Chapitre 43
La conversation d’Adine, très décousue, était fort amusante : Raïssa apprit par elle une foule de particularités intéressantes sur les notabilités de Saint-Pétersbourg ; elle recueillit aussi nombre de renseignements précieux sur la toilette des dames et le meilleur moyen de guider les maris ; mais ces renseignements ne devant pas lui servir pour le moment, elle les mit à part.
Malgré la causerie toujours facile et récréative de la princesse, Raïssa trouvait le temps long ; aussi salua-t-elle avec joie les clochers de Pétersbourg, quand ils se découpèrent à l’horizon sur le ciel blanchâtre des jours d’automne.
À peine arrivée, elle se rendit chez la comtesse Gretsky, et, cette fois, elle fut reçue à bras ouverts.
— Vous êtes une femme, une vraie femme, dit la vieille comtesse à cette nièce qu’elle n’avait pas choisie. Vous honoreriez un trône ; je suis heureuse et fière de vous compter au nombre des miens. Et si mon neveu ne se conduit pas avec vous comme il le doit, – c’est à lui que ma maison sera fermée.
L’audience impériale fut bientôt accordée ; on ne demandait qu’à pardonner en haut lieu. D’ailleurs la conduite de Raïssa pendant ses années d’épreuve méritait bien une récompense, et puisque cette récompense était pour elle le retour de son mari !… Étrange fantaisie ! pensèrent les uns. Hypocrisie ! pensèrent les autres. Au palais, on ne chercha pas tant de malice ; on se dit tout simplement que Raïssa avait une belle âme et qu’elle aimait à faire le bien.
Personne ne songea qu’elle pouvait aimer son mari.
La grâce obtenue, il lui fallait encore la permission d’aller la porter elle-même.
— Elle-même ? dit l’Empereur, quand la comtesse Gretsky lui présenta cette requête. Une jeune femme, à cette saison où les chemins sont si dangereux ! C’est pousser le dévouement jusqu’à l’héroïsme !
La permission fut pourtant accordée ; et la comtesse Gretsky, son vieux cœur battant d’émotion et de joie, l’apporta à sa nièce, qui attendait, pleine d’angoisse. En voyant le papier dans les mains de sa tante, Raïssa sentit se fondre le masque de glace sous lequel depuis plusieurs jours elle cachait ses inquiétudes, et les larmes coulèrent librement.
— Je pars ce soir, dit-elle.
— Allez, ma fille, allez, répondit simplement la vieille dame. Là où le chemin vous manquerait, vous trouveriez des ailes pour vous porter !
Raïssa partit, toujours accompagnée par son vieux Fadéi.
Pendant des jours et des nuits interminables, le traîneau bas et couvert qu’en Russie on appelle un vazokvola sur la neige fraîchement tombée ; plus d’une fois le chasse-neige enveloppa dans ses tourbillons l’équipage et les espérances de Raïssa ; elle passa par des chemins où les caravanes n’osaient se risquer ; pendant des nuits entières, des bandes de loups affamés coururent à côté de son traîneau, attendant une défaillance des chevaux ou une frayeur des hommes… Rien de tout cela n’émut Raïssa.
Au loin, derrière les montages, au bout des plaines neigeuses, au-delà des longues forêts sombres, – elle voyait une cabane de rondins, dans laquelle gisait agonisant, mort peut-être, l’homme qui avait refusé de lui donner la paix ; – et elle sentait que si cet homme mourait, elle n’aimerait plus la vie.
Un soir, elle approchait du but de son voyage, quelques heures seulement la séparaient du lieu d’exil : une pensée épouvantable traversa son esprit pour la première fois.
— Si ce n’est pas lui, se dit-elle, c’est un des deux autres, et je vais me trouver face à face avec lui, sans le connaître. Mais cet homme saura, Valérien aussi saura ! Quel abîme de honte !
Raïssa mit ses mains sur ses yeux pour conjurer cette image odieuse d’une honte imméritée, et, pour la première fois, elle regretta la pensée de dévouement qui l’avait fait venir. Mais il était trop tard pour reculer ; d’ailleurs la grâce était là, pliée dans son corsage ; – il fallait bien apporter la joie aux malheureux qui avaient tant souffert !
Le jour naissant, triste jour d’hiver, éclairait les isbas de rondins noires et enfumées, lorsque le vazok s’arrêta devant la maison de police. Vérification fut faite des papiers et des pouvoirs de la jeune femme, et, avec tout le respect dû à son nom et à sa position, elle fut conduite à la cabane de son mari.
Ils n’étaient point morts. – C’était quelque chose, – mais le comte Valérien était bien malade…
Raïssa entra dans une chambre basse et sombre où des tapis asiatiques couvraient les murs, où les objets envoyés par elle donnaient un aspect de luxe et de confort à cette étrange demeure.
Sur un lit bas, couvert de fourrures, bordé d’un drap de toile fine aux initiales des Gretsky, – encore un envoi de Raïssa, – le comte Valérien délirait depuis six jours. À l’entrée de la jeune femme, une forme amaigrie jusqu’à la ténuité se souleva péniblement : c’était Rézof.
Il ne reconnut pas Raïssa ; elle avait tant changé, et il l’avait si peu vue ! Il s’apprêtait à lui demander qui elle était, croyant avoir devant lui la femme du gouverneur de la province, ou quelque autre grande dame de passage, désireuse de faire du bien.
— Je suis Raïssa Gretsky, dit la jeune femme.
Rézof, stupéfait, voulut s’incliner devant elle ; mais il était encore si faible, sa convalescence était si peu avancée qu’il faillit tomber. Elle avança la main pour le soutenir, et le remit dans son fauteuil ; il garda cette main et la baisa pieusement ; pas un mot ne fut échangé entre eux.
Valérien gisait presque sans connaissance. De longs accès de torpeur succédaient aux moments de délire ; alors, il était endormi, d’un sommeil lourd et comateux. Raïssa s’assit à son chevet, glissa un oreiller sous sa tête amaigrie, rabattit le drap sur la couverture, et descendit les poignets de la chemise sur les mains décharnées de son mari… Aussitôt ce lit de souffrance prit un aspect plus calme et plus heureux.
— Comment êtes-vous venue ici ? murmura Rézof. Il croyait être victime d’une hallucination.
— J’apporte de bonnes nouvelles, répondit Raïssa, avec un sourire angélique.
Depuis son entrée, une de ses craintes s’était calmée. Celui qui l’avait outragée n’était pas Rézof, elle en était certaine.
— De bonnes nouvelles ? répéta celui-ci d’une voix si faible qu’elle semblait lointaine. Est-ce qu’il y a de bonnes nouvelles pour nous ?
Sabakine entrait en ce moment ; il avait été le premier atteint et le mieux soigné, car il avait ses deux camarades autour de lui, tandis que Rézof n’avait plus que Gretsky, et celui-ci n’avait pour garde-malade que deux convalescents. Appuyé sur son bâton, comme un vieillard, il entra aussi vite que le lui permettaient ses jambes mal assurées.
— Vous êtes venue nous voir ? dit-il à Raïssa ; à cette époque de l’année, où nous restons parfois trois mois sans nouvelles, où la poste n’arrive pas ? Quel courage !
Raïssa se dit en son cœur que, selon toute apparence, ce n’était pas celui-là non plus.
— La comtesse apporte de bonnes nouvelles, dit Rézof ; parlez, madame, je vous en conjure ; est-ce que nous retournerons en Europe un jour ?
Trop pleine de la joie qu’elle allait causer pour comprendre son imprudence, Raïssa tira la grâce impériale de son corsage et la tendit à Rézof.
— Ah ! Dieu ! cria le convalescent, et il tomba évanoui sur le dossier de son fauteuil.
Grâce aux soins de Raïssa et de Sabakine, plus robuste et moins sensible, Rézof revint bientôt à lui. La jeune femme se faisait de cruels reproches de son manque de précautions.
— On ne meurt pas de joie, répondit le jeune homme, encore hors d’haleine et pâle de son émotion ; vous êtes vraiment la messagère d’en haut !
Valérien, en ce moment, revenait à sa période délirante. Ses grondements inarticulés, qui se changèrent bientôt en cris de rage et de douleur, rappelèrent les assistants à la triste réalité. Le retour en Europe était loin encore, et étaient-ils sûrs d’y ramener leur ami ?…
Rézof et Sabakine furent renvoyés à leurs pénates, longtemps désertés, et Raïssa, toujours secourue par Fadéi, s’installa au chevet de Valérien.
Pendant les heures de délire, la pauvre jeune femme subit la plus dure de ses épreuves. Tantôt Valérien, qui ne la reconnut pas une seule fois, la maudissait avec des cris de rage la plus concentrée ; tantôt il pleurait et suppliait sa sœur de lui pardonner de l’avoir méconnue. Alors Raïssa devait lui répondre comme si elle eût été Hélène ; il fallait prodiguer au pauvre insensé les paroles les plus affectueuses ; il lui baisait les mains avec tendresse ; il posait sa joue brûlante et fiévreuse sur ses mains fraîches et douces, et parfois s’endormait aussi d’un sommeil plus calme qu’à l’ordinaire.
Que de fois les larmes de Raïssa tombèrent sur la tête de son mari pendant qu’elle ne pouvait dégager ses mains ainsi retenues ! Que n’eût-elle pas donné pour s’entendre nommer et recevoir ainsi, adressée à elle-même, une de ces expressions affectueuses que Valérien prodiguait à sa sœur absente !
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