Chapitre 40
Le lendemain matin, Sacha toussait un peu ; la promenade de la veille l’avait fatigué ; son sommeil n’avait pas été tranquille ; sa mère le laissa dormir et resta auprès de lui.
Le premier coup de la messe sonna à neuf heures et demie, sans réveiller le petit dormeur. Hélène prit le parti de ne pas aller à l’église ce matin-là ; elle envoya ses servantes et toute sa maison, ne gardant auprès d’elle qu’une seule femme pour l’aider en cas de besoin, et elle s’assit auprès de la fenêtre.
Quelques instants plus tard, l’enfant s’éveilla. Le repos lui avait fait grand bien. Ses yeux bleus cherchèrent d’abord sa mère, à laquelle il cria un joyeux bonjour. Puis il envoya un baiser au portrait de son père : c’est Hélène qui lui avait appris à le faire quand il était tout petit, pendant les longues et fréquentes absences de l’époux volage.
La femme de chambre vint habiller le petit garçon, et madame Marsof se remit à la fenêtre. L’heure s’écoulait ; Sacha avait bu la tasse de lait qui formait son premier repas, et il s’était approché de sa mère, qui le tenait tendrement serré contre elle. Ils regardaient tous deux la place, devant l’église, où la foule allait bientôt se répandre au sortir de la messe. Les coups de cloches qui annoncent la fin de l’office retentirent enfin ; quelques ménagères plus pressées que les autres se hâtèrent de regagner leurs demeures, puis, peu à peu, le village entier se trouva réuni sur la place.
C’est l’heure où l’on se voit, où l’on cause. Les paysans des villages qui n’ont pas d’église sont venus dans leurs télègues soigneusement lavées ; les petits chevaux ont été bien étrillés, leur poil est reluisant et leur crinière en ordre. On échange le peu d’idées et de renseignements qui ont cours dans les campagnes, et c’est le moment où le paysan russe se rapproche véritablement le plus de la vie des paysans des autres pays de l’Europe.
Hélène et son fils suivaient avec intérêt le mouvement continu de cette foule bariolée. Les chemises blanches, les jupons rouges des filles, les coiffures des femmes mariées, en forme de mitre, brodées d’or et de petites perles fines, les voiles épais de toile brodés en rouge ou tout ouvrés de jours faits à la main, les colliers de verroteries étagés sur la poitrine, tout ce dévergondage de couleurs, de reflets et de voix luisait et bruissait au soleil. Tout à coup, une ménagère effarée se précipita au milieu des groupes, criant quelque chose qu’Hélène ne put entendre. La foule se massa autour d’elle ; au plus fort de ses doléances, un paysan survint, aussi bouleversé, puis un troisième.
— Qu’est-ce qu’ils ont, maman ? demanda Sacha.
— Je ne sais pas, répondit la mère. Il doit s’être passé quelque chose.
Le bruit grandissait, des cris hostiles s’adressant à on ne sait qui sortaient de la foule furieuse. Hélène appela sa femme de chambre, elle avait disparu.
— Allons voir ce que c’est, maman, fit Sacha en sautant joyeusement.
Hélène regarda par la fenêtre ; tous les yeux, tournés vers elle, tous les gestes la désignaient ; regards et gestes avaient une signification menaçante. Sans savoir pourquoi, elle ferma la fenêtre. Le bruit grandit aussitôt et redoubla.
— Qu’est-ce que tu as, maman ? dit l’enfant en se serrant contre Hélène.
— J’ai peur ! dit celle-ci, prêtant l’oreille à des clameurs où elle était désormais sûre de distinguer son nom.
Sur la grande pince, l’agitation était à son comble. Au sortir de la messe, une femme des premières rentrées avait trouvé son veau nouveau-né mort à côté de l’auge pleine d’eau où il se désaltérait. Dans son épouvante, elle était venue annoncer cette nouvelle à ses commères. Presque au même moment, un paysan avait trouvé son chien mort dans la cour ; un troisième avait perdu une brebis.
Le village entier, plein de stupeur, accueillit d’abord ces nouvelles comme un coup du ciel. Les paysans russes sont fatalistes, mais superstitieux ; ils cherchèrent une explication, et le mot de la veille se fit entendre, soufflé cette fois par Moroza.
— Les puits sont ensorcelés, dit-il à voix basse.
— Ensorcelés ? Empoisonnés ! cria un autre.
La foule entière répéta : Empoisonnés !
Mille rumeurs circulèrent aussitôt dans les groupes, serrés en un seul nœud. On avait vu la dame la veille agiter les puits en prononçant des paroles. Au vu et au su de tout le village, elle s’était promenée de long en large avec son fils, qui portait des herbes, des herbes à maléfices, bien entendu.
— Empoisonnés ? cria une voix par-dessus le tumulte, ce ne serait pas son coup d’essai ! Il n’y a pas si longtemps que son fils était malade.
— Et le seigneur qui est mort si singulièrement ! cria un autre.
C’est alors qu’Hélène avait fermé sa fenêtre.
Ivan Moroza et sa femme attisaient la colère publique ; les habitudes réservées d’Hélène devenaient autant d’arguments contre elle ; on ne la voyait jamais visiter personne : le matin même, elle n’avait pas osé entrer à l’église.
— C’est une réprouvée ! Elle passe ses nuits à composer des poisons ! On voit de la lumière à ses fenêtres même quand le soleil se lève.
— Elle nous fera tous périr ! cria-t-on. Nous ne pouvons plus boire, le bétail est perdu !
À l’idée du bétail perdu, la colère devint de la rage. Cette masse hurlante, affolée, se précipita vers la demeure d’Hélène. Les paysans des villages voisins, où les puits n’avaient pas souffert, suivaient le mouvement des autres, et criaient au moins aussi fort.
— À mort la sorcière ! cria quelqu’un. Dans de tels cas, on ne sait jamais qui a crié le premier.
— À mort ! répéta la foule, emportée comme par une trombe. La houle populaire s’abattit au seuil de la maison Marsof. Les domestiques, effarés, s’étaient sauvés on ne sait où ; Hélène, seule, vêtue de noir comme toujours, avec son fils à la main, se détachait sur le seuil, comme l’effigie du malheur noblement porté.
— Qu’y a-t-il ? dit-elle de sa voix bien timbrée, qui tremblait légèrement, plus d’indignation que de frayeur.
— Sorcière ! cria une voix aiguë dans les derniers rangs.
La masse avança de deux pas en répétant : Sorcière ! Hélène s’avanca un peu sur le perron. Cinq marches seulement la séparaient des agresseurs.
— Que vous ai-je fait ? Moi, sorcière ! Vous êtes fous !
— Tu as empoisonné les puits, on t’a vue hier.
Hélène secoua lentement la tête.
— Mavra Moroza m’a dit que vous n’aviez plus d’eau ; j’ai été le voir par moi-même ; je n’ai pas fait autre chose.
— Et ton mari que tu as tué, et ton fils que tu as empoisonné !
Hélène saisit son fils dans ses bras.
— Que Dieu nous frappe ensemble, dit-elle, si ce que vous dites est vrai !
Un silence se fit. La foule hésitait. Moroza, qui se tenait sur le bord du groupe, cria de loin :
— Pas de paroles ; retire le maléfice que tu as jeté sur les puits.
— Je n’ai rien fait, s’écria Hélène ; vous êtes des misérables, et vous irez tous en Sibérie, toi le premier, Moroza !
Cette parole perdit tout. Le peuple affolé, comprenant qu’il était en danger, se rua sur le perron. Hélène poussa son fils dans le vestibule, ferma la porte sur lui et se mit en travers, les bras étendus. Ses yeux brillaient d’un feu sombre ; elle était décidée à mourir, mais à résister jusqu’au dernier souffle.
— Le feu, cria Moroza, le feu à la sorcière !
Le peuple cria : Le feu ! On apporta des fagots, des étoupes ; mais personne n’osa toucher à Hélène, toujours immobile, les bras étendus.
— Dieu vous punira, dit-elle. Sa voix ne tremblait plus, et ses lèvres bleues parlaient aisément. Dieu ensuite, mais d’abord le Tsar.
— Ne blasphème pas, cria un butor, repens-toi !
Un sourire de mépris et de pitié éclaira le visage de la veuve, qui ne daigna pas répondre.
Un grand bruit se fit entendre, la foule se retourna pour voir ; la calèche de Raïssa, conduite par Vassili, arrivait au grand galop. Le cocher, sans crier gare, poussa ses chevaux dans la foule. Des cris et des imprécations retentirent, mais ni lui ni Raïssa n’étaient disposés à s’inquiéter pour si peu. La masse s’était divisée, bon gré mal gré ; Raïssa arriva jusqu’au perron ; près d’elle siégeait Tikhone, grave et roide. Quelques blessés avaient roulé dans la poussière, ce qui les avait calmés.
— Fous que vous êtes ! cria Raïssa en sautant à bas de la calèche. Vous voulez donc tous aller en Sibérie ?
La Sibérie, dans la bouche de Raïssa, avait un tout autre sens que dans celle d’Hélène. Le jeune comtesse Gretsky était envoyée du Tsar, elle avait le droit de parler Sibérie, tandis que l’autre…
— Ta belle-sœur a empoisonné nos puits, cria un forcené que les chevaux n’avaient point atteint.
— Vos puits ? Elle a empoisonné vos puits comme elle a empoisonné son mari ! s’écria Raïssa. Voulez-vous savoir celui qui a empoisonné l’un et les autres, qui est le satan qui vous perdra tous ? Le voilà !
Elle indiquait Moroza, qui cherchait vainement à se dissimuler dans la foule.
— Moroza ! cria-t-on tout d’une voix, avec l’accent de la plus vive surprise.
— Oui, Moroza ! Et voici les témoins de son crime. Ces deux hommes l’ont vu tuer le maître. Est-ce vrai, vous autres ?
Tikhone et Vassili se découvrirent et répondirent.
— Devant Dieu, c’est vrai.
— Il a empoisonné votre maître, et l’a fait geler après, pour que son crime restât impuni. Et c’est lui, lui-même, qui a osé accuser sa maîtresse ! Pauvres imbéciles que vous êtes, vous croyez toutes les bêtises qu’on vous débite !
— Tu mens ! cria Mavra, en fendant la foule.
Elle se planta en face des deux femmes, et d’une voix sifflante :
— Tu en veux à mon mari, tu le calomnies, tu as suborné des témoins, – mais cela n’empêche pas qu’elle a empoisonné les puits. Du feu, vous autres ! finissons-en !
Des clameurs hostiles reprenaient…
— Brûlez-moi donc avec elle ! s’écria Raïssa en saisissant dans ses bras sa belle-sœur presque évanouie.
On hésita. Brûler Hélène, cela allait tout seul, – mais brûler la jeune comtesse, l’envoyée du Tsar, c’était autre chose. Et puis Vassili avait une manière de contenir ses fougueux chevaux noirs qui rendait son voisinage bien désagréable. Raïssa profita de son avantage :
— Au nom du Tsar, cria-t-elle, et sa voix atteignit jusqu’aux limites les plus éloignées de la foule déjà dispersée, – qu’on arrête Morosa et sa femme. Ils répondront de leur crime devant la justice et le trône !
On ne sait pourquoi, les plus chauds amis de Moroza se trouvèrent soudain transformés en gardes du corps ; sa femme et lui furent entourés d’un groupe compacte au sein duquel il ne leur fut plus possible de bouger.
Fadéi accourut hors d’haleine, précédant un petit équipage bas traîné par deux chevaux, à la vue duquel tout le monde décampa avec une rapidité prodigieuse ; les écloppés de la calèche avaient retrouvé leurs jambes pour s’enfuir.
— Le stanovoï ! criait Fadéi tout enroué.
Le stanovoï, à la fois commissaire de police rural et dispensateur de coups de fouet sous l’ancien régime, était plus redouté que l’Antéchrist. Quand il descendit de son drochki, il n’avait plus devant lui que de fidèles serviteurs de la bonne cause, qui tenaient solidement les époux Moroza.
Hélène avait tout à fait perdu connaissance. Raïssa la fit porter dans la maison, où l’on trouva le pauvre Sacha en proie à des sanglots inextinguibles. Les larmes et les baisers de l’enfant rappelèrent sa mère à la vie beaucoup mieux que les moyens usités en pareil cas.
— Sont-ils partis ? murmura-t-elle quand elle eut repris connaissance.
— Le stanovoï y met bon ordre, répondit Fadéi, qui allait et venait comme chez lui.
— Comment le stanovoï se trouve-t-il là ? demanda madame Marsof en revenant à la réalité.
— C’est la jeune comtesse qui l’a fait chercher cette nuit, quand elle a entendu parler de puits et de sorcellerie hier soir… Elle a une tête comme personne, voyez-vous, fit-elle d’un air entendu. Ce n’est pas pour rien que le Tsar nous l’a envoyée. Il savait bien ce qu’il faisait !
Raïssa rentrait en ce moment, après avoir donné au stanovoï les éclaircissements nécessaires.
— Ma sœur, dit Hélène en lui tendant les bras, mon fils et moi, nous te devons la vie !
En entendant ces mots, Raïssa fondit en larmes. Le ciel s’ouvrait pour elle ; jamais Hélène n’avait plus ressemblé à son frère.
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