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Chapitre 36

Deux ou trois jours s’écoulèrent, pendant lesquels Raïssa faillit vingt fois écrire à son mari : non qu’elle eût l’intention de lui dire quoi que ce fût de ce qu’elle avait pensé dans le petit bois, mais il lui semblait que la politesse exigeait quelques mots de réponse… Au plus fort de ses perplexités, elle reçut la visite de sa petite messagère, qui l’appelait d’ordinaire auprès du vieux Tikhone.

— Grand-père est très malade, dit la petite ; il raconte toutes sortes de choses, dit qu’il va mourir ; il veut te parler avant.

Raïssa jeta une mantille sur ses épaules, et suivit l’Iris court-vêtue.

Tikhone, de plus mauvaise humeur que jamais, avait la fièvre et geignait de temps en temps ; il se retourna du côté de la fenêtre en entendant le bruit de pas sur le plancher de bois, et Raïssa put remarquer combien le vieillard avait changé pendant les quelques jours écoulés sans le voir.

— Tu veux me parler ? dit-elle en s’approchant. Tikhone grogna deux ou trois fois et s’appuya péniblement sur le coude.

— Hors d’ici, vagabonde ! cria-t-il à sa petite fille, qui le regardait les yeux grands ouverts.

Sans attendre d’autre invitation, elle se dépêcha de sortir en fermant avec soin le loquet de la porte.

— Va fermer l’autre porte, celle de l’escalier, dit le vieillard après un soupir prolongé.

Il n’y avait plus auprès de lui que Raïssa ; elle prit l’injonction pour elle, ferma soigneusement les deux portes, ouvrit la fenêtre pour donner de l’air, et revint près du malade.

— Ferme la fenêtre, gronda celui-ci d’un ton morose ; ce que j’ai à te dire est pour toi seule.

Raïssa obéit et s’assit près de Tikhone, sur un escabeau de bois.

— Écoute, dit le vieillard après avoir repris longuement haleine, il faut que je te raconte quelque chose. J’ai un péché sur la conscience.

Un peu troublée, Raïssa regarda autour d’elle… Tikhone comprit sa crainte.

— N’aie pas peur, dit-il, je te respecte et ne veux point te faire de mal ; mais tu dois entendre ma confession.

— Pourquoi pas le prêtre ? dit la jeune femme, effrayée de ce rôle.

Tikhone haussa les épaules.

— Le prêtre est un brave homme ; on le fera venir pour réciter les dernières prières, mais ce que j’ai à dire, c’est à toi qu’il faut le raconter. Les innocents ont assez souffert. On dit que la dame, ta belle-sœur, a tué son mari, n’est-ce pas ?

Raïssa se pencha sur le malade, prête à recueillir la moindre parole qui sortirait de ses lèvres.

— Ceux qui ont dit que la dame était coupable ont menti, reprit Tikhone avec une colère sourde, et ils le savent bien… oui, ils le savent, les misérables !

Il reprit haleine et regarda Raïssa.

— Vois-tu, je vais te dire ce qui est arrivé. C’était le grand hiver, où il a fait si froid que les loups venaient jusque dans le village manger nos chiens, et parfois nos enfants, quand ils pouvaient les attraper. On avait fait les parts de bois à brûler, mais je ne sais comment il se fit que ma provision était bientôt épuisée, et l’hiver n’était pas près de finir.

Alors, je pensai que beaucoup de bois se perd sans que personne en profite ; dans la grande forêt qui borde la route de Moscou, il y avait des arbres tombés, plusieurs arbres. Je savais bien où, moi, j’y avais regardé assez de fois ! L’intendant que tu as chassé était très dur pour nous autres ; il voulait être le seul à voler, naturellement, et quand il pouvait nous attraper, il n’y manquait pas. Alors, un soir, ton intendant étant allé en ville s’amuser, je partis avec mon petit cheval et un traîneau pour aller ramasser le bois qui pourrissait sans profit pour les pauvres gens.

Le vieillard s’arrêta fatigué, et son souffle haletant souleva deux ou trois fois sa poitrine épuisée.

— Repose-toi, dit doucement la jeune femme.

Tikhone fit un signe négatif.

— Je n’ai pas le temps, dit-il. Alors, pendant que j’étais dans la forêt, je ramassai une pleine charge de bois, et je la mis sur le traîneau, j’eus de la peine, je t’en réponds, car la neige était haute, et j’avais si froid qu’à plusieurs reprises, je pensai que je m’étais gelé les mains ou les pieds. Pourtant j’avais chaud au reste du corps, car je travaillais comme pour sauver ma vie. Quand le bois fut chargé, je courus jusqu’à la route, pour voir si je pouvais sortir du fourré avec le cheval sans être vu. Ce n’était pas seulement l’intendant qui pouvait revenir, il y avait aussi dans le pays d’autres ennemis.

— Lesquels ? fit Raïssa, sûre d’avance de la réponse.

— Les Moroza, qui étaient d’accord avec ton intendant pour faire croire aux maîtres que les récoltes n’étaient pas bonnes, et que le blé se vendait pour rien. Juste comme j’allais m’en retourner pour chercher le cheval, qui était resté dans l’épaisseur de la forêt, voilà que j’entends marcher. Les bottes faisaient craquer la neige durcie, et je pensai que, si c’était un paysan, je ferais peut-être mieux de lui donner quelques bûches que de rester là à me geler à mort. Seulement, ce n’était pas un paysan ; c’était le diable en personne… enfin, c’était Ivan Moroza. « Qu’est-ce qu’il vient faire ici ? pensai-je ; à moins d’être venu comme moi pour voler, un chrétien ne peut pas se promener dans la forêt par un temps pareil ! » Il s’approchait tout doucement, comme un homme qui attend quelque chose, et enfin il entra dans le fourré, par bonheur, en face de moi ; car, s’il s’était trouvé de mon côté, je ne sais pas ce que j’aurais fait. J’avais un couteau, et j’étais enragé par le froid qui me brûlait les oreilles, j’aurais pu avoir sur la conscience un plus grand péché encore.

Je restai un instant sans bouger, et puis voilà que j’entendis approcher un équipage. « Bon, me dis-je, encore quelqu’un ! Ils se sont donc tous donné rendez-vous dans la forêt ce soir ? » L’équipage se rapprochait. Moroza se mit en travers de la route en faisant des gestes. Le traîneau s’arrêta en face de moi. Alors, j’eus bien peur, car je pensai que quelqu’un m’avait vu venir, et que c’était la police du district qui me traquait… Plût au ciel, s’écria le vieillard avec un gémissement plaintif, plût au ciel ! Je n’aurais pas souffert si longtemps, ni passé de si mauvaises nuits !

Il demanda à boire ; Raïssa lui présenta la tasse de thé attiédi ; il y trempa ses lèvres et reprit aussitôt son discours.

— Sais-tu qui se trouvait dans le traîneau couvert ? C’était ton beau-frère, Nicolas Marsof !

Raïssa réprima un cri d’étonnement, et continua à boire pour ainsi dire les paroles de Tikhone.

— C’était Marsof, mais il dormait comme on dort de l’éternel sommeil : pourtant il était bien vivant, car il ronflait très fort, ce qui m’étonna. La nuit était si tranquille et si claire que je voyais tout comme en plein jour. La lune éclairait le chemin : je n’osais remuer ; on entendait tomber les branches cassées dans l’épaisseur de la forêt. Juge un peu si je pouvais me dégourdir les jambes ! Je n’avais qu’une peur, c’était que mon cheval ne se mit à hennir en sentant les autres ; mais, le pauvre animal, il était tout stupide de froid ! Alors, Moroza s’approcha du traîneau. C’était Vassili qui le conduisait. Tu ne connais pas Vassili ?

— Non, fit Raïssa.

— Il est cocher chez madame Persianof ; il était affranchi. L’ancien seigneur Marsof, le père de celui dont je te parle, aimait trop à affranchir ses serfs ; il les gâtait, et cela n’a pas profité à son fils.

Moroza s’approcha donc du traîneau, et regarda dedans.

— Il est entré chez nous, n’est-ce pas ? dit-il à Vassili. Le cocher lui répondit que oui. – C’est ma femme qui l’a invité ? – Oui, dit encore Vassili, elle l’a arrêté comme il passait devant sa porte, et l’a invité à boire une tasse de café qu’elle avait préparée pour lui, à cause du grand froid. – Et il est entré ? dit Moroza en riant. – Oui, il est entré, répondit le cocher. Alors Moroza tira un couteau de sa ceinture et dit à Vassili : – Si tu veux m’aider, je te donnerai cent roubles, et si tu ne veux pas, je vais te saigner comme un veau. Vassili se mit à appeler son maître ; mais le maître dormait toujours.

— Tu peux crier, lui dit Moroza, il ne t’entend guère, il a pris du café, et cela fait dormir… Je ne comprenais pas bien, et j’avais si froid que je croyais mourir. Alors Vassili se mit à parler avec Moroza, et ils parlèrent longtemps. À la fin, ils prirent le maître l’un par les bras, l’autre par les jambes, et ils le portèrent dans le fourré, de l’autre côté de la route. On l’assit sur une souche tombée. Il se laissait faire, le malheureux ! il n’avait connaissance de rien. On lui laissa sa pelisse, mais en ayant bien soin de l’ouvrir.

— Tu n’as pas crié ! dit Raïssa pâle d’horreur, tu n’as pas essayé de le défendre !

— Que pouvais-je faire ? Ils étaient deux, j’étais tout seul, puisque le maître était comme mort. C’est là mon péché, que Dieu me le pardonne ! Eh bien, ils laissèrent là le seigneur pendant une heure, peut-être, je ne sais pas. Pendant qu’ils le portaient, j’avais profité du bruit qu’ils faisaient sur la neige pour aller retrouver mon cheval ; la nuit était si tranquille, t’ai-je dit, que j’entendais tout. Au bout de quelque temps, il y avait certainement plus d’une heure, peut-être bien deux, je les croyais partis, je me rapprochai de la route ; j’entendis la voix de Moroza qui disait tranquillement : Comme ça, personne ne peut rien dire. Il a eu tort de dormir ; par un froid pareil, quand on s’endort, c’est pour toujours. Ils avaient remis le seigneur dans son traîneau ; on l’avait enveloppé dans ses bonnes fourrures, – mais il ne ronflait plus. Il était mort, – gelé ! que Dieu ait son âme ! ils l’ont trouvé mort quand ils ont regardé dans le traîneau là-bas ; – il y avait longtemps qu’il n’était plus de ce monde !

— Alors, dit Raïssa frémissante, il avait péri avant d’arriver à la ville !

— Je te dis, fit Tikhone avec impatience, qu’il était mort avant d’être sorti de ses terres. Il y avait peut-être bien autre chose que du pavot dans le café de Mavra ! Toujours est-il que le café l’avait fait dormir comme il faut !

— C’est Moroza et sa femme qui ont commis le crime, murmura Raïssa, et c’est eux qui calomnient la veuve innocente !

— Moroza a tué son propre frère, je le dis devant Dieu, dit le vieillard en faisant le signe de la croix pour fortifier son assertion.

— Et tu n’as rien dit, s’écria Raïssa pleine d’horreur, tu n’as pas dénoncé les meurtriers ! tu as laissé accuser une innocente, une malheureuse veuve !…

— D’abord, répliqua Tikhone d’un ton bourru, quand je rentrai chez moi avec mon traîneau chargé de bois, j’avais laissé pendre mes jambes, comme un imbécile que j’étais, et mes deux pieds étaient gelés. Ma femme eut bien de la peine à me les soigner, et je crus pendant quelque temps que je resterais infirme. C’est depuis ce temps-là que je suis malade. Et puis, quand j’aurais parlé, est-ce que la justice aurait fait attention aux paroles d’un pauvre diable comme moi ? Le seul résultat aurait été de me faire saigner tout doucement dans le bois par Moroza ; il l’avait promis à Vassili, il ne se serait pas gêné davantage avec moi.

Voilà, maîtresse ; c’est mon péché d’avoir gardé le silence, et je ne voulais pas mourir sans l’avoir raconté à quelqu’un. À présent, le prêtre peut venir.

— Pourquoi m’as-tu dit cela, à moi ? demanda Raïssa ; je ne suis pas un prêtre, je n’ai pas pouvoir du ciel pour te pardonner ?

— Toi, fit Tikhone en la regardant, tu es une bonne femme, et tu fais du bien à tout le monde. Quand je serai mort, tu pourras dire ce qu’il te plaira.

Il se tourna du côté opposé, et parut s’endormir. Raïssa quitta doucement la cabane.

Le grand jour l’aveuglait, le grand air la grisait ; au sortir de l’atmosphère étouffante de la petite chambre basse, après le récit stupéfiant d’un crime si hardiment combiné, si adroitement exécuté, la jeune femme avait peine à revenir à la vie réelle ; tout cela lui paraissait un lourd cauchemar.

Comme elle se dirigeait vers sa maison, elle aperçut au loin, dans les champs, Hélène et son petit garçon qui revenaient d’une promenade peu lointaine. Parfois, en plein jour, madame Marsof se hasardait à quitter son parc et à donner un peu d’air plus vif aux poumons de son fils ; mais elle rentrait toujours bien avant la chute du jour, car elle craignait tout de ses ennemis.

Raïssa, l’âme encore toute saisie de ce qu’elle avait entendu, se mit à courir sur la route, prit à travers champs, et parvint à atteindre sa belle-sœur avant qu’elle eût franchi la porte de son jardin.

Au son d’une voix qui l’appelait par son prénom, madame Marsof s’était arrêtée ; elle ne reconnut pas d’abord Raïssa, qui courait avec une agilité peu ordinaire chez les femmes du monde ; mais en la reconnaissant, elle ne put s’empêcher de lui sourire : cet empressement à la voir lui paraissait bien doux après tant de mois de solitude et d’abandon. Celle qui la recherchait, fût-elle sa plus cruelle ennemie, de par les lois du monde, elle n’eût pu retenir un mouvement de sympathie à la vue de tant de cordialité.

Raïssa, tout essoufflée, s’arrêta devant sa belle-sœur, sans pouvoir parler. Celle-ci, toujours en souriant, lui tendait la main ; la jeune femme y mit la sienne.

— Maman, dit tout à coup Sacha, c’est la tante qui est venue quand j’étais malade !

— Tu me reconnais ! fit joyeusement Raïssa.

— Mais oui, vous êtes une si bonne tante, et vous m’avez si bien soigné.

Sacha prit la main de Raïssa, pendante le long de sa robe, et la baisa avec un respect chevaleresque à la fois comique et touchant chez un enfant de cet âge.

Madame Marsof souriait toujours. Raïssa mit un baiser sur le front trop blanc et trop délicat du petit garçon, puis, s’adressant à la mère :

— J’ai appris de grandes nouvelles, dit-elle ; vous serez bientôt, je l’espère, aussi nettement justifiée aux yeux de tous que vous l’étiez déjà aux miens.

Madame Marsof pâlit et s’appuya à la palissade.

— On vous a dit quelque chose ? murmura-t-elle.

— Je sais tout : le lieu ; les noms, – j’ai un témoin, j’en aurai deux.

Elle s’arrêta, car sa belle-sœur pouvait à peine se soutenir, et sa pâleur s’accentuait de plus en plus.

— Ayez confiance, dit Raïssa, et elle embrassa une seconde fois le petit garçon qui la regardait avec un étonnement mêlé d’un peu de frayeur.

— Que pouvez-vous ? dit faiblement Hélène.

— On peut tout ce qu’on veut fermement, quand on a le bon droit de son côté, répliqua la jeune femme avec élan, et j’ai juré de consacrer ma vie à cette cause…

Les yeux des deux jeunes femmes se rencontrèrent, et les joues d’Hélène reprirent un peu de couleur.

— Si vous me tirez de peine, dit-elle, mon frère serait capable de…

Raïssa rougit et baissa vivement la tête. Le petit garçon s’était approché d’elle, elle lui prit la main en jouant, et se mit à caresser cette main fluette.

— L’enfant ne sort pas assez, dit-elle.

Hélène hocha tristement la tête.

— Je n’y peux rien, dit-elle avec un soupir. Je crains tant !

Une forme longue et maigre se dessina sur la route à quelque distance.

— Voyez, dit Hélène en l’indiquant, je suis suivie, épiée…

— Est-ce bien vous ? fit Raïssa ; ne serait-ce pas moi ?

— Oh ! vous, vous êtes l’envoyée du Tsar, vous êtes une personnalité sacrée ! N’avez-vous pas vu combien on vous respecte ici ?

Il y avait un peu d’amertume dans le ton dont furent prononcées ces paroles. Raïssa le comprit.

— Vous avez eu un cocher nommé Vassili ? dit-elle, pour changer la conversation.

— Oui, c’est lui qui conduisait mon mari…

— Ne vous étonnez pas si vous le voyez reparaître chez moi ; j’ai l’intention de le prendre à mon service.

Hélène allait répondre, un geste de Raïssa lui coupa la parole.

— Au revoir, dit-elle, rentrez chez vous.

Un geste d’adieu, une caresse au petit garçon, et les deux femmes se séparèrent. Raïssa n’avait pas fait dix pas qu’elle avisa Mavra, éternellement souriante et pleine de douceur.

— Bonsoir, madame, dit celle-ci.

Trop indignée pour pouvoir répondre, Raïssa fit un signe de tête, et pressa le pas. Mavra, immobile an milieu du chemin, la regarda s’éloigner.

— Quel malheur, murmura-t-elle sans cesser de sourire, quel malheur qu’on ne puisse pas toucher à celle-là !

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