Chapitre 7
Le premier objet qui frappa les yeux de Gretsky fut un billet sous enveloppe, placé en évidence sur son bureau. Il le décacheta et lut ces quatre mots : « Viens sur-le-champ. » Signé : Rézof.
Valérien regarda un instant cette feuille de papier et ces quatre mots sans importance apparente, qui lui semblaient gros d’orages ; puis, sans prendre le temps de réfléchir, il redescendit son escalier.
— Je sors, dit-il au suisse qui s’empressait de lui ouvrir la porte.
— Faut-il demander le traîneau de Votre Excellence ? fit l’obséquieux serviteur.
— Non ; je sors à pied.
La porte retomba sur le jeune homme, qui monta aussitôt dans un traîneau de louage arrêté deux maisons plus loin. Cinq minutes après, il entrait chez Rézof.
Celui-ci, fort agité, marchait de long en large dans son cabinet de travail ; Sabakine, assis sur le canapé, méditait d’un air soucieux, le menton appuyé sur la paume de sa main.
— Eh bien ? fit Gretsky, uniquement pour dire quelque chose, car le doute n’était plus passible.
— Eh bien, le diable est contre nous ! grommela Rézof en coupant court à sa promenade. On nous a dénoncés.
Il courut à la porte, s’assura que personne n’avait écouté, baissa les épaisses portières de velours vert, et revint à ses camarades.
— On nous a dénoncés, répéta-t-il à voix basse, et je ne sais pas si nous pourrons nous tirer de là.
— On nous a dénoncés… personnellement ? demanda Gretsky d’une voix calme.
Il était très pâle, mais complètement sûr de lui-même. Ses deux camarades, au contraire, semblaient avoir perdu la tête.
— Personnellement… non ! Mais c’est l’affaire de quelques heures. Il est impossible qu’on ne nous reconnaisse pas, que rien ne nous trahisse, que… Au diable ! s’écria Sabakine en frappant du pied avec colère.
— Si personne ne sait encore nos noms, il n’y a pas de quoi s’inquiéter outre mesure, répartit Gretsky ; tout peut encore s’arranger. D’ailleurs, pourquoi vous tourmentez-vous ? Ne suis-je pas seul coupable ?
Les deux jeunes gens regardèrent Valérien avec étonnement, et, sans s’être concertés, tous deux s’avancèrent vers lui.
— Non, Gretsky, dit Rézof, tu n’es pas plus coupable que nous ; du moins notre intention n’était pas d’être moins coupables que toi ; par conséquent…
— Nous avons partagé la faute, nous partagerons le châtiment, conclut Sabakine.
Les mains des deux officiers saisirent les mains de Gretsky et les serrèrent fermement. Le jeune homme, très ému, leur rendit leur étreinte.
— C’est absurde, mes chers amis, dit-il, je ne puis consentir à ce sacrifice. Je vais aller me livrer, voilà tout, et ce sera une affaire faite.
— J’irai aussi, répartit Rézof.
— Moi de même, dit Sabakine, j’en donne ma parole d’honneur.
Le silence se rétablit. Gretsky réfléchissait…
— Mes bons amis, dit-il au bout d’un instant, laissez-moi prendre tout sur moi. Il faudra faire une dot à cette fille, et l’on assoupira l’affaire ; je suis le plus riche, soit dit sans vous offenser, et, d’ailleurs, je suis seul coupable ; il y va de quinze jours d’arrêts.
— Il y va de ton grade, répliqua Sabakine ; le colonel a dit qu’il ferait un exemple.
— Le colonel… le colonel…, murmura Gretsky, il en parle bien à son aise ; on ne casse pas un officier de la garde pour une fredaine… On dirait qu’il n’a jamais fait de bêtises, le colonel !
Il médita un instant, puis d’un air plus joyeux :
— Eh ! vous autres, dit-il, vous voilà comme des bonnets de nuit, et, ma parole ! il n’y a pas de quoi ! On dirait que nous n’avons plus ni mères, ni tantes, ni cousines disposées à intercéder pour nous ! Voyons, Rézof, tu as une sœur fort bien en cour, ne peux-tu l’envoyer discrètement auprès du maître de police, le prier d’assoupir l’affaire ? Ne peut-on représenter à ce brave homme le tort que cela fera à la noblesse, si cette affaire s’ébruite ? Toutes les femmes de chambre à qui nous aurons pris le menton viendront déposer contre nous avec un certificat. Que diable ! messieurs, vous n’avez pas besoin de rire : c’est sérieux, ce que je vous dis là ! Il y va de l’honneur du pavillon, comme dit mon oncle l’amiral. Toi, Sabakine, ton oncle est ministre ; que ne vas-tu lui demander sa protection ? – Tu ne lui demandes jamais rien, tu ne manges que ton bien, – il ne peut pas te refuser cela.
— Et toi, riposta Sabakine, n’as-tu pas ta tante, qui est dame d’honneur, et mieux en cour que n’importe qui ?
— Chut ! fit Gretsky en posant un doigt sur ses lèvres d’un air tragi-comique. Ma vertueuse tante est du côté des opprimés ; si elle se mêle de cette affaire, ce sera pour me faire châtier et pour réhabiliter la demoiselle ; il n’y a pas à songer à ma tante pour cette affaire-là.
— La demoiselle, grommela Rézof, – la sotte pécore…
— Ah ! dit Gretsky, je t’arrête ici, mon ami, – à coup sûr, ce n’est pas sa faute ! Elle s’est vaillamment défendue ; j’en porte encore les marques.
Il releva sa manche de toile fine et montra son poignet entamé par une large égratignure qui avait enlevé un lambeau de chair. La plaie était profonde et à peine cicatrisée.
— Ce qu’il y a de certain, reprit Valérien en rabattant son poignet de toile sur sa main, c’est que nous étions ivres-fous, ce qui est la pire ivresse et la plus méchante ; nous aurions aussi bien tué quelqu’un…
— Plût à Dieu ! gronda Sabakine.
— Grand merci ! Ç’aurait été la Sibérie, alors ! J’aime mieux donner une dot. Voyons, Sabakine, est-ce ton oncle, ou ta sœur, Rézof, qui vont essayer d’assoupir cette sotte affaire ?
— Je crois qu’il vaut mieux employer les femmes, dit Sabakine ; c’est moins grave ; un homme, et surtout un ministre…
Les deux officiers se mirent à rire.
— Le bon apôtre ! fit Gretsky, il ne veut pas perdre son crédit !
— Il a raison, reprit Rézof ; j’irai voir ma sœur demain matin.
— Avant de nous quitter, mes amis, dit Sabakine qui s’était levé, faisons un pacte : aucun de nous, sous quelque prétexte que ce soit, ne trahira les autres ; nous endossons la faute et la punition solidairement, de même que nous l’avons commise !
Gretsky voulait protester, Rézof lui coupa la parole.
— Nous sommes des fous, dit-il, mais nous avons de l’honneur ; nous pouvons nous oublier jusqu’à faire une sottise indigne de nous, mais l’honneur du régiment et la foi de l’amitié priment tout. Nous sommes donc solidairement responsables de ceci comme du reste. Jurons de nous soutenir jusqu’au bout.
— Je le jure, dit Sabakine, en étendant la main..
— Je le jure, répéta Gretsky en serrant les mains loyales de ses amis.
Ils se séparèrent aussitôt, pour se retrouver le lendemain au régiment. Gretsky, rentré chez lui, se mit au lit ; mais il eut beau faire, l’image indistincte de Raïssa l’empêcha de trouver le sommeil.
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