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Chapitre 38

Pendant une quinzaine, Raïssa battit le pays avec son nouveau cocher ; le temps était magnifique, les blés croissaient rapidement ; c’était une ivresse pour la jeune femme que de voler sur les routes unies, au galop rythmique d’une troïka irréprochable.

Vassili, d’abord inquiet, avait repris une sorte d’assiette ; il n’était pas allé voir ses anciens compagnons de servitude ; on eût dit que la maison Marsof n’avait jamais rien eu de commun avec lui ; une fois seulement il se trouva pris au dépourvu. Comme il ramenait ses chevaux de la rivière, il se trouva face à face avec Ivan Moroza. Celui-ci avait l’air tranquille et même narquois.

C’était un homme trapu et vigoureux, à la barbe rousse, aux yeux enfoncés, si enfoncés qu’ils paraissaient petits ; son regard, mobile et curieux, voyageait sans cesse d’un endroit à l’autre, – prétexte excellent pour éviter les yeux qui cherchaient les siens.

— Eh bien ! frère, te voilà revenu parmi nous ? fit Moroza en se plantant au milieu du chemin, les bras ballants.

— Oui, grommela Vassili, – pas pour mon plaisir.

— Eh ! eh ! tu as une bonne maîtresse, – une dame bien riche, bien aimable ; tâche de bien la conduire, hein ? qu’il ne lui arrive rien ! Tu n’as pas toujours eu de chance !

— Que la colère de Dieu tombe sur toi ! murmura Vassili en poussant brutalement ses chevaux sur la route, au risque d’écraser l’imprudent qui lui parlait.

Ce fut leur unique entrevue. Moroza n’avait plus rien à dire à cet homme, plus sa victime que son complice. Il se tenait pour satisfait de lui avoir prouvé qu’il ne craignait pas une délation.

Vassili était un homme intéressé, avons-nous dit, mais ce n’était pas une âme perverse. Il avait quitté le pays avant que la rumeur publique accusât madame Marsof, et, depuis, s’était peu occupé des on-dit. Lorsqu’il apprit, par les commérages des gens, combien le crime avait été fatal à la veuve, lorsqu’il sut que l’enfant avait bien failli rejoindre son père, il éprouva un sentiment très proche parent du remords, si ce n’était pas le remords lui-même.

Raïssa, sans paraître y attacher d’importance, étudiait toutes les ombres qui passaient sur cette physionomie déjà peu avenante. Elle suivait le travail mystérieux de la conscience dans les profondeurs d’une âme fruste. Un jour, elle s’arrangea pour passer en équipage le long du jardin de sa belle-sœur à l’heure de sa promenade Un regard, un sourire furent échangés. Ce jour-là, Vassili, qui avait salué son ancienne maîtresse en passant, refusa de souper, et s’en alla cacher sa mauvaise humeur dans la grange.

Un mois environ s’était écoulé. Le vieux Tikhone avait repris des forces avec les beaux jours ; ses rhumatismes l’avaient en partie abandonné, ou plutôt s’étaient concentrés sur les jambes.

— Je veux aller en pèlerinage à Saint-Serge, disait-il souvent à Raïssa ; mais ses pieds ne paraissaient pas fort disposés à le porter si loin.

— Écoute, lui dit un jour sa protectrice, puisque tu as promis d’aller à Saint-Serge, et que tu ne peux pas y aller à pied, je t’y ferai aller, moi, en voiture, mais à une condition.

— Oh ! mère bienfaitrice, s’écria Tikhone, transporté de joie, tout ce que tu voudras ! Ordonne, et j’obéirai comme un animal domestique, pourvu seulement que j’accomplisse mon vœu, et que Dieu ne reste pas fâché contre moi !

— Eh bien ! tu feras tout ce que je te dirai ; à ce prix, tu feras ton pèlerinage. D’abord, il faut que tu viennes loger chez moi.

— Pourquoi ? fit le paysan avec répugnance ; je suis bien ici.

— Tu n’y guériras pas, répliqua Raïssa avec autorité ; d’ailleurs, tu promets d’obéir, et voilà déjà que tu regimbes !

— Fais comme il te plaira, murmura le vieillard d’un air soumis.

La vie lui parut plus douce qu’il ne l’avait supposé ; il avait redouté les belles pièces, vastes et claires, où le paysan, accoutumé à son isba, sombre et basse, se sent comme perdu ; Raïssa le fit loger dans une chambre des communs, aussi basse qu’il pouvait le désirer, – mais propre et aérée. Les enfants des domestiques jouaient dans la cour, et leurs voix claires amusaient le vieillard à toute heure du jour ; les chiens de garde entraient souvent pour le voir, poussant avec leur museau, pour se faire un passage, la porte, qui retombait entraînée par son propre poids, et sautant par la fenêtre peu élevée, quand la visite leur paraissait avoir suffisamment duré. Tout ce remue-ménage empêchait le vieux Tikhone de trouver le temps trop long, et, d’ailleurs, il avait un rayon de soleil dans la journée : la présence de Raïssa pour un quart d’heure.

— Tu m’as promis que je guérirais d’abord, et puis que j’irais à Saint-Serge, répétait-il tous les matins.

— Sans doute, lui répondit Raïssa, certain jour qu’elle le voyait plus malléable que de coutume, mais tu m’as promis à ton tour de m’obéir aveuglément. Je vais te demander quelque chose.

— Ordonne, répondit le vieillard soumis.

— Vassili est ici, tu sais ?

— Je l’ai vu, répondit Tikhone d’un ton profondément humilié.

— Il va venir ici ; tu lui diras ce que tu m’as raconté.

— Non, non ! s’écria le malheureux d’un air épouvanté, – pas cela, ma bienfaitrice, pas cela ! Ordonne-moi autre chose !

— C’est cela qu’il faut, et non autre chose !

— Tu en es le maître, répondit Raïssa sans s’émouvoir ; mais alors tu n’iras pas à Saint-Serge, et tu mourras sans que Dieu t’ait pardonné ; non seulement le péché que tu as commis restera sur ta conscience, mais encore, quand il te demandera pourquoi tu n’as pas accompli ton vœu de pèlerinage, tu pourras lui répondre que tu n’as pas voulu !

La jeune femme avait trouvé la fibre qu’il fallait faire vibrer. Ce mélange de religion et de superstition, de familiarité et de foi naïve, était juste ce qui pouvait émouvoir l’âme peu cultivée du vieux Tikhone.

Cependant la lutte fut longue, si longue que le courage faillit abandonner plusieurs fois Raïssa. Lutter avec les forces physiques de la nature n’est rien auprès de ce qu’il faut dépenser d’énergie pour lutter contre l’ignorance qui se dérobe et la conscience obscure qui ne veut pas de lumière. On a plus vite fini de détourner le cours d’un fleuve que de faire comprendre la vérité à quiconque trouve son profit à l’ignorer.

À la fin, vaincu par la sévérité de Raïssa, par son refus absolu de le conduire à Saint-Serge s’il s’obstinait à ne point parler, Tikhone finit par promettre de répondre s’il était interrogé, et de dire la vérité quand il le faudrait.

Ce point obtenu, Raïssa s’empressa d’en profiter ; d’un jour à l’autre le vieillard pouvait se raviser, et tout était à refaire. Dès le lendemain elle prit ses mesures pour que Vassili fût obligé de venir la chercher dans la chambre de Tikhone.

Le cocher ne connaissait point particulièrement le vieillard ; dans la foule des serfs, il ne l’avait jamais remarqué. C’est donc sans aucune arrière-pensée qu’il entra dans la petite chambre claire où la fenêtre, ce jour-là, n’était point ouverte, – contre l’habitude. Il entra, un paquet de lettres à la main, car il revenait de la poste, et le présenta à sa maîtresse.

— Mets-le sur la table, dit Raïssa.

Le cocher obéit et traversa la petite pièce pour aller déposer son fardeau sur un petit guéridon.

Pendant qu’il exécutait ce mouvement, Raïssa avait passé entre lui et la porte, de sorte qu’au retour il la trouva qui lui barrait le passage.

Les convenances interdisant à un serviteur de rester en présence de ses maîtres, à moins que ce ne soit pour les servir, Vassili resta debout, sa casquette à la main, dans l’attitude de quelqu’un qui attend des ordres.

— Est-il vrai, Vassili, dit Raïssa, que tu étais au service de mon beau-frère Marsof quand il est mort ?

Une pâleur livide s’étendit sur le visage du cocher. Il regarda la porte, puis la fenêtre, et enfin, toussant dans sa main pour déguiser l’altération de sa voix devenue soudainement rauque :

— C’est vrai, madame, dit-il.

— On m’a dit que c’est toi qui le conduisais le jour du malheur ?

Raïssa parlait d’une voix si calme que le cocher reprit courage, pensant qu’il s’agissait de satisfaire un accès de curiosité féminine.

— C’est encore vrai, madame.

— Quand t’es-tu aperçu que ton maître était mort ? fit la jeune femme sans regarder son serviteur. Elle jouait avec les glands de son ombrelle, et ne paraissait point autrement préoccupée.

— Comme tout le monde, répondit Vassili, d’une voix plus assurée : quand nous sommes arrivés devant la maison de ville, et qu’on a appelé le maître pour descendre.

— C’est alors seulement ? Pendant la route, le maître n’avait point parlé ?

— Il ne nous parlait guère en chemin, fit Vassili, et d’ailleurs, par ce froid…

— Combien êtes-vous restés de temps en route ?

Vassili regarda plus attentivement la jeune femme, toujours impassible, et une vague terreur pénétra ses membres sous la forme d’un frisson.

— Je n’ai pas fait attention, répondit-il avec moins d’assurance.

— À quelle heure étiez-vous partis ?

— À six heures du soir.

— Vous êtes arrivés… ?

— À dix heures et demie.

— Il vous a fallu quatre heures et demie pour faire vingt-cinq verstes ?

Raïssa ne jouait plus avec son ombrelle, et son regard cherchait celui de Vassili.

— Le maître s’était arrêté chez la femme d’Ivan Moroza, dit-il, se raccrochant à un faible espoir.

Un grand silence se fit dans cette petite pièce, silence si profond qu’on entendait le tic-tac de la montre de Raïssa.

— Vous ne vous êtes pas arrêtés ailleurs ? demanda la jeune femme.

— Non, madame, dit le cocher en baissant la tête.

Tikhone écoutait en silence, blême aussi de terreur, à la pensée de ce que sa maîtresse allait lui ordonner.

Après un court silence, Raïssa reprit d’une voix claire et nette :

— Le vieillard que voici prétend t’avoir vu dans la forêt, ce jour-là, après sept heures, et tu parlais avec Ivan Moroza.

Vassili jeta un regard désespéré autour de lui ; ses yeux farouches s’arrêtèrent sur le visage de Raïssa ; – mais il les baissa sous le regard ferme et assuré de la jeune femme. Il sentait bien qu’elle n’avait pas peur de lui.

— Qui a dit cela ? fit-il d’une voix enrouée. C’est toi, vieillard ? À ton âge, et si près de la mort, tu n’as pas peur de la justice du ciel, que tu peux ainsi mentir ?

— Ne blasphème pas, cria Tikhone, n’invoque pas en vain la justice divine. – J’étais dans la forêt quand vous avez tiré le seigneur de son traîneau, j’y étais quand vous l’y avez remis… je sais tout !

Vassili leva fièrement la tête.

— Si tu sais tout, dit-il, tu sais aussi qui avait endormi le maître et quelle main m’a conduit au crime ?

— Il dit la vérité, répliqua Tikhone en étendant la main vers le coupable, ce n’est pas lui qui avait préparé le crime. Qu’il raconte lui-même ce qui s’est passé, et tu verras, maîtresse, si lui ou moi nous mentons.

Raïssa se tourna vers le cocher. Nul ne sait ce que celui-ci lut sur son visage, mais il se redressa et ne sembla plus porter le fardeau de honte et de terreur qui l’écrasait l’instant d’auparavant.

— La femme d’Ivan Moroza, dit-il, avait endormi le seigneur avec un breuvage, un philtre, je ne sais quoi… je n’en avais pas connaissance, et je conduisais le maître à travers la forêt, quand Moroza se présenta devant moi. Est-ce vrai, vieillard ?

— C’est vrai, affirma Tikhone avec un signe de tête ; continue.

— Il me fit arrêter mes chevaux et me commanda de prendre le seigneur et de l’exposer à la gelée pour rendormir à jamais. Je ne voulais pas ; il me menaça de me tuer. Est-ce encore vrai ?

— Continue, fit Tikhone avec le même geste.

— Que pouvais-je faire ? Mourir aussi, sans profit pour personne ? J’obéis au plus fort. Le seigneur s’endormit sans souffrir, et nul n’en aurait jamais rien su si ce maudit vieillard n’avait parlé. Dis, toi, que faisais-tu dans la forêt à cette heure et par ce froid, tel que nul chrétien n’eût osé s’y risquer, s’il n’avait été poussé par le diable ?

— Je volais du bois, répondit tranquillement Tikhone.

Vassili baissa la tête.

— Maîtresse, dit-il, fais de moi ce que tu voudras ; mais, si la justice me frappe, ce sera une insigne iniquité ; sans Ivan Moroza, je serais innocent de tout crime.

— Pourquoi as-tu accepté le prix du sang ? fit Raïssa de sa voix grave et pure.

Le serviteur coupable baissa la tête plus bas encore. Là, il était sans défense.

— Ta cupidité t’a perdu, continua la jeune femme ; – toi aussi, dit-elle à Tikhone, tu as été frappé dans ta chair pour avoir voulu t’approprier le bien d’autrui : ton corps souffre ; – mais celui-ci, – elle indiquait Vassili – est plus malheureux que toi, car c’est son âme qui est malade, et cela ne se guérit pas.

Le silence régna derechef dans la petite chambre basse. Au dehors, le soleil de midi dorait le sable de la cour, les enfants jouaient, les mille bruits de la ferme remplissaient joyeusement l’air… Raïssa se sentit étouffer. Elle alla ouvrir la fenêtre, et l’air pur de la vie universelle entra aussitôt avec un rayon de lumière.

— Écoutez, dit-elle aux deux hommes consternés, qui la regardaient agir sans oser faire un mouvement : votre vie est dans mes mains. Non seulement vous avez tué un innocent, mais vous êtes cause que la veuve a été soupçonnée, que ses amis et sa famille lui ont manqué, que son âme injuriée est, par votre faute, accablée d’une mortelle douleur. Si vous voulez achever de vivre en paix avec Dieu et vous-mêmes, il faut avoir le courage d’avouer votre faute à la face de tous, quand je l’ordonnerai.

— Nous serons envoyés en Sibérie, dit Vassili d’un air sombre.

Raïssa fit un signe négatif.

— J’obtiendrai votre grâce à tous les deux, si vous voulez avouer ; je vous le promets, et je vous rendrai assez riches pour que vous puissiez offrir autant de cierges que vous voudrez aux images miraculeuses. Vous aurez le pardon du Tsar sur la terre, et celui de Dieu dans le ciel.

Ce n’était pas à la légère que Raïssa avait invoqué le nom du Tsar ; elle savait que ces âmes frustes la considéraient comme directement envoyée par l’Empereur, comme une sorte de mandataire toute-puissante, à laquelle rien n’osait résister.

— Fais ce que tu voudras, dit enfin Vassili. Depuis ce malheur, j’étais un autre homme, un malheureux qui n’osait plus penser à rien. J’ai passé tant de nuits sans dormir ! À présent, je dormirai peut-être.

— La paix du Seigneur est sur ceux qui se repentent, dit Raïssa. Va, et sers-moi fidèlement.

Vassili s’inclina jusqu’à terre et sortit.

— Quand m’emmèneras-tu à Saint-Serge ? dit Tikhone à sa bienfaitrice.

— Tu es bien pressé, répondit celle-ci. Attends encore, ce n’est pas fini.

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