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Chapitre 5

La comtesse Gretsky était une femme digne de tous les respects.
Veuve de bonne heure d’un homme qu’elle aimait, elle avait noblement porté son deuil, sans emphase comme sans légèreté. Sa grande fortune et ses belles alliances lui faisaient une place à part même parmi l’élite de l’aristocratie russe. Elle était dame d’honneur de l’Impératrice, qui l’avait en estime et affection ; mais par une grandeur d’âme peu commune, la comtesse Gretsky ne se servait jamais de son influence pour elle-même ou pour ses proches. C’était une solliciteuse ; – mais ses protégés étaient des gens dans la peine, de vrais pauvres, et le bienfait qui était toujours la suite de ces sollicitations était un vrai bienfait, car il tombait toujours à propos.

Toute infortune imméritée, toute réclamation fondée, toute misère décente et timide, après avoir fait vainement le tour des bureaux et des ministères, finissait par arriver dans le petit salon jaune de la comtesse Gretsky. Lorsque la chose était d’importance, elle savait pénétrer jusqu’au trône pour obtenir justice ou charité. Si l’affaire ne méritait pas qu’on importunât d’augustes oreilles, la comtesse puisait dans sa bourse, cherchait parmi ses relations, et trouvait de quoi satisfaire les intéressés.

— Vous arrivez toujours les mains pleines de suppliques, lui disait l’Impératrice, qui taquinait volontiers sa dame d’honneur.

— C’est vrai, Votre Majesté, mais je m’en vais toujours les mains pleines de bienfaits.

Les deux assertions étaient également vraies et faisaient autant d’honneur à la souveraine qu’à sa noble sujette.

Avec de tels goûts, la comtesse Gretsky, comme tant d’autres, eût pu se faire une cour d’obligés et d’obligées ; elle eût pu remplir sa maison d’échines courbées et de plates flagorneries, mais elle n’aimait pas à voir ceux à qui elle avait fait du bien. C’était une des originalités de son caractère que l’empressement avec lequel elle écartait ses protégés quand ils avaient obtenu ce qu’ils demandaient. À quelqu’un qui s’informait du motif, elle répondit un jour :

— C’est pour qu’on continue à me savoir gré de ce que j’ai pu faire.

La comtesse avait raison ; elle gardait ainsi son prestige, et c’est peut-être pour cela qu’il y eut dix mille personnes à sa suite quand elle quitta ce monde d’ingrats.

Précisément pour cette raison qu’on ne trouvait pas de figures déplaisantes chez elle, la comtesse était fort entourée. Tout ce qu’il y avait de bien à Pétersbourg tenait à la voir chez elle une fois par semaine. Ses jeudis soirs étaient les plus brillants et les plus courus de la ville.

Parfois on s’y trouvait trois ou quatre autour d’une lampe, dans le fameux salon jaune ; parfois on s’y pressait cinquante, dans la longue enfilade de salles somptueuses qui aboutissait audit salon ; mais toujours la conversation était solide et spirituelle, car la maîtresse de la maison possédait deux qualités souvent désunies : l’esprit et le bon sens.

Le jeudi soir qui suivit la mort de madame Porof, la société était plus choisie que nombreuse, à cause d’un bal à l’ambassade de France, qui convoquait la fleur de la noblesse russe. Mais la soirée de la comtesse n’y perdait rien en éclat, car presque toutes les jeunes femmes, ses parentes ou ses amies, étaient venues passer un moment chez elle avant de se rendre à l’ambassade, située quelques maisons plus loin ; les voitures versaient sur le perron un flot de toilettes élégantes, sans cesse emporté et toujours renouvelé. La comtesse, placidement assise dans son fauteuil, voyait défiler en souriant cette élite charmante et parée.

— Vous me donnez la lanterne magique, dit-elle enfin, comme trois sœurs délicieuses, vêtues pareillement, s’avançaient conduites par leur mère. L’ambassade a tout le mal, et moi tout le plaisir ; ce n’est pas juste, mais c’est fort agréable.

— Et vous, ma tante, vous n’y allez pas ? dit Valérien Gretsky, en s’approchant de la comtesse.

— Moi ? non ! mon jeudi m’attache au rivage, et, à vrai dire, je suis fatiguée.

— De faire du bien ? glissa un diplomate.

La comtesse lui adressa un aimable sourire et un geste de reproche enjoué.

— Non, dit-elle, de lire des lettres, souvent comiques, presque toujours absurdes, et parfois navrantes… Il y a des jours où j’ai envie de me retirer du monde pour ne plus voir ce qui s’y passe.

Un cri général accueillit cette déclaration, et pendant deux minutes chacun protesta contre cette velléité de retraite.

— Que diraient les malheureux ? fit Valérien ; c’est impossible, ma tante ; donc, n’en parlons plus.

La comtesse, enchantée au fond de cet effet qu’elle n’avait cependant pas cherché, fit un signe de tête, et le calme se rétablit.

— Le fait est, reprit le vieux général, que ce monde est parfois bien lamentable, et sans que toutes ces tristesses puissent justifier une résolution désespérée, comme celle de la comtesse, il se passe des faits qui feraient douter de la civilisation. Ainsi, j’ai appris ce matin, chez le grand maître de police, une histoire épouvantable, arrivée il y a quelques jours, et qui dépasse en monstruosité tout ce que les romanciers français peuvent imaginer.

— Oh ! les Mystères de Paris !fit un lecteur de romans.

— Les Mystères de Parisn’ont rien de plus terrible.

— Vous nous faites venir l’eau à la bouche, général, s’écria une dame ; racontez-nous votre événement.

— Excusez-moi, madame, c’est une affaire qui n’est pas destinée à la publicité ; – le grand maître de la police n’en a eu connaissance que ce matin ; je me trouvais alors dans son cabinet, je ne sais si je dois…

— Votre premier devoir est de ne rien cacher à vos amis, dit un jeune officier d’artillerie.

— Mais le rapport que j’ai lu…

— Vous avez lu le rapport ? s’écria-t-on tout d’une voix.

Le général fit un signe de tête affirmatif.

— Vous avez lu le rapport, et vous prétendez ne pas nous raconter votre histoire ? Allons, exécutez-vous, général !

Il voulut vainement se retrancher derrière une foule d’arguments, il fut battu, d’autant plus qu’il grillait de parler.

— Est-ce une histoire de voleurs ? demanda Valérien Gretsky.

— C’est bien pis… Enfin, puisque vous le voulez… Nous n’avons pas de demoiselles ici ? dit le général en parcourant le cercle du regard.

— Ah ! général, si votre histoire est inconvenante, vous savez que je vous mettrai à la porte dès que vous l’aurez racontée, fit madame Gretsky en levant un doigt.

— Après ?

— Eh ! oui ! une fois que nous la connaîtrons ; il n’y aura plus d’inconvénient.

On riait ; le général craignit d’avoir été trop discret dans son indiscrétion ; depuis le matin, il se faisait une fête de ce récit.

— Eh bien ! dit-il, messieurs, car je ne puis en conscience m’adresser aux dames, – en plein Pétersbourg, à cinq heures du soir, une jeune fille a été enlevée par trois officiers qui passaient en troïka… Un bruit de porcelaine brisée interrompit le narrateur. Valérien Gretsky venait de pousser involontairement une petite coupe de Chine placée près de son coude sur une table.

— Je vous demande pardon de ma maladresse, dit le jeune homme d’une voix altérée… Ma tante, vous teniez à cet objet ?

— Pas du tout ! dit la comtesse, c’est un imbécile qui me l’avait donné, – je te remercie de m’en avoir débarrassée. Eh bien ! général, votre jeune fille ?…

— La jeune fille, reprit le général, a été enlevée par trois officiers, à la tombée de la nuit, et conduite au Cabaret-Rouge. Là, malgré ses cris, elle a été victime d’un affreux outrage ; on ne sait ce qui serait arrivé, car ces trois messieurs étaient ivres, si une visite de la police, – étrangère, d’ailleurs, à cet événement, – n’avait contraint ces misérables…

Valérien fit un brusque mouvement qui attira sur lui l’attention du général.

— Oui, Gretsky, je comprends votre indignation ; ces misérables fous ont souillé votre uniforme ; mais le châtiment…

— Général, s’écrièrent deux curieuses tout d’une voix, la fin de votre histoire ?

— Eh bien ! ils ont lâché leur proie ; ils l’ont reconduite en ville, elle est rentrée chez ses parents, et la mère, qui était infirme, est morte de saisissement en apprenant le malheur qui avait frappé sa fille !

Un murmure d’horreur parcourut l’assemblée. Personne ne songeait plus au bal de l’ambassade. Le général parcourut du regard son auditoire épouvanté.

— Est-ce bien vrai ? dit un incrédule, n’est-ce pas un fait divers, arrangé par un mystificateur peu scrupuleux ?

— Non, messieurs, le fait est patent ; la victime et son père ont porté plainte ; ils ont produit des témoins.

— Des témoins ? murmura Valérien, devenu blême.

— Des témoins de la disparition de la jeune fille, de son absence, de son retour… Le propriétaire du restaurant a été arrêté.

— Qu’a-t-il dit ? fit un curieux. Valérien n’osait parler.

— Il n’a pas donné de noms ; il feint de ne pas les connaître, ou peut-être les ignore-t-il réellement. Il a bien vu qu’on entraînait une femme, il a bien vu trois jeunes officiers ; mais ces messieurs amènent souvent de la compagnie, et cette compagnie affecte des allures bizarres…

— Alors, on ne sait rien ? reprit la comtesse.

— On sait le nom de la jeune fille, elle s’appelle Raïssa Porof.

Valérien se répéta en lui-même : Raïssa Porof ! Ce nom devait être désormais le compagnon de toutes ses pensées.

— Que va-t-il arriver ? dit une dame.

— Personne n’en sait rien. Peut-être les coupables seront-ils introuvables ; – mais si l’on arrive à les trouver, certes, ils paieront cher cette lugubre espièglerie.

— Cette infamie ! s’écria la comtesse. Valérien, je te somme de les découvrir. De quel régiment sont-ils, général ?

— J’ai eu le regret de vous dire qu’ils portent l’uniforme du comte Valérien, répondit le général en s’inclinant légèrement devant le jeune homme.

— Ce ne serait pas toi, par hasard ? cria la voix rieuse d’un porte-enseigne, cousin de Valérien à un degré éloigné.

Tout le monde se mit à rire. Les yeux étaient tournés sur Gretskz ; il répondit avec un vague sourire :

— Je ne crois pas.

— Il faut les trouver, répéta la comtesse. Si cette jeune fille n’est pas une aventurière, qui joue une comédie ignoble, c’est la victime la plus intéressante du monde.

— Mais si c’est une aventurière ? hasarda le diplomate…

— Elle sera rudement châtiée, répliqua la comtesse avec chaleur. En tout cas, ce scandale ne peut rester sous le boisseau. La morale publique crie vengeance !

Quand la comtesse s’animait, elle devenait fort éloquente ; elle parla encore quelques instants, et ramena tout le monde à son opinion. Seul, le diplomate émit des doutes ; mais on savait le tancer à propos, et cette fois il reçut une leçon.

— Votre métier, à vous autres, lui dit la comtesse, est de douter de tout et de nier le reste ; aussi, quand on demande un homme de bonne volonté pour quelque dévouement absurde, vous pouvez dormir sans crainte, messieurs les diplomates, vous ne courez pas risque d’être dérangés !

On se mit à rire, et la conversation passa à d’autres sujets.

Un quart d’heure après, Valérien profita du départ de quelques-uns pour s’esquiver. En descendant l’escalier de sa tante, il lui semblait que les marches venaient à lui, tant son cerveau lui paraissait lourd.

Il revêtit son manteau doublé de fourrures, et sortit. L’air glacé le frappa au visage et lui rendit quelque sang-froid. Son traîneau l’attendait ; il prétexta une promenade à pied et commanda à son cocher de le suivre au pas, à peu de distance ; puis il se dirigea le long de la Néva, sur le quai, et commença à marcher dans la nuit, à peine éclairée par les réverbères.

La Néva, blanche, silencieuse et comme morte sous les glaçons épais qui tenaient le flot prisonnier, occupait sa gauche ; à sa droite, il avait le quai sillonné par les voitures qui allaient chercher leurs maîtres à l’ambassade.

Peu à peu les voitures devinrent plus rares, la masse noire des arbres du Jardin d’été se montra à sa droite ; il passa un petit pont jeté sur un canal, puis continua le long du quai, et, marchant toujours devant lui dans la nuit noire et glacée, il parvint à mettre un peu d’ordre dans ses idées.

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