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Chapitre 37

Huit jours ne s’étaient pas écoulés que madame Persianof éprouva une des plus fortes secousses de sa vie : la calèche des Gretsky, attelée de quatre chevaux noirs, s’arrêta devant son perron, et Raïssa, Raïssa elle-même en descendit !

La surprise était si forte que madame Persianof resta un moment, les yeux fixes, à se demander si elle ne rêvait pas ; mais Raïssa, en demi-deuil, avec de fort jolis rubans lilas, s’avançait vers elle et lui tendait la main.

— Vous le voyez, dit-elle, madame, je me suis hasardée jusque chez vous !

La visite de Raïssa était une faveur jusqu’alors plus recherchée qu’obtenue. Cette humble fille d’un chirurgien sans fortune avait su prendre dans le pays la suprématie que donne l’indifférence à tout ce qui est l’opinion publique. Si la jeune femme, que le sort avait faite si inopinément comtesse Gretsky, avait recherché les suffrages de la province, nul doute qu’elle ne se fût vu fermer toutes les portes. Au contraire, elle avait, pour ainsi dire, muré sa vie, et dès lors c’était à qui s’efforcerait d’y pénétrer.

— Charmée ! charmée ! répétait madame Persianof en contemplant sa visiteuse avec un véritable ravissement. Quel bonheur, en effet, de pouvoir raconter à tout venant qu’elle avait enfin reçu une visite de la jeune comtesse !

Raïssa, souriante, montrait une bienveillance sans égale. Cette « fille de rien », qu’on avait voulu mettre au ban de la société provinciale, condescendit à accepter un modeste goûter : sa robe, ses rubans, sa coiffure, tout fut trouvé délicieux, et elle daigna promettre à madame Persianof le patron d’un corsage merveilleux, qui la ferait paraître deux fois plus mince.

— À charge de revanche ! dit l’hôtesse. Quand pourrai-je faire quelque chose qui vous soit agréable ?

— Si j’allais vous prendre au mot ! répliqua Raïssa, avec le plus aimable sourire.

— J’en serais enchantée !

— Cela se trouvera peut-être, répondit la jeune femme avec le même enjouement.

Après goûter, ces dames parlèrent de chevaux, et l’on alla voir les écuries. Les cochers firent admirer leurs bêtes, et Raïssa dut subir le récit de leurs prouesses. Pendant que madame Persianof lui versait, intarissable, le filet continu de ses paroles, la jeune comtesse examinait ce qui l’entourait. Un des cochers, trapu, barbu, n’offrait rien de particulier à cet examen. L’autre, plus jeune, avait une expression presque farouche, comme celle d’un homme qui en veut aux autres, peut-être à lui-même. C’est à celui-ci que s’arrêta l’attention de Raïssa.

— Comment nommez-vous cet homme ? demanda-t-elle pendant qu’il promenait un trotteur à la longe.

— Vassili. C’est un ancien serf de votre belle-sœur, – c’est un affranchi.

— Vous l’avez depuis longtemps ?

— Dix-huit mois… C’est un bon cocher, mais un peu ombrageux. On ne l’aime pas ici, et moi-même, à vrai dire, je préfère Grégoire.

— On m’a dit qu’il connaît fort bien notre contrée, dit Raïssa, qui avait pris ses informations, il a été partout ; il n’est pas un recoin du pays qui ne lui soit familier ; je regrette qu’il soit à votre service. Mon cocher vient de Pétersbourg, où il était allé tout jeune, et il m’égare parfois dans mes longues courses… Si Vassili avait été ailleurs que chez vous, je me serais fait un plaisir de l’enlever à ses maîtres ; mais, avec vous, ce serait un cas de conscience !

— Ah ! Dieu, non ! s’écria madame Persianof, et aussitôt appelant le cocher : – Vassili, veux-tu aller avec la comtesse ? dit-elle ; voilà qu’elle a envie de t’engager.

L’affranchi regarda Raïssa. Le visage de la jeune femme exprimait la plus complète indifférence.

— C’est que je n’aime pas beaucoup ce pays, dit-il d’un air morose.

— Il y aura eu des chagrins d’amour, dit en français madame Persianof, persuadée qu’elle faisait preuve d’une grande perspicacité.

— Et moi, je voudrais le connaître, répliqua Raïssa d’un air détaché. Si tu veux me conduire, je te donnerai vingt roubles argent par mois.

— Ah ! ma chère, s’écria l’hôtesse, vous rendrez le pays impossible si vous donnez des gages pareils à vos gens !

— C’est une fantaisie, répondit Raïssa ; qui n’a pas de fantaisies ?

Vassili était un homme intéressé ; la haute paie promise l’attirait visiblement. De plus, l’axiome qui dit : Tout criminel revient tôt ou tard au lieu de son crime, n’est pas dépourvu de fondement. Depuis longtemps, Vassili se sentait attiré par le désir de revoir le lieu et les visages témoins d’un passé qu’il cherchait vainement à chasser de sa mémoire ! Après une courte hésitation, il répondit :

— J’accepte, avec la permission de madame.

— C’est accordé, dit l’hôtesse, de bonne humeur.

— Nous voilà quitte à quitte, dit Raïssa en retournant au salon ; vous m’empruntez mon patron de corsage, je vous emprunte un cocher…

— Dites que vous m’en débarrassez ! conclut madame Persianof ; sa figure m’était on ne peut plus déplaisante.

Vassili partit le soir même avec Raïssa, qui, pour cette fois, dérogeant à ses habitudes, voulut bien dîner hors de chez elle. Dès le lendemain, le nouveau cocher monta sur le siège, et, à la grande mortification des gens de la comtesse, ce fut lui, désormais, – un intrus, – qui eut l’honneur de la conduire.

Mais il y eut sur la terre quelqu’un de plus mortifié et de plus étonné que les gens de Raïssa : ce fut madame Persianof, car jamais, au grand jamais, elle ne revit la jeune femme dans sa maison.

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