Chapitre 8
Le lendemain, dès neuf heures, Rézof se fit annoncer chez sa sœur. Celle-ci, fort belle personne, avait épousé, depuis une dizaine d’années, un chambellan très riche ; sa position et ses alliances la mettaient sur le pied d’amitié avec tout ce qu’il y avait de bien à Pétersbourg.
La visite matinale de son frère la surprit d’abord, et elle le fit entrer dans le boudoir où elle achevait sa toilette. Comme elle était fort perspicace, la princesse Alexandrine, que ses amis appelaient Adine par abréviation, n’eut pas besoin de regarder Rézof à deux fois ; la pâleur du jeune homme, qui avait aussi fort peu dormi, lui révéla ce qu’il venait lui confier.
— Tu en es donc ? lui dit-elle en français sans autre préambule.
Rézof fit un signe de tête affirmatif. La princesse congédia sa femme de chambre et fit asseoir son frère auprès d’elle sur un petit canapé.
— Et qui avec toi ? dit-elle avec curiosité. Cette affaire scandaleuse était le régal le plus friand pour toute la haute société.
— Je ne puis le dire, répliqua Rézof. Excuse-moi, Adine ; c’est un secret d’honneur, vois-tu ; c’est une affaire de régiment…
— Fort bien, répliqua la princesse un peu piquée. Et pourquoi viens-tu te confesser ?
— Parce que tu peux me sauver si tu le veux. Un mot de toi au grand maître de police…
La princesse fit une moue significative.
— Tu sais qu’il me fait la cour ?
Rézof répondit par un signe de tête éloquent.
— Et tu veux que je lui demande une grâce ?
— Non, répondit le jeune homme, pas une grâce. Représente-lui combien ce serait d’un déplorable exemple que la bourgeoisie s’en prit à la noblesse.
— C’est donc une bourgeoise ? demanda la princesse.
— À peu près ; noblesse non héréditaire, acquise au service dans l’armée.
— Ah ! fit dédaigneusement Adine. Et qu’est-ce que vous avez pu trouver dans cette bourgeoise ? Est-elle seulement jolie ?
— Ne m’en parle pas, je t’en prie, répondit Rézof : ce souvenir m’est particulièrement désagréable.
— Voilà, fit Adine en haussant les épaules d’un air moqueur, les suites d’une folie ! C’était bien la peine ! Et qu’est-ce qu’on veut vous faire pour vous punir, si ce n’est pas aussi un secret de régiment ?
— On veut nous casser aux grades.
— Oh ! oh ! pour une bourgeoise ! C’est trop fort ! Mon frère cassé aux grades ! Oh ! non ! J’irai chez le maître de police, mon cher, c’est décidé. Et tu ne veux pas que j’intercède en même temps pour tes camarades, tes respectables camarades ?
— Au contraire, je te supplie de ne point nous séparer dans ton intervention bienfaisante.
— Sans savoir leurs noms ? Du reste, je suis bien naïve, le maître de police me les dira.
— Je ne crois pas qu’il les sache.
— Le tien non plus ?
— Le mien non plus.
La princesse se renversa sur le dossier du canapé en éclatant de rire.
— Alors c’est moi qui te dénonce ?
— À seule condition d’obtenir qu’on arrête l’enquête.
— C’est original ! c’est délicieux ! Très bien, mon ami ; j’irai entre une heure et deux, tu auras ma réponse à trois heures. Ne me souhaite pas bonne chance, les chasseurs disent que cela fait manquer le gibier.
Là-dessus Adine congédia son frère d’un signe de tête amical et retourna à sa toilette interrompue.
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