et délicats, cultivée jadis par son père, l’avait rendue chère à ces pauvres gens, souvent malades, parfois blessés, et toujours nécessiteux.

On la nommait la bonne comtesse, et les paysans de son vaste domaine ne furent bientôt plus seuls à venir lui demander des secours.

Les serfs de madame Marsof se rendirent plus d’une fois chez elle : à ceux-là plus qu’aux autres, elle prodiguait ses soins et sa vigilance ; elle espérait que sa belle-sœur lui saurait un peu de gré de sa charité.

Hélène Marsof, comme toutes les dames russes, pratiquait un peu de médecine domestique, mais elle était bien loin d’en savoir autant que Raïssa. Son âme loyale ne souffrait point de cette supériorité ; plus d’une fois elle envoya elle-même ses malades à Raïssa, en leur assurant que celle-ci, bien mieux qu’elle, saurait soulager leurs maux.

La charité et la dignité de la jeune femme avaient fait grande impression sur le caractère de madame Marsof, si bien qu’un jour, elle prit le parti d’écrire à son frère. Depuis l’annonce de la disgrâce de Valérien, sauf quelques lignes envoyées à la hâte, dans le premier moment de douleur, elle ne lui avait pas écrit.

« Ta femme, lui disait-elle, est une personne bien extraordinaire ; sa bonté est sans limites, sa charité ne connaît pas d’obstacles, et les paysans sont, je le crois, plus heureux qu’ils ne l’ont jamais été. Ne va pas t’imaginer pourtant que je désire me rapprocher d’elle. Je sais ce que tu souffres, et rien, pas même l’isolement dans lequel je vis, ne me le fera oublier. Mais sois sûr, au moins, que ton nom sera dignement porté. J’ai appris de ton vieux Fadéi que tu reçois l’argent de tes revenus. Cette manière d’agir me paraît de tout point d’accord avec le caractère et les manières de cette jeune femme. Dans ton malheur tu dois remercier le ciel de t’avoir donné une épouse qui du moins ne fera tort ni à tes biens, ni à ton honneur. »

À la lecture de cette lettre, Valérien pâlit de rage. La semaine précédente, il avait reçu l’argent que lui faisait parvenir Fadéi ; le vieux domestique avait joint à son envoi les comptes du semestre, soigneusement copiés d’une écriture large et ferme : « C’est madame qui fait tous les comptes, disait Fadéi ; elle a renvoyé l’intendant, et le blé seul a rapporté sept mille roubles de plus qu’à l’ordinaire. Pour le foin, il était malheureusement trop tard quand madame est venue ; le brigand l’avait vendu sur pied, et il avait touché des arrhes. »

— La peste soit du vieil imbécile ! murmura Valérien en parcourant les comptes d’un air mécontent. Va-t-il me chanter pendant toute sa vie les louanges de cette femme ?

La lettre de sa sœur porta au plus haut point cette irritation, toujours entretenue par l’orgueil blessé. Il ne pouvait reconnaître quelque mérite à Raïssa, car avouer une de ses perfections eût été se donner un tort de plus. Mais il souffrait le premier du mal dont il était la cause ; car, au fond de son cœur, il sentait bien qu’il devait toutes les jouissances matérielles de sa vie à la générosité de celle qu’il avait outragée, et cette pensée lui faisait plus de mal que tout le reste.

Ses amis Sabakine et Rézof avaient aussi reçu leurs revenus en entier ; d’accord, tous les deux avaient écrit à Raïssa une lettre de remerciements très froide et très courte ; il leur eût semblé malséant de ne pas reconnaître au moins par une simple formalité de politesse l’action généreuse et loyale de la jeune femme.

Les familles des exilés, en apprenant la conduite de Raïssa, n’avaient pu s’empêcher de raconter à leurs amis ce qui se passait en Sibérie, et l’opinion publique, autrefois si fort surexcitée contre la jeune comtesse, par un de ces revirements subits sur lesquels on peut compter presque à coup sûr, la portait désormais aux nues, après l’avoir traînée dans la boue.

La princesse Adine, en particulier, était si fort enthousiasmée qu’un beau matin son mari la trouva eu train de faire ses malles pour aller complimenter Raïssa de ses nobles sentiments ; le mari fut obligé, pour la retenir au logis, non de lui présenter l’inconvenance d’une telle démarche, c’eût été de nul effet, mais de lui refuser l’argent pour le voyage.

Adine se résigna avec un déluge de larmes de dépit, et bouda son mari pendant huit jours.

En temps voulu, Fadéi reçut la réponse de son maître : c’était une longue lettre ; Valérien s’était rattaché aux choses de la vie. Il recommandait à son fidèle serviteur son cheval favori et ses deux lévriers de chasse ; il parlait des meubles de son cabinet et d’un houka ciselé qu’il faudrait lui envoyer à la première occasion ; il demandait si la tombe de sa mère était entretenue, et promettait d’écrire bientôt à sa sœur… Fadéi apporta cette lettre à Raïssa ; – n’avait-elle pas à la lire plus de droit que lui-même ?

Pendant que Raïssa lisait, le vieux domestique la regardait d’un air de pitié affectueuse. Seul au monde, il avait surpris le secret et les larmes de sa maîtresse. Il l’avait deviné pendant ses longues rêveries dans le fauteuil du jeune homme qu’elle s’était fait indiquer, pendant ses stations devant le portrait de la défunte comtesse… Valérien demandait si la tombe de sa mère était bien entretenue ? Certes, de son temps à lui, elle n’avait jamais eu tant de roses en été, de verdure à l’automne ! Les anniversaires de famille étaient fêtés au château par des prières, tout comme du vivant de l’autre comtesse. – Jamais, pendant le séjour de Valérien, lui absent, on n’avait si pieusement conservé leur souvenir.

Sa lecture achevée, Raïssa tendit la lettre à Fadéi, qui la prit respectueusement.

— Si madame voulait la garder… dit-il en hésitant, peut-être pour mieux se rappeler…

Raïssa étendit la main ; ses doigts tremblaient légèrement. Fadéi remit la feuille de papier dans cette main frémissante, où l’anneau de mariage brillait seul, à l’exclusion de tout bijou. La main se referma, les paupières de la comtesse palpitèrent, et le vieux serviteur baisa humblement l’anneau nuptial.

— Il n’y a rien pour madame, dit-il à voix basse ; le maître aurait dû mettre un petit mot de remerciement…

Raïssa éloigna le vieillard d’un signe de la main et détourna son visage. Il continua, parlant plus bas encore :

— J’ai écrit à mon maître que son épouse est aimée de tout le monde ; il sait que vous faites tout pour lui bien mieux que lui-même… peut-être un jour Dieu ouvrira-t-il son cœur !

Fadéi avait parlé si bas que sa voix s’éteignit insensiblement. Raïssa lui fit un signe de tête amical, mais sans le regarder. Deux larmes roulèrent sur la robe noire, la robe de deuil, car l’année n’était pas finie… Le vieux serviteur se retira sur la pointe du pied, et, restée seule, Raïssa pleura longtemps sur cette lettre où Valérien parlait de tout, excepté d’elle.

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