Chapitre 35
Le lendemain, Raïssa envoya la lettre de Valérien à madame Marsof, avec ce simple mot : « Merci. »
Hélène, par un scrupule de délicatesse, renvoya la lettre de son frère après l’avoir lue, et écrivit au bas : « Je suis bien contente. »
Ces quatre mots firent un bien immense à Raïssa. Ils lui exprimèrent le cas que sa belle-sœur faisait d’elle plus éloquemment que n’eût pu le faire une longue épître.
Elle se demandait si elle ne devait pas aller voir son neveu, lorsqu’elle reçut la visite de madame Persianof. Celle-ci était la bonne langue du canton. Les grands froids et le dégel l’avaient empêchée de venir voir la jeune comtesse ; mais le beau temps revenu ne pouvait manquer de la ramener aussi régulièrement que les quartiers de la lune.
Après quelques phrases et une tasse de thé, la visiteuse aborda le sujet de sa démarche.
— À propos, dit-elle, voilà votre belle-sœur dans de bien mauvais draps !
— Quoi donc ?
— Comment, vous ne savez pas ? Mais vous êtes unique ! Demeurer à portée de la voix, et ne rien savoir ! Le petit Sacha a failli mourir !
— Je sais cela : d’indigestion.
— Pas du tout ! Il a été empoisonné.
— Ah ! fit Raïssa avec prudence.
— Oui, empoisonné, avec des champignons, probablement, ou quelque autre substance qu’on peut mettre dans les aliments, pour faire croire à une indigestion.
— On dit cela ? fit évasivement Raïssa.
— C’est très malheureux pour madame Marsof, continua la visiteuse ; il n’y a plus moyen de la voir.
— Parce que son enfant a été empoisonné ? dit tranquillement la maîtresse du logis.
— Parce qu’après son mari, son fils, cela ferait trop de morts subites, répondit madame Persianof, d’un air mystérieux.
— Alors, continua Raïssa, c’est l’opinion de la province que madame Marsof a préalablement empoisonné son mari, puisqu’elle a essayé sur son fils ?
La visiteuse hocha affirmativement sa tête empanachée de rubans :
— Expliquez-moi alors par quelle méprise elle a manqué son coup la seconde fois, après l’avoir réussi la première ?
Un peu surprise de cette manière tranquille d’énoncer à haute voix des choses si dangereuses et qu’on ne doit se dire qu’à l’oreille, madame Persianof balbutia :
— Je ne sais pas.
— Et pourriez-vous me dire comment il se fait que l’enfant ne soit pas mort ?
— La force de sa constitution, peut-être… fit la dame en hésitant.
— Ce que vous ne savez pas, chère madame, continua Raïssa en souriant, c’est qu’aux premiers symptômes d’indisposition, ma belle-sœur m’a envoyé chercher. Elle sait que je tiens de feu mon père quelques connaissances en médecine, qui, en effet, ne m’ont pas été inutiles dans le cas dont il s’agit.
— Alors, fit madame Persianof interdite, vous étiez présente ?
— C’est moi qui ai arrêté l’indigestion de mon neveu avec quelques calmants, et la preuve, c’est que mon mari a bien voulu m’en remercier beaucoup plus qu’il n’était nécessaire pour si peu de chose.
— Ah ! il vous a écrit ? fit la comtesse, quittant la piste de son premier lièvre pour suivre celle d’un second.
— Sa lettre m’est arrivée hier soir, répondit Raïssa en indiquant l’enveloppe restée sur le bureau.
La dame regarda l’enveloppe, le nom de Raïssa était bien dessus. Celle-ci lui fit le plaisir de sortir pour un instant afin de donner des ordres. Madame Persianof sauta d’un bond sur cette enveloppe qui promettait tant de choses… Malheureusement, elle était vide ; mais le cachet armorié de Gretsky était un témoignage éclatant de la véracité de Raïssa.
La visite fut courte, il fallait bien se dépêcher d’apprendre à autrui les deux nouvelles étonnantes qu’elle avait récoltées.
— Alors, dit-elle à Raïssa au moment de la quitter, vous êtes certaine que madame Marsof… ?
— Je suis certaine d’une chose, indépendamment de toute considération morale, répartit la jeune femme, c’est que lorsqu’on a assez d’esprit pour empoisonner quelqu’un, on n’est pas assez bête pour aller demander des secours à la porte d’en face. La prudence élémentaire ordonnerait d’envoyer chercher un médecin à la ville ; – pendant le temps d’aller et de revenir, le malade mourrait dix fois.
— C’est juste, c’est juste, murmura madame Persianof ; il n’y a rien à répondre à cela.
Elle remonta dans sa voiture, si bouleversée qu’il se passa plus d’un quart d’heure avant qu’elle eût la présence d’esprit de se demander :
— Mais alors, qui est-ce qui a bien pu l’empoisonner ? Car une indigestion… ce serait trop simple !
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