Chapitre 6
C’en était fait ! Lui, comte Gretsky, il était dénoncé. Cette petite fille aux yeux noirs, si jolie dans sa colère, mais insignifiante au bout du compte, cette petite bourgeoise, issue de rien, avait porté plainte contre lui ; elle avait donné son signalement, son uniforme ; le son de sa voix était noté dans le rapport présenté au maître de police, et, peut-être, en rentrant chez lui, allait-il trouver les agents qui l’attendaient.
Un frisson de dégoût passa entre les épaules du jeune homme. Il ne craignait guère la punition… Que pouvait-on lui faire, à lui, comte de Gretsky ? Le mettre aux arrêts, probablement pour un temps très long, – et voilà tout. D’ailleurs, ils étaient trois coupables. Quel est celui que Raïssa avait particulièrement dénoncé ? Avait-elle distingué les traits de celui qui s’était introduit dans la chambre obscure ? Savait-elle auquel des trois elle devait sa flétrissure ? Par un raffinement de vengeance, les aurait-elle, dans le doute, dénoncés également tous les trois ?
Par malheur, il était impossible à Gretsky de prendre directement des informations ; c’eût été attirer l’attention sur lui. Il fallait donc se contenter d’attendre, d’observer, de ramasser le plus de renseignements possible ; car, pour se fier à quelque subalterne, il n’y fallait pas penser. Il était bien heureux que le propriétaire du Cabaret-Rouge se fût montré discret…
Une autre image traversa les pensées de Gretsky, celle de la jeune fille à peine entrevue. Elle lui avait paru jolie, – à coup sûr elle était honnête. Sans doute, dans son intérêt à lui, il était bon qu’on la prit pour une aventurière, mais il savait bien, au fond de lui-même, que cette fille était honnête et pure. Il l’avait entendue pleurer et supplier avec des accents qui eussent ému tout autre qu’une brute… oui, une brute, puisqu’il était complètement ivre alors.
Au travers de son ivresse, il avait reçu l’impression de la pureté de cette enfant, de son innocence irritée, de sa colère sauvage, qui cherchait une arme pour tuer l’insulteur ou elle-même…, et, dans son cœur, Valérien Gretsky se dit que la démarche hardie par laquelle Raïssa proclamait son déshonneur pour obtenir justice était bien celle d’une honnête fille qui ne veut pas accepter en silence un outrage qu’elle n’a pas mérité.
Cependant… serait-il impossible de séduire, sinon la jeune fille elle-même, au moins son entourage, par l’appât d’une fortune, dans le cas où son silence pourrait être acheté ? Si cette plainte était retirée, on étoufferait l’affaire !
Valérien envoya à tous les diables le bavard qui avait ébruité son aventure ; il envoya tout aussi loin le maître de police qui recevait de telles gens dans son cabinet, et qui leur faisait lire des rapports concernant la crème de la noblesse, car Gretsky n’avait pas cessé de se considérer comme la crème de la noblesse, malgré cette lugubre espièglerie, comme on avait dit chez sa tante.
Le quai s’arrêtait là, le froid était terrible ; le cocher qui suivait le jeune homme toussait de temps en temps pour lui rappeler sa présence. Valérien se décida à monter en traîneau ; il avait envie d’aller voir ses deux amis avant de rentrer. Il consulta sa montre et pensa qu’il était bien tard.
— À la maison, dit-il au cocher.
Un quart d’heure après, il entrait dans son cabinet.
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