‹ Les épreuves de RaïssaChapitre 34 sur 46 · Chapitre 34

Chapitre 34

Lorsque le petit malade ouvrit les yeux, le lendemain matin, il vit avant tout le visage baigné de larmes de sa mère, inquiète d’un si long sommeil. Un mot et une caresse rassurèrent madame Marsof, qui se hâta de donner à son fils un cordial préparé par Raïssa, la veille avant son départ ; puis elle lui fit préparer un bouillon, qu’on apporta presque sur-le-champ.

Au moment où la femme de chambre entrait, portant le bol de bouillon sur un plateau, Hélène aperçut dans le couloir la figure toujours ouverte et souriante de Mavra Moroza. Avec un geste de frayeur indicible, elle courut fermer la porte, mettant, par un instinct machinal, cette barrière impuissante entre son fils et le mauvais génie de leur maison.

La fille de service se retira ; le bol fumant était sur une petite table, à portée du petit garçon ; il avança la main pour le prendre… Sa mère le regardait, pensive ; tout à coup elle sonna avec vivacité.

— Emporte ce bouillon, dit-elle, il n’est pas bon. Apporte-moi le samovar pour le thé et des œufs frais.

Étonnée, la servante obéit.

— Maman, pourquoi ne veux-tu pas que je prenne ce bouillon ? dit Alexandre, le cœur gros, car il avait faim.

La mère secoua la tête et ne répondit pas.

— On va t’apporter des œufs, dit-elle ; là au moins je suis certaine qu’il ne se trouvera rien de mauvais. Dis-moi, Sacha, Mavra Moroza t’a donné un gâteau au miel hier soir ?

Le petit garçon rougit et détourna la tête pour cacher sa confusion. Hélène réitéra sa question avec la même douceur.

— Oui, répondit l’enfant, qui n’était pas menteur.

— Elle t’a défendu de le dire, n’est-ce pas ?

— Oui, mère ; tu sais que j’aime le miel à la folie, et tu ne veux pas que j’en mange… elle m’a dit que tu me gronderais si tu le savais…

— Tu vois comme ta désobéissance a été punie ! Tu aurais pu mourir.

La veuve serra avec passion son enfant dans ses bras.

— Pardonne-moi, maman, je ne le ferai plus !

À cette promesse d’enfant si souvent répétée, si peu tenue, Hélène ne put s’empêcher de sourire. Se voyant réconcilié avec sa mère, l’enfant reprit sa gaieté et jasa pendant quelques instants ; après quoi, affaibli par la rude secousse de la veille, il se laissa aller sur l’oreiller avec un air heureux et fatigué.

On apporta l’eau bouillante et les œufs. Madame Marsof jeta un regard par la porte entrouverte ; la figure déplaisante de Mavra avait disparu.

Sacha avait rouvert les yeux, et surveillait avec intérêt la préparation de l’œuf à la coque que sa mère lui destinait. Au bout d’un instant, il s’accota commodément dans les oreillers, et s’adressant à sa mère :

— Maman, dit-il, il me semble que j’ai vu cette nuit une dame auprès de moi, pendant que j’étais malade. Était-ce un ange, ou une dame ?

— C’était une femme, répondit madame Marsof.

— Quelle femme ? insista le petit garçon ; elle est bien jolie. Je ne l’ai jamais vue.

Hélène hésita un instant, puis se décida à dire la vérité.

— C’est ta tante, dit-elle.

— Une nouvelle tante ? Comment s’appelle-t-elle ?

— Raïssa Gretsky.

— Raïssa, c’est un joli nom, cela veut dire : qui vient du ciel. Elle est donc tombée du ciel, cette tante-là, que tu ne m’en avais jamais parlé ?

— Non, mon petit garçon, dit la mère en souriant ; elle n’est pas tombée du ciel ; c’est la femme de ton oncle Valérien.

— Elle demeure tout près d’ici, alors ? Pourquoi n’allons-nous pas la voir ?

Madame Marsof ne répondit pas. Habitué à respecter ses rêveries, l’enfant s’absorba dans le plaisir de savourer les œufs à la coque ; mais quand il eut fini, son esprit avait accompli une évolution qui le ramenait au même point.

— Elle est bonne, cette tante, dis, maman ? fit le petit garçon.

— Oui, elle est bonne, murmura madame Marsof.

— Alors, pourquoi n’allons-nous pas la voir ?

— Nous irons, dit la mère, pleine de reconnaissance à la pensée que cette Raïssa était vraiment tombée du ciel pour sauver son enfant.

Cependant cette promesse ne devait pas s’accomplir. Mavra passait sa vie dans l’antichambre de madame Marsof. On eût dit que cette femme n’avait pas d’autre occupation que de surveiller sa maîtresse. À toute heure du jour, sa figure souriante se montrait sur le chemin de ses maîtres, et Hélène ne pouvait plus cacher la répugnance et l’horreur que lui inspirait cette face de traître.

Elle n’osait plus laisser jouer son petit garçon ailleurs que sous ses yeux, Non seulement il couchait dans sa chambre, comme toujours, mais elle le suivait partout, dans les corridors, dans la pièce où il jouait, dans celle où il préparait les quelques leçons qu’elle lui faisait réciter. Elle n’osait plus lui laisser manger d’un plat avant de l’avoir goûté elle-même ; le lait qu’on lui apportait le matin lui paraissait suspect.

Cette vie et les transes qui l’accompagnaient lui semblaient presque la mort, sa mort à elle ; mais elle était décidée à tout supporter tant qu’elle aurait des forces, certaine qu’une fois morte, son fils ne vivrait pas huit jours.

Mavra s’était présentée devant elle, après l’accident arrivé à l’enfant, avec la même assurance, le même empressement joyeux qu’à l’ordinaire.

Elle avait demandé des nouvelles de Sacha exactement comme si elle n’avait rien soupçonné. Hélène, toujours maîtresse d’elle-même, lui avait reproché d’avoir apporté à son fils une friandise malsaine et défendue qui lui avait causé une indigestion. En parlant ainsi, les yeux de la noble dame étaient fixés sur ceux de l’affranchie, fouillant jusqu’au fond de sa conscience.

Mais l’affranchie n’avait point une de ces consciences absurdes qui vous envoient un flot de sang au moindre soupçon ; elle s’était excusée, de l’air le plus humble et le plus indifférent.

— Pardonne-moi, avait-elle dit ; je n’ai pas cru mal faire ; le petit seigneur est privé de bien des choses qu’il aime. Les médecins de chez vous lui défendent tout cela ; ils ont peut-être raison, puisque le petit garçon a été malade ; mais les enfants de chez nous mangent tous des gâteaux au miel et ne s’en portent que mieux.

Tant de simplicité, une réponse si plausible ne laissaient pas à madame Marsof d’autre ressource que d’accepter l’explication, à moins de porter une accusation formelle. À quoi celle-ci eût-elle abouti ? Mieux valait patienter encore.

Madame Marsof écrivit au tuteur de son fils. Celui-ci était un gentilhomme riche et à la mode, ami du défunt, mais fort peu soucieux de quelque travail ou préoccupation que ce fût ; il répondit à Hélène que si sa présence était nécessaire, certainement il viendrait, mais qu’il ne pensait point que ce fût la peine d’incommoder madame Marsof de sa visite. L’enfant avait été malade, c’était fort regrettable ; il se portait bien, tout était pour le mieux. Le bien rendait un peu moins que les années précédentes ; ce n’était pas étonnant, la récolte ayant été mauvaise partout, excepté peut-être dans leur gouvernement ; mais ce n’est pas une raison pour désespérer de la récolte à venir.

Avec ces belles consolations, l’aimable gentilhomme déposait aux pieds de madame Marsof ses hommages respectueux, et lui promettait un brillant succès si elle voulait venir passer le carême à Pétersbourg, « où pour le moment, disait-il, nous manquons de femmes d’esprit. Il n’y a que cette éblouissante princesse Adine qui tient toujours la corde. »

Au reçu de cette lettre, madame Marsof sourit amèrement.

Son fils avait là un tuteur vraiment bien efficace !

Elle écrivit à son frère. La réponse fut plus lente à venir, et elle l’attendit trois mois, pendant lesquels la neige fondit peu à peu. Les rivières commencèrent à débâcler, et une légère teinte verte apparut sur le sol brun. C’était l’herbe nouvelle qui commençait à pousser.

L’herbe nouvelle ! cette joie du premier printemps, encore glacé et souvent morose ! Les giboulées brutales fouettent l’air, la pluie zèbre le fond du ciel au travers des vitres ternes et maussades, le vent souffle dans les fenêtres et sous les toits avec des rafales qui vous transpercent de froid ; mais apparaisse le moindre rayon de soleil encore jaune et tout frileux, et cette teinte verte s’accentue ; ce n’est déjà plus un duvet, c’est un tapis, et bientôt les derniers vestiges de neige durcie fondent et s’évaporent, tandis qu’à leur place poussent des touffes épaisses d’herbe haute et drue.

C’est à cette époque de l’année que le paysan russe, enfermé tout l’hiver, sent pénétrer en lui une sorte d’attente joyeuse. Il l’attribue à l’espoir de la moisson, qui sera peut-être bonne et le consolera des déboires anciens… il se trompe : l’attente de la moisson seule ne mettrait pas dans son cœur cette impatience de voir arriver la chaleur. C’est avril qui l’agite et qui remue en lui la poésie latente au cœur de tout homme qui n’habite pas les villes ; nul, à moins qu’il ne soit entouré de pierres froides et nues, ne peut échapper à la magie du printemps.

Ce n’était pas l’attente de la moisson qui faisait battre le cœur de Raïssa. Depuis quelques semaines, elle attendait une lettre de son mari, non pour elle, hélas ! Mais Fadéi avait écrit l’accident arrivé à Sacha. Il n’avait point de motif pour taire ses soupçons ; aussi les avait-ils couchés tout au long parmi ses doléances. Il n’avait eu garde de passer sous silence le service rendu par Raïssa à la sœur de son maître, et c’est avec une espérance secrète dans son cœur de vieillard qu’il avait ajouté au bas de sa lettre :

« La main de Dieu est visiblement avec la jeune dame ; car, depuis qu’elle est ici, tout prospère à souhait. »

La réponse arriva enfin. Écrite dans un moment de colère et de désespoir, elle fit verser des larmes amères à Fadéi, qui fut bien tenté de la garder pour lui.

« Tu es un imbécile avec ta main de Dieu, disait le maître ; la main de Dieu s’appesantit sur moi, qui ne puis sortir de mon exil, tandis que ma place serait au milieu de vous, pour protéger ma sœur et son fils, livrés sans défense à la merci des méchants. »

Fadéi lut et relut cette lettre ; il n’osait la montrer à Raïssa. De son côté, à la figure du vieux majordome, celle-ci avait compris qu’elle ne renfermait rien de bon pour elle, et elle ne se hasardait point à la demander. L’espérance, qui avait mis des roses sur ses joues aux approches du printemps, s’évanouit et la laissa plus découragée que jamais.

Pour employer son temps et oublier ses chagrins, elle redoublait de charité. Tous les jours, depuis que le temps le permettait, elle faisait des courses à pied dans ses villages pour soigner ses chers malades. Ceux-ci ne se gênaient guère pour l’envoyer chercher : la bonté de leur maîtresse était devenue pour eux une chose toute simple et dont on ne craint pas d’abuser.

Un soir du commencement de mai, vers six heures, elle revenait d’une de ses promenades, lorsqu’elle fut accostée par une petite fille d’une dizaine d’années.

— Grand-père est malade, dit la fillette, il te demande.

Raïssa suivit la messagère, et entra dans une des cabanes du village, loin de la demeure seigneuriale, mais dans une rue écartée et peu fréquentée. La maison paraissait triste ; celui qui l’habitait était plus triste encore.

C’était un grand vieillard sec et osseux, à la mine bourrue, aux gestes anguleux et maussades. Des rhumatismes très douloureux le clouaient sur son lit, lit élémentaire, composé d’un banc de bois et d’une peau de mouton. À l’entrée de Raïssa, il fit une inclination de tête.

— Excuse-moi, mère, dit-il d’un ton chagrin, si je ne te salue pas, je ne peux pas me lever.

— Je n’ai pas besoin que tu me salues, dit joyeusement Raïssa.

La chambre nue et pauvre s’éclaira soudain de sa bienveillance et de sa grâce ; le vieillard en fut touché.

— Je t’ai fait venir, dit-il, parce que je ne puis me remuer ; on dit que tu sais tout, que tu guéris tout le monde. Guéris-moi. Il faut que je marche, il le faut !

Raïssa examina soigneusement les articulations douloureuses.

— Tu ne marcheras pas de si tôt, dit-elle, mais ton mal n’est pas mortel. De la patience, beaucoup de patience, et quelques médicaments te guériront.

— Est-ce que je pourrai marcher avant la Saint-Pierre ? demanda le vieillard.

— Non, je ne crois pas.

Le paysan secoua tristement la tête.

— Il le faut pourtant, dit-il ; j’ai fait un vœu. Il faut que j’aille en pèlerinage au monastère de Saint-Serge.

— Tu iras plus tard, dit Raïssa d’un air encourageant.

— Plus tard, je serai mort, grommela le malade. C’est pour faire pénitence. Guéris-moi, notre mère, dépêche-toi.

— Je ferai de mon mieux, répondit en souriant la jeune femme à ce singulier patient. Elle lui fit quelques prescriptions, et sortit.

De ce jour, elle reçut souvent la visite de la petite messagère aux pieds nus, qui venait la chercher dans le courant de la journée, quand le vieux Tikhone était seul et qu’il s’ennuyait.

Dans les commencements, elle s’y rendait par pure charité, puis elle s’aperçut soudain qu’elle trouvait un intérêt tout particulier aux discours du vieillard. Tikhone avait connu les parents de Valérien, et racontait sur eux, sur leur manière de vivre, mille détails intéressants pour Raïssa. Bientôt elle conçut la pensée de le faire parler sur le compte du défunt Marsof ; mais sa première tentative rencontra un résultat si étrange qu’elle ne se hasarda point à la renouveler à la légère.

— Marsof, dit le paysan, et un tremblement nerveux l’agita de la tête aux pieds, le défunt seigneur Marsof. Que Dieu ait son âme, le pauvre homme. Ah ! notre mère, que je souffre ! Guéris-moi, que j’aille en pèlerinage ! Guéris-moi, ou Dieu ne me recevra pas dans sa miséricorde, pécheur que je suis !

En effet, Tikhone se trouva beaucoup plus mal les jours suivants, si mal que Raïssa crut à sa fin prochaine. Ne sachant si c’était le nom de Marsof qui avait produit l’agitation, ou si la maladie avait simplement éprouvé une recrudescence fortuite, elle se tut par prudence ; sa patience fut récompensée, car, au bout de quelques jours, le vieillard éprouva du mieux

Mai tirait à sa fin, les rossignols chantaient le soir dans les bois pleins de verdure nouvelle, lorsque Raïssa reçut une lettre, adressée à son nom, et, ô surprise ! l’adresse était de la main de Valérien. Fadéi tremblait en la lui présentant sur le plateau d’argent ; – elle-même ne put s’empêcher de changer de couleur quand elle vit son nom sur l’enveloppe. Elle contempla un instant le cachet de cire rouge armorié ; c’était l’empreinte du cachet même qu’elle avait envoyé à son mari lors de sa première visite à l’appartement de Pétersbourg.

Fadéi avait disparu, sur la pointe des pieds ; Raïssa était seule ; elle regarda le portrait de la défunte comtesse, et il lui sembla que ce portait la regardait avec bonté. Prenant courage, elle rompit la cire, et retira de l’enveloppe une feuille de papier pliée en deux. C’était bien l’écriture de son mari. Elle passa la main sur ses yeux troublés par l’émotion, et lut.

« Madame,

« Ma sœur Hélène m’a écrit pour me communiquer l’intérêt que vous avez pris à son fils, et le service vraiment important que vous lui avez rendu. Répondant au vœu qu’elle exprime, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez recevoir aussi l’exprèssion de ma gratitude pour les envois que vous me faites régulièrement, et pour le soin que vous prenez des biens qui vous appartiennent, et dont le souvenir m’est toujours cher.

« Valérien Gretsky. »

Cela seulement ! La lettre tomba des mains de Raïssa sur ses genoux. Cela seulement ! Cette lettre polie, froide, dédaigneuse, presque amère, c’était la récompense des soins et des peines de Raïssa pendant quinze mois, – quinze mois d’épreuves souvent bien pénibles ! – la récompense de tant d’amour caché, de tant de larmes perdues ! À quoi bon le sacrifice, – fait à l’absent ingrat, – de l’amour filial, noyé désormais dans la tendresse inquiète, ardente, qui poussait sans cesse l’âme de Raïssa vers ce désert de Sibérie !

Les larmes de la jeune femme coulèrent longtemps sur le papier satiné, où se retrouvait l’odeur des sachets qu’elle avait envoyés dans le linge de son mari. Le portrait de sa belle-mère lui souriait toujours cependant ; elle se leva et s’approcha de la fenêtre.

Le soleil se couchait derrière les arbres, à peu près comme le jour de son arrivée l’année précédente ; le parterre lui envoyait la même bonne odeur de verdure mouillée et de fleurs printanières ; la tristesse amère de Raïssa se changea en mélancolie.

Une année entière, et si peu de chemin fait ! Si tout continuait ainsi, combien faudrait-il d’années de dévouement muet pour apaiser la colère de Valérien ? Quand saurait-elle si c’était lui ou un autre dont le souvenir la brûlait comme un fer rouge, dont l’image devait être gravée dans sa mémoire ou bannie à jamais comme un objet d’opprobre ?

— Jamais ! jamais ! se dit la jeune femme, il l’a dit : jamais !

Fadéi s’était glissé doucement dans le cabinet, sous prétexte de prendre des ordres pour le thé. Il attendait près de la porte, discrètement… Raïssa se retourna vers lui, avec son visage attristé, la lettre à la main…

— C’est donc que le maître n’est plus si fâché contre vous, qu’il vous écrit ? demanda Fadéi, si humblement que sa question n’était pas déplacée.

— Il est toujours fâché, soupira Raïssa ; Dieu sait pourtant que je ne lui veux pas de mal !

— S’il vous écrit, c’est qu’il n’est pas fâché, continua Fadéi avec la même humilité touchante. Les Gretsky sont comme cela ; ce n’est pas de l’entêtement, mais, si j’ose le dire, c’est…

Le vieillard cherchait un mot, Raïssa le trouva.

— C’est de l’orgueil, dit-elle.

Fadéi hocha la tête silencieusement :

— Pour qu’il ait écrit, il faut qu’il ait été joliment content de ce que madame Hélène lui a fait savoir ; il n’avait pas remercié ni pour l’argent, ni pour le reste.

Raïssa écoutait attentivement le vieux serviteur.

— Alors tu crois, dit-elle, qu’il a été content ?

— Je suis sûr qu’il vous remercie au fond de son cœur ; mais avant qu’il dise ce qu’il pense… Enfin, madame, Dieu est grand et la vie est longue, mais j’ai dans l’idée que les beaux jours reviendront ici. Avez-vous entendu dire qu’il y aura bientôt un mariage dans la famille impériale ?

— Oui, fit Raïssa en pâlissant tout à coup.

— Eh bien ! les seigneurs de là-bas, et les dames aussi, vont se remuer un peu ; j’ai bien dans l’idée que nos maîtres auront leur grâce.

À l’idée que Valérien pouvait revenir, Raïssa resta saisie de joie et d’effroi. S’il avait sa grâce, il la maudirait sans doute, elle, l’épouse détestée ? Mais si tant de patience et de dévouement parvenaient à le désarmer, alors Fadéi avait raison, les beaux jours reviendraient.

Raïssa descendit dans le jardin et gagna un frais taillis de bouleaux situé à l’extrémité du parc.

Il avait plu dans la soirée ; les grappes blanches des merisiers à fleurs doubles qui bordaient les sentiers, alourdies par l’eau du ciel, s’inclinaient vers le sol, et laissaient tomber leur trop-plein goutte à goutte, avec un petit bruit doux et furtif. Deux rossignols rivaux s’appelaient et se répondaient non loin, et leur chant avait une douceur passionnée, un élan qui emporta Raïssa loin de ce monde de larmes. Elle marcha longtemps, écoutant les rossignols, recevant sur son front de reine l’eau des branches mouillées, aspirant les parfums de la terre et de la verdure dans une sorte d’extase. Non, rien n’était perdu : l’année précédente, elle était haïe de tous ; aujourd’hui, elle avait une amie dans sa belle-sœur, un allié dans son vieux Fadéi. – Valérien lui avait écrit. C’était une marque de politesse, – soit ; mais c’était un premier pas dans la voie des correspondances. Elle pouvait répondre. Oh ! si elle avait osé, comme elle aurait répondu ! Marchant ainsi sous les arbres, dans le demi-jour crépusculaire si doux de ces pays du Nord, elle rêva une lettre à son époux, et ce qu’elle rêva, le voici :

« Vous me haïssez, et vous avez raison, car je vous ai fait tout le mal qu’une femme puisse faire à un homme ; pourtant je ne vous veux que du bien. Depuis que j’ai reçu votre anneau, depuis surtout que j’ai perdu mon père, je ne pense qu’à vous. Votre bonheur m’est mille fois plus cher que le mien ; j’ai perdu peu à peu mes goûts et mes habitudes ; j’ai appris ce qui vous plaisait, et voici que presque à mon insu ma vie s’est modelée sur la vôtre. Vos fleurs préférées sont les miennes, le parterre est semé d’après vos ordres anciens, vos chiens et vos chevaux m’aiment autant qu’ils vous aimaient ; vos livres sont à leur place… Est-ce une ennemie qui a ainsi fondu sa vie dans la vôtre ? Je suis votre femme, Valérien, et je n’ose penser à vous : cependant je sens que je suis jeune, je sais que je suis belle, et je serais heureuse ailleurs, dans une autre sphère, si vous m’aviez laissée dans l’obscurité. Pourquoi ne voulez-vous pas me dire le mot qui déciderait de ma vie ? S’il faut quitter à jamais ce domaine plein de vous, où j’aurais usurpé ma place, dites-le, je m’en irai au loin, si loin que vous oublierez que j’aie jamais existé. Je m’en irai, le cœur brisé, – car si je devais partir, il fallait me le dire, je ne serais jamais venue. Vous vous êtes vengé cruellement ; vous m’avez pris la paix de ma vie, la paix du silence et de la mort, que je pouvais encore rêver. Ne voyez-vous pas que dans cette vie troublée, – où vous avez pris tant de place que je ne vois plus rien qu’à travers vous, – je ne sais plus maîtriser mon esprit ni mon cœur ? Ne sentez-vous pas que ce dévouement de chien soumis n’est pas le fruit de mes réflexions ? Est-il possible que vous ne vous soyez jamais demandé pourquoi je me donne ainsi corps et âme à vous et aux vôtres ? Et enfin, Valérien, à travers les milliers de lieues et l’abîme de honte qui nous séparent, est-ce que vous ne sentez pas que je vous aime ? »

Raïssa avait marché, marché toujours plus vite sur les fleurs pendant qu’elle pensait ainsi, et lorsqu’elle s’arrêta, effrayée du mot qu’elle avait prononcé tout haut, elle sentit sa robe mouillée de gouttelettes d’eau,

— C’est la pluie, se dit-elle ; – mais elle savait bien que c’étaient ses larmes.

Et la lettre qu’elle avait pensée ne fut jamais écrite.

q

Page 1