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Chapitre 39

Vassili s’en alla au bord de la rivière méditer sur les conséquences de son aveu ; à vrai dire, il se sentait l’âme plus légère. Un crime est chose lourde à porter, surtout pour celui qui ne l’a ni conçu dans son intérêt personnel, ni exécuté pour satisfaire sa vengeance. Il sentait bien que son existence future dépendait de Raïssa, et, chose étrange, il ne pensait point à souhaiter sa mort. Cette jeune femme lui paraissait en quelque sorte douée d’une puissance surnaturelle ; une vague terreur se mêlait au respect qu’il ressentait pour elle ; – le nom du Tsar, si habilement évoqué par Raïssa, achevait de convaincre le coupable qu’il était absolument à la merci de la jeune femme, maîtresse de le perdre ou de le sauver.

Pendant qu’il retournait ces pensées dans son cerveau de paysan obtus, il aperçut au loin Moroza qui revenait de la ville avec un chariot plein de provisions. Vassili se détourna pour l’éviter, mais il avait pris par la grande route, et dix minutes après, à son grand étonnement, il se voyait rejoint par Moroza, juché sur un des montants de la télègue ; l’astucieux intendant avait pris un chemin de traverse.

— Depuis quand évites-tu tes amis ? fît Moroza avec un mauvais sourire.

Vassili ne voulait pas répondre, mais ce rire le mit en colère.

— Tu n’es pas de mes amis, dit-il ; passe ton chemin.

— C’est depuis que tu es si bien avec la comtesse que tu es devenu si fier ? demanda Moroza d’un ton goguenard.

Vassili leva les épaules et lui tourna le dos.

— On voit bien des seigneurs aimer des paysannes, fit Moroza en faisant allonger le pas à son cheval pour rattraper Vassili, qui s’en allait à grandes enjambées ; quand une comtesse aimerait un cocher, il n’y aurait rien là d’étonnant !

Vassili se retourna et cracha à terre en signe de mépris.

— Langue de serpent, démon, dit-il avec dégoût, il faut que tu baves sur tout ce qui t’entoure. Laisse là cette honnête femme, ou je…

Il fit un geste de menace, et Moroza arrêta son cheval.

— Eh ! eh ! comme tu prends feu ! on ne peut plus seulement rire avec toi ! Autrefois tu étais un bon vivant !… tu as bien changé !

Au lieu de lui répondre, Vassili lui jeta un regard chargé de haine.

— Tu es très bien avec ta madame, voilà tout ce que je voulais dire, continua Moroza. Elle ne sort plus qu’avec toi. C’est très bien ; mais prends garde à elle. C’est une fine mouche. Pourvu que tu n’aies pas déjà bavardé !

Moroza parlait ainsi absolument sans raison : il était loin de se douter combien il était près de la réalité. C’était une simple précaution qu’il prenait ; mais à la vue d’un mouvement de trouble que Vassili ne put maîtriser, il conçut une crainte plus sérieuse.

— Tu n’as pas bavardé, hein ? fit-il avec insistance.

— Bel avantage que j’aurais à bavarder ! répondit Vassili, avec un geste d’ennui.

— Écoute, frère, viens prendre une tasse de thé chez nous, dit Moroza subitement inquiet ; viens, j’ai de bonne eau-de-vie…

— Grand merci, fit le cocher, ta ménagère prépare trop bien la boisson qu’elle offre à ses hôtes.

Sans attendre de réponse, il prit à travers champs, et fut bientôt hors de la portée de la voix.

Moroza rentra pensif chez lui. Sa femme l’attendait sur le seuil ; à peine avait-il quitté les rênes qu’elle s’empressa de dételer le cheval. En un clin d’œil la télègue fut déchargée, remisée, le cheval eut du foin dans son râtelier et de la paille jusqu’aux genoux.

Les époux rentrèrent dans leur maison, et Mavra apporta sur la table le samovar fumant, préparé à l’avance.

— Tout va bien ? demanda-t-elle laconiquement.

— Tout va bien à la ville, répondit Moroza. Mais il y a quelque chose… j’ai rencontré Vassili…

— Le cocher ?

— Oui.

Les deux époux s’entre-regardèrent.

— Je n’ai rien pressenti de bon lorsqu’il est revenu par ici, continua Moroza ; cette comtesse y voit trop clair, je n’aime pas cela.

— T’a-t-il dit quelque chose ? demanda Mavra, soudain soucieuse.

Le paysan raconta sa récente entrevue jusque dans les plus petits détails. Sa femme l’écoutait avec attention sans rien dire.

— Ce n’est pas bon, fit-elle quand il eut terminé. Il pourrait bien nous jouer un tour.

— Comment l’en empêcher ? demanda l’intendant.

Mavra le regarda entre les deux yeux, et comprenant la portée de la question :

— Non, dit-elle ; ce ne serait pas prudent. Ce qu’il faudrait faire, ce serait de nous hâter, sans quoi nous perdrons le fruit de nos peines. Il faudrait en finir avec ta belle-sœur ; – Mavra sourit en prononçant ce mot, qu’elle accentuait avec dédain ; – si elle n’était plus là, ce n’est pas le petit qui nous gênerait beaucoup : on nomme un tuteur ; les tuteurs, ce n’est pas gênant, ils ne s’occupent jamais de rien.

— Oui, dit Moroza, mais comment se débarrasser d’elle ? Encore les champignons ? Cela n’a pas réussi l’autre fois.

— Non, fit Mavra d’un air résolu, pas les champignons. Mais on peut s’en débarrasser autrement… Les gens d’ici ne l’aiment pas déjà tant ! C’est nous qu’ils aiment, c’est nous qui sommes les véritables maîtres !

Mavra avait relevé la tête avec orgueil. Elle se sentait vraiment maîtresse souveraine du village, où les hommes n’obéissaient qu’à son mari, où les femmes ne prenaient conseil que d’elle.

Elle attira son mari dans un coin, et ils tinrent conseil. Le conseil dura longtemps, et quand ils furent d’accord, Moroza se coucha sur un banc et s’endormit. Sa femme sortit doucement.

La journée était belle et chaude, et le soleil baissait déjà ; Hélène Marsof s’était décidée à tenter une de ces promenades qu’elle faisait de temps en temps, et elle allait franchir la porte de son jardin, toujours accompagnée de son petit garçon, lorsque Mavra se présenta devant elle.

— Tu vas te promener ? dit-elle respectueusement.

— Oui ; que te faut-il ? répondit sèchement Hélène.

— Puisque tu vas te promener, aurais-tu la bonté de passer dans nos villages et de regarder les puits ? L’eau baisse si vite, à cause des chaleurs, sans doute, que nous craignons de ne pouvoir abreuver le bétail la semaine prochaine. Ton défunt mari avait parlé autrefois de creuser une rigole pour amener l’eau de la rivière ; il faudra peut-être s’y décider. Mais on ne peut rien faire avant que tu aies vu.

— C’est bien, dit madame Marsof, j’irai en revenant. Elle prit son fils par la main et se dirigea du côté des champs.

Mavra suivit de l’œil la silhouette élégante et sévère qui se découpait en noir sur le fond doré du ciel.

— Va, dit-elle, va, fais ta tournée ; tu creuses toi-même le trou où tu tomberas demain.

C’était un samedi soir, les paysans étaient rentrés de bonne heure de leurs travaux, afin de se rendre au bain. Le bain de vapeur est le vrai plaisir, le seul délassement du peuple russe. Le bain et la balançoire, voilà à peu près les seules distractions que l’on connaisse au village, à l’exception des chœurs mimés que les jeunes filles chantent le dimanche en tournant lentement sur le gazon.

En l’honneur du bain, chacun était donc revenu de bonne heure. Les matrones avaient chauffé le calorifère, l’eau bouillonnait dans le réservoir, et les balais de bouleau, prêts à remplir leur office, c’est-à-dire à flageller solidement les amateurs, étaient rangés sur les bancs de bois passés à la lessive. Mais la femme chargée ce jour-là de chauffer le bain avait trop bien fait les choses ; à l’instigation de Mavra, elle avait si peu ménagé le bois que l’entrée du bain était interdite pendant deux heures encore, sous peine d’asphyxie. Le village, fort vexé de devoir attendre, avait commencé par murmurer. Les hommes se baignent d’abord, – les femmes viennent, ensuite, et s’arrangent comme elles peuvent avec ce qui reste d’eau et de chaleur ; les hommes, naturellement, étaient les plus impatients, bien qu’ils dussent être servis les premier mais ceci est dans l’ordre.

Des groupes de désœuvrés s’étaient formés partout près de la maison de bains, sur la place, partout où trois ou quatre personnes pouvaient se réunir. On ne disait pas grand-chose ; – le paysan russe n’est pas bavard ; – on regardait à droite et à gauche, et l’on supputait le produit de la prochaine récolte.

Hélène Marsof parut à l’entrée du village ; son fils marchait auprès d’elle, portant un gros bouquet d’herbes et de fleurs sauvages. À la vue de ces groupes, la veuve se sentit mal à l’aise ; on ne l’aimait pas, elle le savait ; sa conscience ne lui reprochait rien, cependant, et elle souffrait de cette injustice de ceux-là mêmes à qui elle faisait le plus de bien. Elle passa, triste et digne comme toujours, saluant à droite et à gauche d’une inclination de tête. Les hommes avaient ôté leurs chapeaux et se tenaient immobiles, mais aucune marque de déférence ou de sympathie ne se joignait à cet hommage forcé.

— Maman, dit Sacha, voici un puits.

Hélène suivit son petit garçon et se pencha sur l’orifice carré, fait de rondins de bois.

— Je ne vois pas que l’eau ait tant baissé, dit-elle plutôt à elle-même qu’à son enfant. Voyons les autres.

Elle se dirigea vers un autre point du village, suivie dans cette évolution par les regards curieux des paysans, qui ne comprenaient rien à ce manège.

— Que fait-elle ? se demandaient-ils les uns aux autres.

Une voix mystérieuse sortit d’un groupe.

— Elle ensorcelle les puits, dit quelqu’un.

— Quelle bêtise ! répondit un autre.

— Nous le verrons bien, fit un troisième.

— Le bain est prêt, cria la voix grêle d’un garçonnet accouru au grand galop de ses pieds nus.

Les hommes se dirigèrent en masse vers la maison de bains et trouvèrent là madame Marsof, mesurant avec une perche la profondeur de la source qui alimentait le réservoir.

Un murmure sourd se fit entendre lorsqu’elle retira la perche de l’eau bourbeuse. Surprise, elle se retourna… Les paysans étaient restés immobiles à la regarder.

— Adieu, leur dit-elle, avec un signe de tête, et elle se dirigea vers sa maison.

Ils la suivaient des yeux, et plus d’un grommela entre ses dents autre chose qu’une bénédiction ; mais elle était trop loin pour entendre.

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