‹ Les épreuves de RaïssaChapitre 42 sur 46 · Chapitre 42

Chapitre 42

Les deux belles-sœurs déjeunaient un matin avec Sacha, dans la jolie salle à manger de la maison Gretsky. La première neige était tombée la veille, et le froid commençait à piquer.
Tout à coup un bruit de chevaux et d’équipages se fit entendre au dehors, et Fadéi, tout ahuri, se précipita, avec le respect dont il ne se départait jamais en présence des deux dames.

— Son Excellence la princesse Manourine ! balbutia-t-il.

— La princesse Manourine ? répéta Raïssa, qui cela peut-il être ?

— C’est celle qu’on appelle à Pétersbourg la princesse Adine, expliqua madame Marsof. Que vient-elle faire ici ?

— Reçois au salon, dit Raïssa à Fadéi ; j’y vais.

— Elle est toute reçue, madame, répondit le vieillard effaré. Elle est entrée comme chez elle, et elle a donné ordre de déballer ses malles ; il y en a plein le vestibule.

Les deux jeunes femmes se regardaient stupéfaites. Tout à coup Hélène s’écria :

— Elle est née Rézof ! Il est arrivé quelque chose là-bas !

Raïssa courut aussitôt à la porte du salon et entra précipitamment.

À son apparition, la princesse Adine, car c’était elle, se jeta dans ses bras, puis passa avec la même rapidité dans ceux d’Hélène.

— Ah ! mes chères, s’écria-t-elle, que j’ai fait de chemin pour vous trouver !

Fort étonnées de ces démonstrations de tendresse, les deux jeunes femmes interdites ne pensaient pas à lui dire de s’asseoir ; la princesse Adine se laissa tomber sur un canapé.

— Figurez-vous que c’est mon mari qui m’a envoyée. C’est bien la première fois de sa vie qu’il songe à m’ordonner quelque chose qui me fasse plaisir. Mais d’abord, c’est vous qui êtes Raïssa Gretsky ? On a bien raison de dire que vous êtes belle ! Je ne m’étais pas imaginé vous trouver si jolie. Vous êtes très à la mode, ma chère, tout le monde raffole de vous ! On ne vous appelle plus que la noble Raïssa, la sublime Raïssa ! Positivement ! Est-ce que c’est vrai que vous avez empêché les paysans de mettre le feu à la maison de madame Marsof ? C’est vrai ? Je croyais que c’était un conte, vous savez, une légende ! Ah ! c’est vrai ? Vous avez dû avoir bien peur !

Les deux jeunes femmes avaient fini par se résigner à attendre la conclusion du discours de la princesse Adine ; mais voyant que cette conclusion menaçait de tarder indéfiniment, Raïssa ramena doucement la pensée vagabonde de la jolie princesse à son point de départ.

— C’est monsieur votre mari qui vous a envoyée ? dit-elle avec grâce.

— Oui ! N’est-ce pas que ce n’est pas croyable ? C’est lui-même : et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que lui, qui m’avait empêchée de venir déjà une fois, me pressait tellement que, si je l’avais écouté, je serais partie en robe de chambre, sans une seule petite toilette ; mais j’ai pris douze heures pour faire mes malles.

— Le motif qui vous amène est donc bien sérieux pour que le prince vous ait envoyée avec tant de hâte ? fit Hélène de sa voix grave.

— Comment ! je ne vous l’ai pas dit ? s’écria Adine en bondissant sur ses deux pieds. Mais la fièvre typhoïde est à Omsk ; nos exilés sont en plein foyer de contagion, et mon frère en est atteint !

Les belles-sœurs s’entre-regardèrent consternées.

— En pleine contagion, vous dis-je, et pas un médecin intelligent ; il n’y a que les ânes qui consentent à aller là-bas ; pas une garde-malade ! Ils se soignent les uns les autres.

— Que voulez-vous de moi ? dit Raïssa de sa voix émue et cependant tranquille.

— Je viens vous supplier, au nom de madame Sabakine et de notre tante Gretsky, d’aller demander à l’Empereur la grâce de nos exilés. Il ne peut pas vous refuser, c’est impossible ; mais il n’y a que vous qui puissiez l’obtenir.

Raïssa regarda sa belle-sœur, qui, à sa question muette, répondit simplement :

— Pars tout de suite.

— Je pars, dit-elle. Je vous remercie d’être venue, princesse ; retournez-vous avec moi ?

— Comment ! déjà ? quelle femme extraordinaire vous faites ! Vous partez comme cela sans avoir fait de préparatifs ?

Raïssa, d’un geste, exprima clairement que les préparatifs lui étaient fort inutiles, et quitta sa visiteuse pour ordonner le départ.

Pendant qu’on réunissait à la hâte quelques effets et qu’on attelait la grande voiture de voyage, madame Marsof avait conduit la princesse à une chambre d’ami, et l’avait laissée aux soins de sa toilette. Elle se hâta d’aller retrouver Raïssa, qui relevait ses derniers comptes sur ses livres, tout en donnant des ordres pour son absence.

Hélène attendit patiemment que sa belle-sœur eût congédié tous les serviteurs, et quand elle se trouva enfin seule avec elle, elle lui dit :

— Tu pars, c’est bien ; obtiens leur grâce, – je ne crois pas qu’on te la refuse ; mais si tu m’en crois, ne perds pas de temps à l’envoyer.

— J’irai là-bas, conclut Raïssa ; crois-tu que je m’en rapporterais à des étrangers ? Les minutes sont précieuses ! Et s’il allait être malade, s’il mourait…

Hélène serra silencieusement sur son cœur sa sœur, son amie.

— Dieu est avec toi en tout ce que tu fais, ditelle ; je crois parfois que tu es un de ses anges.

Raïssa descendit bientôt, vêtue de noir, prête pour un long voyage, et sereine comme toujours, mais très pâle.

Une fois de plus elle partait pour l’inconnu, et quel inconnu redoutable !

— Déjà ? s’écria la princesse, qui prenait le thé, tranquillement installée dans la salle à manger. Déjà ? J’avais pensé qu’il vous faudrait au moins deux jours pour vous préparer à ce voyage !

— Les malades n’attendent pas, répondit Raïssa. Mais si vous êtes fatiguée, princesse, restez chez nous. Ma belle-sœur sera très heureuse de vous tenir compagnie.

Hélène tremblait que la princesse n’acceptât cette invitation, pourtant inévitable. Adine regarda tour à tour les deux jeunes femmes.

— Non, dit-elle à Raïssa, vous êtes une femme trop extraordinaire ! Il faut que je m’en retourne avec vous. C’est une occasion unique de faire votre connaissance à fond.

La prétention d’Adine de faire à fond la connaissance de la jeune comtesse arracha un sourire à Hélène, malgré la gravité des circonstances.

Fadéi s’était juché sur le siège, à côté du cocher.

— Comment ! tu viens aussi ? s’écria Raïssa en arrivant sur le perron, couvert d’une mince couche de neige, malgré les efforts réitérés d’un balai toujours en mouvement.

Fadéi découvrit humblement sa tête grise et jeta à sa maîtresse un regard suppliant.

— Mais nous irons très loin, personne ne sait jusqu’où ! À ton âge ? Y penses-tu bien ?

— Maîtresse, dit le vieillard d’une voix pleine de larmes, laissez-moi vivre et mourir au service de mon maître !

Raïssa ne répondit pas, mais un geste de sa main apprit au vieux serviteur que sa prière était exaucée. Un dernier regard, un dernier sourire à Hélène, qui tenait son fils par la main, sous la neige fine et brillante, et les équipages s’ébranlèrent. Au bout de quelques minutes, Raïssa regarda en arrière la maison qui avait eu tant de part dans sa destinée ; la neige formait un rideau mouvant, au travers duquel il était impossible de rien distinguer.

— Vers l’inconnu ! pensa-t-elle en étouffant un soupir.

q

Page 1