Chapitre 41
L’automne était venu, le vent d’octobre soufflait dans les arbres. L’affaire des Moroza n’avait pas été longue ; le seul fait d’excitation à la révolte contre la domination seigneuriale suffisait pour les faire envoyer en Sibérie. Ils furent condamnés aux mines. Ce genre de châtiment n’avait rien de commun avec l’exil simple dans lequel le comte Gretsky et ses amis pouvaient se procurer toutes les consolations que donne la richesse.
Cependant, en prenant connaissance de l’arrêt qui frappait ses ennemis, Hélène Marsof ne put retenir un soupir.
— La Sibérie ! dit-elle. La Sibérie pour ceux-là, comme pour mon frère !
Raïssa devinait ce pénible sentiment : elle eût donné toute sa vie pour l’épargner à sa belle-sœur ; mais ici, elle était impuissante.
— On dirait que je n’ai de puissance que pour punir ! dit-elle un soir après avoir longuement médité à sa fenêtre.
Madame Marsof était venue chez elle ce soir-là, comme elle le faisait souvent ; désormais Sacha dormait seul en paix dans son petit lit ; sa mère pouvait quitter le logis sans alarmes ; ses serviteurs lui étaient devenus aussi dévoués qu’ils avaient été ingrats. Ici encore n’accusons point la nature humaine : ces âmes ignorantes, après avoir cru au mal, s’efforçaient de racheter leur erreur par une soumission sans bornes.
En entendant cette parole, qui trahissait un découragement si profond, Hélène s’approcha de sa belle-sœur et lui prit la main.
— Et moi, dit-elle, m’as-tu fait du mal, à moi ?
Les deux jeunes femmes s’étreignirent avec force. Chacune sentait désormais qu’elle avait une amie à toute épreuve.
Raïssa secoua cependant la tête avec tristesse.
— Ton frère est là-bas, murmura-t-elle ; c’est un chagrin que tu me dois.
— Non, fit Hélène, pas à toi, à lui seul. Nous sommes violents et têtus, dans notre famille. Pourtant, je crois bien qu’il se repent.
Raïssa leva la tête comme en attendant une explication ; sa belle-sœur continua :
— Il se repent au fond de lui-même ; il serait bien injuste s’il t’en voulait encore après ce que tu as fait pour moi et pour lui.
La jeune comtesse garda le silence… À quoi bon de vaines paroles ? Qui pouvait guérir la plaie de son cœur ?
— Tu penses bien, reprit madame Marsof, que je lui ai écrit ce qui s’est passé et comment tu m’as arrachée à la mort la plus horrible.
Raïssa serra la main de la veuve, qui ne pouvait parler de cet événement sans être reprise d’un tremblement nerveux.
— Il y a déjà trois mois que je lui ai écrit, reprit-elle, et, hier, j’ai reçu sa réponse.
Cette fois, c’est la main de Raïssa qui trembla dans celle de madame Marsof.
— J’ai reçu sa réponse… il te remercie de tout son cœur pour ce tu as fait pour moi ; il dit que lui-même n’aurait jamais eu tant de courage, de persévérance et de présence d’esprit…
— Il ne m’a pas écrit, murmura Raïssa en détournant la tête.
Hélène garda le silence.
— Ma tante Gretsky te remercie aussi ; elle t’écrira.
Raïssa inclina la tête pour remercier, mais elle ne trouva point de paroles.
— Sais-tu qu’on t’admire beaucoup à Pétersbourg ? continua madame Marsof, en cherchant à relever le moral évidemment affecté de sa belle-sœur. L’Empereur a daigné exprimer son approbation pour la conduite que tu as tenue ; tous ceux qui t’avaient blâmée autrefois te portent aux nues ; si tu voulais retourner là-bas, tu serais plus choyée qu’une grande duchesse.
— Je resterai ici, répondit Raïssa d’une voix si singulière que madame Marsof se pencha pour voir son visage.
— Tu pleures ? s’écria-t-elle. Qu’as-tu ?
Lasse d’une si longue contrainte, heureuse enfin de trouver un cœur ami, auquel elle pût confier sa peine, Raïssa s’abandonna à ses larmes et pleura longtemps sur l’épaule de sa belle-sœur.
— D’où vient ta peine ? demandait celle-ci, étonnée d’un tel abîme de douleur.
— Ton frère me hait, murmura Raïssa.
Hélène, étonnée, n’osait rien dire. Cependant, à la fin, elle demanda bien bas :
— Et toi ?
— Moi, je l’aime ! fit bravement Raïssa en comprimant son cœur troublé sous sa main glacée.
Hélène n’avait pas prévu cela. Dans sa vie honnête de femme mariée et de veuve en deuil, elle ne s’était jamais demandé quels pouvaient être les sentiments d’une épouse placée dans la situation exceptionnelle de Raïssa. Elle avait d’abord cru que la jeune femme haïssait son mari. Ensuite, voyant qu’elle ne témoignait de sentiments de haine ni à elle ni aux siens, elle s’était contentée de croire à de l’indifférence. Elle avait attribué le dévouement de Raïssa à sa cause à une générosité personnelle, naturelle à un beau caractère… Voici qu’un sentiment nouveau, inconcevable, se révélait à elle. Comment, quand Raïssa avait-elle pu éprouver de l’amour pour cet époux, si bizarrement entré dans sa vie ?
Après avoir réfléchi quelques instants, elle résuma tous ses sentiments en une seule question :
— Comment se fait-il que tu l’aimes ?
— Je l’aime, dit Raïssa, parce qu’il est mon mari. Quel homme pourrais-je aimer, sinon celui que Dieu et le Tsar m’ont donné pour époux ?
— Mais alors, fit Hélène de plus en plus surprise, si tu l’aimes, pourquoi vivre séparés ? Je pensais que tu le haïssais ?
Raïssa secoua douloureusement la tête.
— C’est lui qui me hait ; il me hait au point que, jusqu’à ce jour, je ne sais pas si c’est lui qui devrait être mon époux ou un autre.
Alors Hélène apprit ce qu’elle avait toujours ignoré, ce que tout le monde ignorait comme elle : le cruel silence de son frère avec Raïssa. On avait pensé que la justice impériale avait frappé le vrai coupable ; qui eût pu croire que Gretsky se laisserait immoler s’il n’était pas responsable de la faute ?
— Et il n’a pas voulu te le dire ? fit la veuve, pensive. C’est horrible. Je ne le croyais pas méchant, cependant !
— Pense s’il devait m’en vouloir ! répondit Raïssa avec vivacité. Il perdait tout à cause de moi, et se voyait lié pour toujours à celle qu’il considérait comme son ennemie !
— Alors, soit ! Mais depuis ?
— Depuis… nous sommes séparés !
— C’est toi qui le défends et moi qui l’accuse, fit Hélène avec un sourire ; nous avons interverti les rôles. Pauvre Raïssa !
— Oui ! pauvre Raïssa ! répliqua celle-ci avec un soupir ; je suis condamnée à ne jamais penser à mon mari sans honte et sans horreur. Et si ce n’est pas lui !…
En rentrant chez elle le soir même, Hélène écrivit à son frère une longue lettre de reproches, où elle lui représentait ce que son silence avait d’odieux. Mais cette lettre ne fut pas lue par Valérien, car la poste ne partait alors que deux fois par mois, et bien des événements devaient précéder son arrivée au lieu d’exil.
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