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Chapitre 33

L’hiver était venu : la même neige, le même froid que l’année précédente. La veille, on avait célébré à l’église un service anniversaire pour le repos de l’âme de madame Porof ; il y avait juste un an que la pauvre femme était morte, un an que Raïssa outragée était rentrée chez elle pour porter le coup mortel à cette mère si tendrement aimée. Cet anniversaire doublement douloureux avait plongé la jeune femme dans un abîme de pensées contraires. La honte, la colère, le souvenir de l’outrage avaient presque noyé dans son cœur le sentiment d’apaisement qui depuis quelque temps s’était fait jour. Toutes les larmes de cette horrible époque, toutes les rages, les révoltes qui avaient accompagné l’opprobre remontaient du passé et remuaient l’âme de la pauvre enfant.

Il était tard, dix heures venaient de sonner à la grande pendule dans le cabinet de Valérien, et Raïssa, seule avec ses préoccupations pénibles, ne pensait pas à aller se coucher.

— C’est lui qui a tué ma mère, se disait-elle en parcourant la petite pièce avec la régularité d’un balancier. C’est lui ou un autre, car enfin je ne sais lequel… ma mère vivait heureuse, mon père serait auprès de nous, dans la petite maison de bois pleine de fleurs…

Une angoisse horrible tordit le cœur de Raïssa.

— Oui, se dit-elle, je le hais, cet homme ! il ne m’a fait que du mal, je dois le haïr, je veux le haïr !

Pauvre femme ! elle voulait trop bien le haïr pour n’être pas sûre de l’aimer. Elle fondit en sanglots.

— Ah ! ne pas savoir seulement ce que je veux, ce que je sens ! Vie brisée, vie perdue ! ni fille, ni épouse, ni mère !

Elle resta anéantie dans le fauteuil de Valérien, en face du portrait de sa mère. Si on lui eût rendu la petite maison de bois et ses deux parents en lui défendant d’aimer Valérien, en arrachant son image de vie, eût-elle consenti au changement ? Elle allait se le demander ; elle recula d’horreur à la pensée qu’elle hésiterait peut-être avant de répondre. Hésiter, n’était-ce pas monstrueux ?

La porte du cabinet s’ouvrit, – jamais ce n’était arrivé à pareille heure, – Raïssa tourna la tête avec stupéfaction. Une femme couverte d’une pelisse roidie par la gelée, un châle sur la tête, à la manière des femmes de chambre, entra très vite, suivie immédiatement par Fadéi.

— Qu’y a-t-il ? dit Raïssa.

Le châle tomba à terre, et madame Marsof parut aux yeux de sa belle-sœur. Les cheveux blonds étaient à peine attachés, les yeux bleus, creusés par les larmes, brûlaient d’un éclat fiévreux, le visage était pâle et marbré de taches rouges.

— Je suis Hélène Marsof, dit-elle en s’approchant de Raïssa, je n’ai rien fait pour me faire aimer de vous, – mais mon fils se meurt. On dit que vous soignez jusqu’aux chiens malades ; – ayez pitié d’un enfant innocent ! Venez !

Raïssa hésita. Toutes ses rancunes, toutes ses colères déjà remuées bouillonnaient en elle à la vue de cette femme. Depuis six mois, elle vivait en face d’elle, presque à portée de la voix, et elle avait feint d’ignorer son existence, et puis, le jour où elle avait besoin de son secours, elle venait ainsi, sûre d’être exaucée ?

Était-ce de l’insolence ou de l’estime ?

— Vous ne voulez pas, reprit madame Marsof en parlant très vite. Je le comprends, nous ne vous avons fait que du mal ; mais mon fils ne vous a rien fait… Ah ! vous n’êtes pas mère, vous, car vous seriez déjà en route !

— Je ne serai jamais mère, répondit Raïssa avec une sourde colère : ses yeux allaient du visage de madame Marsof au portrait de la défunte comtesse… Allons, dit-elle, allons vite !

Fadéi lui jeta une pelisse sur les épaules ; il la connaissait bien mieux qu’elle ne se connaissait elle-même, car, en voyant entrer madame Marsof, il avait saisi la pelisse et le châle de sa maîtresse, et il les tenait sur son bras.

— Comment êtes-vous venue ? dit Raïssa.

— À pied, en courant !

— Eh bien, courons !

Elles partirent dans la neige à peine battue, accompagnées par Fadéi, qui perdait haleine à les suivre, et arrivèrent à la maison Marsof avant que la demie eût sonné.

Madame Marsof jeta à terre sa pelisse dans l’antichambre. Raïssa en fit autant, et elles montèrent rapidement l’escalier. Au premier, dans une chambre claire, tapissée de perse où grimpaient des oiseaux et des lianes, sous la lueur éclatante d’une grosse lampe, le petit Alexandre, étendu sur le lit de sa mère, en face du portrait de son père, semblait près de mourir. Un tressaillement convulsif agitait son corps de temps en temps, une écume blanchâtre venait à ses lèvres, il poussait un cri, puis la torpeur le reprenait après deux ou trois efforts infructueux.

— Qu’a-t-il ? demanda Raïssa à la mère, qui, penchée sur le lit, essayait de réchauffer les mains de son enfant.

— C’est à vous de me le dire, s’écria celle-ci. Depuis deux heures, il est ainsi ; personne ne sait ce qui lui est arrivé.

Imposant silence du geste à tout un chœur de femmes de chambre éplorées et vagissantes, Raïssa se pencha sur l’enfant et le palpa soigneusement. Arrivée à la région de l’estomac, elle arracha des cris perçants au pauvre petit, et celui-ci redoubla d’efforts pour vomir.

— C’est un empoisonnement, dit Raïssa. Puis, pensant trop tard à la terrible portée de cette parole : – Il a mangé quelque gourmandise en cachette, et sera tombé sur une substance nuisible. Du lait, beaucoup de lait !

Avec des serviettes chaudes et du lait en quantité énorme, Raïssa parvint à réchauffer le petit malade et à le débarrasser de ce qu’il avait mangé. Au bout d’une heure de soins, l’enfant s’endormit sur le bras de sa mère, une main dans la sienne, avec l’expression de la souffrance encore sur son joli visage, mais sans angoisse et sans soubresauts.

Lorsque la respiration du petit garçon se fut paisiblement établie, madame Marsof retira avec précaution le bras passé sous lui. Il grogna un peu, sans se réveiller, mais serra plus fortement la main qu’il tenait. Hélène tendit l’autre main à Raïssa.

— Je vous dois plus que ma propre vie, lui dit-elle ; comment m’acquitter ?

— Vous ne me devez rien, répliqua Raïssa d’un ton réservé. – Le jour était mal choisi pour une réconciliation, elle se sentait incapable de serrer dans ses bras la sœur de l’homme qui avait causé la mort de ses parents. – Vous ne me devez rien du tout ; vous l’avez dit, je soigne tous les malades.

Hélène laissa tomber la main qu’elle tenait.

— Vous êtes implacable, dit-elle ; et pourtant votre cœur est généreux…

Raïssa secoua la tête.

— Généreux ? dit-elle, je ne sais pas… il y a des jours malheureux. Excusez-moi, madame, et soyez assurée que je ne vous veux que du bien.

— Je le sais, dit Hélène, vous avez chassé Mavra Moroza.

– Vous le savez ?

— Fadéi me l’a dit.

— Alors vous ne croyez pas… ? s’écria Hélène avec un geste si brusque qu’elle faillit réveiller son fils

— Non, je ne le crois pas.

Les mains des deux femmes se serrèrent fortement cette fois, et leurs regards confondus exprimèrent la confiance.

— Mon frère le croit, dit Hélène avec douleur.

Raïssa ne répondit pas.

— Quand l’enfant est-il tombé malade ? demanda-t-elle.

— Peu après le thé.

— Qu’avait-il mangé ?

— Rien, il n’avait pas faim.

— Avait-il bien dîné ?

— Comme à l’ordinaire, à quatre heures.

— A-t-il pu se procurer quelque friandise ? de celles qu’on prépare pour les rats, peut-être ?

— Non, répondit Hélène ; c’est impossible. Dès avant sa naissance, j’avais défendu qu’il se trouvât de semblables préparations dans la maison, tant je redoutais un accident.

Raïssa resta rêveuse.

— Il a mangé un gâteau au miel, dit-elle. Lui en avez-vous donné ?

— Non, on n’en fait jamais ici ; il les aime beaucoup, mais le miel lui est contraire.

— Quelqu’un de vos domestiques aurait pu lui en donner ?

Madame Marsof sortit pour prendre des informations. Pendant son absence, Raïssa regardait autour d’elle. Cette chambre, claire et gaie, où le lit de l’enfant côtoyait celui de sa mère, ce grand portrait du père, mort jeune et regretté, tout cet intérieur paisible et honnête témoignait bien haut en faveur de madame Marsof. Les clefs aux meubles, le petit bureau ouvert, tout chassait l’idée du mystère et du crime. Hélène revint bientôt.

— On n’a fait aucun gâteau au miel ni aujourd’hui ni les jours précédents.

— En êtes-vous bien sûre ?

— Absolument certaine.

— Qui est venu ce soir chez vous ?

— Personne… Mavra Moroza est venue prendre mes ordres…

Une même pensée traversa le cerveau des deux femmes, et elles se regardèrent, saisies d’horreur.

— Ne laissez jamais votre enfant seul, dit Raïssa en français. Malgré cette précaution d’employer une langue étrangère, elle s’était rapprochée de madame Marsof, et lui parlait bas.

Hélène comprit et ne répondit que par un geste.

— Quel intérêt ces gens auraient-ils à faire disparaître l’enfant ? demanda Raïssa.

— Le bien serait partagé… il pourrait y avoir litige sur l’étendue de nos terres relativement à celles de la commune… ils ont déjà beaucoup empiété, on nous a volé de la sorte un grand morceau de forêt. Mais ils me haïssent, et cela seul suffirait.

— Vous croyez que, pour vous faire du chagrin… ?

— Pour cela, et puis on pourrait dire encore une fois que c’est moi…

— Oh ! fit Raïssa avec un geste d’horreur, vous croyez qu’on oserait ?

— On a bien osé ! Attendez, dans huit jours, vous verrez si j’ai bien deviné.

— Mais il faut vous défendre ! s’écria Raïssa transportée d’indignation.

— Qui me défendrait ? Mon frère ? Il n’a pas voulu, il n’a peut-être pas pu ; je suis seule au monde contre des paysans hostiles, des gens qui me détestent, – et telle que je suis, si abandonnée, je suis encore la seule à défendre et à protéger cet orphelin !

Les larmes d’Hélène coulèrent, chaudes et pressées, sur l’oreiller où reposait la tête de son petit garçon.

— Votre mari s’est tué, n’est-ce pas ? dit Raïssa tout bas.

— Comment, vous le savez ? fit Hélène surprise, en levant sur elle ses beaux yeux bleus, ordinairement si fiers, et ce jour-là si doux.

— Puisque vous n’avez rien dit, c’est que vous le pensiez, fit simplement Raïssa.

— Ah ! vous m’avez comprise ! murmura madame Marsof. Personne n’avait songé à cela.

— C’est que je suis femme et que j’ai souffert. Vous devez avoir quelque preuve ?

— J’en avais une, je l’ai détruite, dit Hélène.

Raïssa resta pensive.

— N’importe ! Je ne suis pas sûre qu’il se soit suicidé, reprit-elle ; ceux qui n’ont pas respecté l’enfant ont pu porter la main sur le père.

Les yeux de madame Marsof, dilatés par l’horreur, cherchaient à lire jusqu’au fond de la pensée de Raïssa.

— Je les découvrirai, dit celle-ci, dussé-je y consacrer ma vie, qui n’a pas d’objet, ajouta-t-elle avec un peu de hauteur.

— Valérien vous bénira, murmura Hélène.

— Le comte Gretsky me hait, répondit Raïssa, ramenée à toutes ses peines, un instant oubliées. Il est bien tard, madame ; permettez-moi de me retirer.

— Je vais faire atteler, dit Hélène, en faisant un mouvement.

— C’est inutile. Fadéi doit m’attendre, et il suffit pour m’accompagner. Je vous remercie.

Madame Marsof, surprise d’un tel changement dans les manières de sa belle-sœur, restait interdite, ne sachant que dire. Raïssa, prête à sortir, se ravisa, et, revenant près du lit, baisa l’enfant sur ses boucles dorées.

— Dieu te bénisse, pauvre petit ! dit-elle. S’il est encore souffrant, madame, faites-moi prévenir, je viendrai sur-le-champ.

— Merci, répondit madame Marsof. Je ne vous parle pas de ma reconnaissance.

Raïssa lui adressa un sourire avec un signe de tête, d’un geste de la main lui défendit de la reconduire, en lui montrant son fils, et disparut dans l’escalier. Un instant après, la porte de la maison se referma sur elle, et Hélène, de sa fenêtre, la vit disparaître sur la neige, presque en courant, suivie de Fadéi, dont la lanterne secouée avait l’air d’un feu follet.

— Quelle singulière personne ! pensa madame Marsof. Je lui dois la vie de mon cher petit. Valérien le saura demain.

Rentrée chez elle, Raïssa se rendit dans le cabinet où elle avait laissé quelques menus objets. La lampe brûlait toujours, éclairant le portrait de la comtesse.

— Ah ! pensa la jeune femme en le regardant, tous tant que vous êtes, je ne sais si je vous aime ou vous hais, mais vous me faites cruellement souffrir !

Cependant le sommeil de Raïssa fut doux et réparateur.

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