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Chapitre 44

Grâce à une médication énergique et soutenue, grâce à la tendresse infatigable de Raïssa, grâce aux nuits passées par Fadéi à contenir le sommeil agité de son jeune maître, Valérien se réveilla un jour faible et brisé, mais en possession de son intelligence et délivré de la fièvre. Ce réveil était prévu : les trois dernières nuits avaient jeté Raïssa dans un état de lassitude qui frisait le danger ; mais toutes précautions avaient été prises pour éviter une secousse au malade encore si près du péril. Rézof et Sabakine étaient près du lit quand Valérien se réveilla, après quelques heures d’un bon repos.

— Vous voilà ? dit-il de cette voix creuse de ceux qui reviennent de si loin. Vous êtes vivants tous les deux ?

— Toi aussi ! fit joyeusement Rézof. Tu sais que tu es sauvé ? Ah ! oui, mon ami, il n’y a pas à discuter ce point-là, tu es sauvé.

Une expression de bien-être passa sur le visage de Valérien, qui ferma les yeux et commença à jouir des délices, des langueurs de la convalescence.

Le soir de ce même jour, il avait pris un bouillon, et Sabakine s’était évertué à lui prouver que s’il trouvait le bouillon bon, c’était parce qu’il était guéri. Sabakine savait pourtant fort bien par sa propre expérience qu’avant l’arrivée de Raïssa le bouillon était détestable.

— J’ai eu un drôle de délire, ces temps derniers, dit Valérien : il me semblait tout le temps que Fadéi était là ; et voyez un peu, il me paraît encore à présent que je l’ai vu ce matin. C’était en dormant, je suppose.

— Que penserais-tu, hasarda Sabakine, si ton vieux domestique était venu te soigner ?

Le visage de Valérien exprima une surprise mêlée de tant de joie et d’espoir que ses amis se hasardèrent à faire un signe à Fadéi qui, caché derrière la porte entrebâillée, n’osait se montrer à son jeune maître, de peur de lui causer un saisissement trop vif.

— Ce serait trop beau, dit Valérien, mais c’est impossible ! Il me semble pourtant que si je voyais sa bonne figure, je serais tout à fait guéri.

Un second signe amena Fadéi derrière le lit ; – il n’osait avancer. – Valérien reconnut son pas et sa démarche.

— Tu es là, Fadéi ? dit-il en voulant se retourner.

Gretsky mit une main sur la tête de son fidèle serviteur et ferma ses yeux pour empêcher deux larmes de sortir.

— Je suis content, dit-il très bas, je suis bien content !

Ce jour-là, Valérien ne demanda pas d’explications. L’esprit des convalescents est très paresseux ; ils se contentent de vraisemblances, ou même de rien du tout. Le fait accompli leur suffit. Aussi, pendant trois jours, le jeune malade se montra-t-il enchanté d’avoir retrouvé son vieux Fadéi, sans demander par quel miracle il se trouvait là.

Mais l’intelligence de la situation revint peu à peu à Gretsky, et dans les moments de demi-somnolence où les forces se rétablissent le mieux, il commença à percevoir un mystère autour de lui. À certaines heures, Fadéi disparaissait régulièrement sans motif bien évident ; une cuisine délicate et soignée réveillait l’appétit paresseux des trois jeunes gens, qui mangeaient ensemble. Un jour, un mouchoir de batiste, oublié sur une table, fut emporté par Fadéi… Ce n’était pourtant pas la propriété du vieux domestique, et cependant ni Sabakine ni Rézof ne réclamèrent cet objet… Pendant les heures d’affaissement, quand on le croyait endormi, il entendait parler à voix basse de quelqu’un d’invisible, de qui émanait tout le confort de la maison… Le raisonnement lui revint enfin assez puissant pour qu’il pût désirer et demander une explication.

— Comment Fadéi est-il arrivé ici ? demanda-t-il à Rézof, désormais en pleine convalescence, et capable de marcher seul, non seulement dans la chambre, mais même au dehors.

— Il est arrivé en traîneau, comme tout le monde, répondit le jeune officier en souriant.

— Ce n’est pas cela que je demande, fit Gretsky avec impatience ; pourquoi et comment est-il venu ?

— Parce que tu étais malade.

— C’est ma tante qui l’a envoyé ? insista Valérien.

— C’est ma sœur qui lui a fait savoir que nous étions malades.

— Ah ! fit le jeune homme quelque peu désappointé.

Il se retourna dans son lit, s’accota dans ses oreillers et promena son regard autour de la chambre. Tout à coup, ses yeux s’arrêtèrent sur une petite corbeille en vannerie, accrochée, lors de l’arrivée de Raïssa, à la patère d’un rideau et oubliée depuis cette époque.

— Il y a quelqu’un ici, s’écria Gretsky d’une voix plus forte que lui-même ne s’y attendait après une si longue maladie ; qui est ici ? je veux le savoir !

Rézof vit qu’il était impossible de dissimuler plus longtemps.

— Il y a ici, en effet, quelqu’un, dit-il, qui est venu en messager de bonne nouvelle.

Les yeux de Valérien interrogeaient ; au mot de « bonne nouvelle » il sourit amèrement.

— Est-ce qu’il y a de bonnes nouvelles pour nous ? dit-il ; exilés, séparés du monde, nous n’existons plus pour les autres…

— Hormis pour ton vieux Fadéi, interrompit Rézof d’un ton de reproche. Eh bien ! il s’est trouvé quelqu’un pour nous apporter de bonnes nouvelles… Bientôt, Gretsky, dès que tu seras guéri, nous voyagerons.

— On nous envoie plus loin ? Nous étions trop près du monde civilisé ?

— Non.

Le visage du convalescent exprima une anxiété si poignante que Rézof n’y put plus tenir.

— Nous retournons à Saint-Pétersbourg, dit-il, en serrant fortement la main de son camarade.

— Quoi ? La grâce ?

— Oui.

Valérien pâlit subitement, et sa main se glaça dans celle de son ami, qui perdit la tête.

— Comtesse, s’écria-t-il en courant vers la porte, au secours !

Raïssa entra aussitôt ; Valérien avait déjà rouvert les yeux et la regardait avec une stupéfaction profonde.

— Imbécile, qu’ai-je fait ? s’écria Rézof en se prenant aux cheveux.

Il était trop tard pour reculer. Valérien regardait sa femme avec des yeux pleins de colère et aussi de joie. Il ne savait en lui-même ce qu’il devait penser d’une ennemie venue de si loin pour le secourir.

— C’est vous, madame, lui dit-il, qui avez apporté notre grâce ?

— Oui, répondit Raïssa d’une voie tremblante. Elle n’osait lever les yeux sur son époux, tant elle craignait de trouver sur son visage l’ironie cruelle qui l’avait torturée autrefois !

— Et à qui devons-nous cette grâce ? À ma tante, sans doute ?

— À elle, elle seule, s’écria Rézof, à ta femme, cet ange que tu as méconnu ; elle qui a traversé la Sibérie par les plus mauvais temps d’hiver, pour nous apporter la santé et la joie !

Gretsky regardait toujours sa femme. En vérité, elle portait dignement le titre que le décret impérial lui avait conféré. Cette noble et chaste figure était de celles que tout homme doit vénérer ; mais le souvenir de la souffrance passée était encore trop puissant dans l’âme de Valérien pour qu’il pût penser comme un autre.

— Je vous remercie, madame, dit-il lentement, comme à regret. Ce bienfait-là vient après d’autres ; vous vous vengez noblement.

Il détourna la tête et ferma les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, Raïssa avait quitté la chambre. Rézof le regardait d’un air courroucé.

— Tu es bien heureux d’être malade, dit-il au jeune comte, sans cela je te dirais ce que je pense de ta manière d’agir.

— Je n’ai de conseils à recevoir de personne, répliqua sèchement Gretsky, et il referma les yeux comme pour dormir.

Il ne dormit pas cependant ; la nuit se fit au dehors. Rézof sortit. Fadéi le remplaça dans sa veille, et Valérien sentait flotter dans son cerveau mille pensées diverses, parmi lesquelles une qui primait tout, la liberté, le retour dans la patrie !

On apporta une lampe, on prépara le repas du soir ; sur la table couverte d’un nappage luxueux, Gretsky, en ouvrant les yeux, vit disposer quatre couverts. D’ordinaire on roulait la table près de son lit, et elle ne portait que trois couverts. Il vit de l’œil cet arrangement sans témoigner de surprise.

Quand tout fut prêt, ses camarades entrèrent. Sabakine marcha droit au lit.

— Ta femme refuse de dîner avec nous, dit-il d’un air bourru ; c’est grâce à l’aimable accueil que tu lui as fait tantôt. Il me semble que le moins que tu lui doives, c’est un peu de politesse.

— De la politesse ? soit, fit Gretsky. Fadéi, va dire à… – il hésita, ne pouvant se forcer à prononcer le mot fatal, – va dire à la comtesse, acheva-t-il avec une certaine ironie, que je la prie de bien vouloir venir dîner avec nous.

Raïssa entra presque sur-le-champ, et l’on se mit à table. Valérien la contemplait sous ses paupières sournoisement baissées. Une vive curiosité se mêlait à la malveillance de ses investigations. C’était là cette jeune fille qu’il avait outragée, cette plébéienne qui s’était imposée à son orgueil nobiliaire, pour l’humilier ? L’origine plébéienne ne se faisait pas sentir. Cette jeune femme eût pu naître sur les marches du trône, tant elle avait de grâce et de distinction.

Les deux officiers lui parlaient comme à une amie vénérée. On voyait qu’ils la respectaient et l’aimaient. Ne lui devaient-ils pas tout ce qui leur était arrivé d’heureux depuis leur condamnation ?

Elle-même parlait peu, répondant aux questions avec mesure, et évitant de prolonger ses discours. Était-ce sollicitude pour le malade ou indifférence pour ses hôtes ? Valérien ne sut qu’en penser.

Le repas fini, Raïssa se retira, en souhaitant le bonsoir aux trois jeunes gens, qui la saluèrent affectueusement, mais elle ne leur tendit pas la main.

— Eh bien ? dit Rézof, lorsque la porte fut refermée, ne la trouves-tu pas adorable ?

Valérien ne répondit pas.

— Il faut que tu le saches, reprit Sabakine, ta femme nous a déclaré, dès le jour de son arrivée, qu’elle ne s’était considérée que comme dépositaire de nos biens ; dès notre retour en Europe, elle veut nous remettre ses pouvoirs et obtenir de l’Empereur la révocation de l’arrêt.

— Elle n’empêchera pas que je sois son mari, répondit Gretsky, honteux au fond de cette méchante parole.

— Ce serait malheureux, en vérité, puisque tu es le seul homme dont elle puisse être la femme, répéta sèchement Sabakine ; mais elle te rend aussi tes biens et ne garde rien pour elle.

— Que compte-t-elle donc faire ? demanda Valérien.

— C’est à toi de t’en informer ; nous n’avons pas eu l’indiscrétion de le lui demander.

Les camarades se séparèrent pour la nuit, et Valérien resta seul avec ses pensées. Fadéi se glissa peu après dans la chambre, alluma une veilleuse et s’étendit à terre sur un matelas pour garder son jeune maître. Il allait s’endormir, lorsque Valérien l’appela doucement. Le vieillard fut aussitôt sur pieds.

— Assieds-toi là, dit le convalescent, et parle-moi un peu de la comtesse.

— Votre tante ?

— Non… la jeune comtesse. Dis-moi comment elle a délivré ma sœur.

Fadéi commença un interminable récit, qui dura environ deux heures, et mit au fait des événements passés son maître, qui n’en connaissait que les faits principaux.

— Ce qu’il y a de sûr, dit-il en terminant, c’est que personne n’eût eu l’esprit et le courage de faire ce qu’elle a fait. Personne non plus ne fût parti comme elle, sur-le-champ, à la nouvelle de votre maladie. Elle a obtenu votre grâce, elle a rendu tout l’argent… C’est une dame comme il n’y en a pas.

Valérien resta silencieux.

— Penses-tu, dit-il après un moment, que je pourrais faire casser ce mariage ?

Fadéi leva les bras au ciel.

— Casser ce mariage ? après ce que la comtesse vient de faire ! Mais, monsieur, si vous n’êtes pas mort, c’est qu’elle vous a soigné ; vous lui devez la vie !

— Elle était là pendant ma maladie ? demanda Valérien.

— Nous sommes arrivés le sixième jour, et elle a passé quinze nuits sans se coucher. Sans elle, il y a longtemps que vous ne seriez plus de ce monde !

— Pourquoi fait-elle tout cela pour moi ? murmura Valérien avec un malaise évident ; il lui déplaisait de tout devoir à cette femme qu’il croyait être obligé de haïr.

— Pourquoi ? Parce qu’elle est de ceux qui rendent le bien pour le mal, répliqua nettement Fadéi.

À cette semonce de son vieux serviteur, Gretsky eut envie de répondre par une impertinence ; mais une certaine gêne, une honte fausse ou vraie l’empêcha de parler ; il prétexta le sommeil, et s’endormit en effet.

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