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Chapitre 10 LE BARREAU DE FER

Cinquante pieds de chute et les roches taillées à pic, mais qui gardaient bien quelques dents, puisque le bouton avait rebondi plusieurs fois avant de s’engloutir ! Hector ferma les yeux, parce qu’il voyait la masse noire du château tourbillonner devant lui. Un vertige l’assaillait. Des frissons montaient le long de son corps. Il était las, horriblement las. Ses mains le brûlaient. Chaque muscle de son bras avait des fatigues intolérables. Ce bruit si faible du bouton, précipité sous ses pieds, lui causa dans l’ouïe une sensation plus déchirante que le plus effroyable cri. L’abîme était là comme une mort béante, prête à engloutir sa proie.

Ce fut un moment d’indicible torture. Ce n’était plus en Hector que l’instinct animal qui s’accrochait désespérément à la corde. L’âme défaillante avait déjà lâché prise. Ses pieds, ses pauvres pieds que la paralysie prenait, cherchèrent un appui contre la pierre. La pierre glissa. Il sentait que les veines de son front allaient crever. Il voulut lever les yeux pour mesurer, hélas ! la route qui pouvait le conduire au salut. On sait l’effet que produisent les murailles, vues d’en bas et de tout près. C’est l’immensité en perspective.

Hector pouvait voir seulement quelques pieds de sa corde qui semblait pendre, soutenue par la nuit, mais il voyait la masse énorme, la masse noire s’élancer et monter. Gravir cela, n’était-ce pas l’impossible ? Et quel mot avons-nous prononcé ? le salut ! Sarcasme cruel ! n’était-ce pas aussi la mort qui était à l’autre bout de la corde ?

La mort plus lente, il est vrai, mais la mort aussi implacable ! C’était trop, je vous le dis. Tout ce qui vivait en cet enfant, victime d’un supplice inouï, âme et corps, vacillait et se tordait. Il semblait que Dieu même lui manquât, Dieu à qui il venait de donner son âme.

Il ne faut pas se méprendre : si la torture avait duré le quart du temps que vous mettez à parcourir ces quelques lignes qui essayent en vain d’en reproduire les raffinements hideux, nulle force humaine n’aurait été capable de la supporter, car à ces instants, la faculté de sentir se concentre et s’exagère. On peut souffrir mille agonies en une seconde.

Je ne sais pas si Hector resta une seconde immobile. Je sais qu’il mourut vingt fois. Mais Jean Guern le disait là-bas, sur le tertre : Soleuvre et Bazeille : aigle et Lion ! L’enfant avait, mêlés dans ses veines, deux sangs héroïques et chrétiens.

C’était une de ces natures que l’angoisse peut étonner un instant, mais qui rebondissent. Ceux-là résistent. Les muscles de leur corps sont d’acier ; le ressort de leur âme ne s’use point. C’est du diamant.

Deux idées s’éclairèrent à la fois dans le cerveau d’Hector. Dieu et la pure jeune fille qui venait de se déclarer publiquement sa fiancée. N’était-ce pas encore Dieu ? la suprême bonté de Dieu ! Seigneur merci : Honorine ! Honorine ! Il saisit la corde à deux mains et remonta d’un pied, avant de s’être dit : Je veux remonter.

La réaction était faite. A l’engourdissement succédait un flux de vie. Hector se retrouvait : il n’était pas vaincu encore. Ses doigts se roidirent autour de la corde ; ses doigts qui saignaient.

En tout autre moment, c’eût été un jeu pour lui que de regagner assez de terrain pour donner à ses pauvres mains l’appui de ses jambes, enroulées autour de la corde. A cette heure, il lui fallut faire un incroyable effort d’énergie. Le câble était si mince, si lisse ! et il y a quelque chose de si écrasant dans cette idée qu’on est, selon la vigoureuse simplicité de l’expression vulgaire, – au bout de son rouleau !

Il fallait se hisser en étreignant cette soie glissante qui n’offrait pas à la main un volume suffisant, et qui menaçait d’échapper sans cesse aux doigts convulsivement crispés.

Honorine ! Honorine que Dieu lui avait rendue ! Hector fit ce rêve d’accomplir une tâche gigantesque pour la revoir, ne fût-ce qu’une minute, et lui dire adieu pour jamais ! Il se prit corps à corps avec son agonie. Il attaqua le fil tremblant qui le tenait suspendu au-dessus de l’éternité. Il rampa, pourrait-on dire, tant chaque pouce de corde fut péniblement disputé. Ses muscles révoltés tressaillaient, sa poitrine râlait. Pour chaque ligne de corde, il donnait un jour de vie.

Enfin, ses genoux mordirent le nœud qui était au bout de la soie.

– Dieu ne veut pas que je meure ! s’écria-t-il en un élan de triomphe.

Puis, reprenant haleine et souriant déjà, il dit :

– Je fais vœu de ne pas assommer le coquin tout à fait.

Il s’agissait, bien entendu, de Larchal.

Mais si vous aviez vu Hector désormais ! c’était de l’entrain : c’était presque de la gaieté. La nuit devenait de plus en plus noire. Quand il parvint au niveau du rempart, les toits de la ville ne brillaient plus aux rayons de la lune. Une pensée traversa l’esprit d’Hector : Combien y avait-il de temps que son entreprise était commencée ?

Larchal lui avait dit :

– Vous avez une heure, une heure dix même. Dépêchez-vous !

Certes, il était impossible qu’une heure ne se fût pas écoulée, une grande heure, depuis qu’il avait arraché son barreau et grimpé sur la fenêtre de sa prison. N’y avait-il qu’une heure ? En une heure tant de craintes, tant d’espoirs, tant de tortures peuvent-ils se concentrer ? Et la route à faire était encore si longue !

Le geôlier, l’assassin allait revenir ! Il allait, lui aussi, monter sur l’appui de la fenêtre pour retirer la corde où les cinquante louis et le diamant devaient être attachés, selon le pacte. En trouvant la corde tendue, il allait tout deviner. Hector le voyait déjà faisant effort pour dégager le barreau qui retenait la corde… Ou bien ouvrant son couteau et tranchant d’un seul coup cette mince attache de soie.

On a beau être brave, l’impossibilité absolue de se défendre fait naître d’étranges défaillances. Assis sur son billot, là-haut dans sa prison, Hector eût accueilli d’un front impassible la lecture de son arrêt. Debout au milieu du Champ-de-Mars, il aurait commandé le feu d’une voix claire et haute. Mais ici, insecte perdu dans l’espace, misérable araignée suspendu par son fil, ce jeune homme puissant et vaillant avait des épouvantes d’enfant.

Dès que cette idée de temps lui fut venue, il compta les battements précipités de son cœur. Les minutes fuyaient, selon l’erreur fiévreuse de sa mesure, avec une extravagante rapidité. Il s’étonnait presque de ne pas voir poindre les premières lueurs du jour. A chaque instant il croyait éprouver la sensation d’une légère secousse transmise du haut en bas par cette corde qui était à la fois son salut et sa perte. Il se disait : Larchal est là, à l’autre bout.

L’hallucination devenait parfois si complète, qu’Hector entendait au-dessus de sa tête le frôlement de la veste du geôlier, essayant de se glisser entre les barreaux. C’était un homme épais et trapu ; il avait de la peine à passer.

Parfois, ses propres efforts faisaient rouler la corde sur l’appui de la fenêtre. Quelques petits fragments de chaux tombaient. Il les sentait sur son front nu… C’était Larchal, qui le guettait et qui préparait son couteau…

Il arriva dans cet espace vide, situé entre le roc et les corbeaux de soutien, car il avançait toujours, malgré l’angoisse et malgré le vertige. Le vent fit osciller la corde comme lors de la descente. Hector souffrait si horriblement, que la pensée de lâcher prise le piquait comme un désir.

En ce moment, l’horloge de l’église voisine sonnait les quatre quarts avant l’heure. Hector s’arrêta pour écouter. Il se souvenait bien qu’il était minuit et demi au moment où Larchal avait tiré sa grosse montre d’argent. L’horloge sonna un coup. Hector attendit. C’était tout.

Une heure ! Entre le départ du geôlier et le commencement de sa descente, il avait bien perdu un quart d’heure. Se pouvait-il que ce long siècle d’angoisses eût à peine duré quinze minutes !

Pour descendre et pour remonter ! Quinze minutes ! l’horloge était folle ! Ou peut-être avait-il mal entendu. Il prêta l’oreille ; car, durant cette soirée, il avait remarqué que les horloges voisines se suivaient à quelques secondes de distance.

Chose merveilleuse, les autres horloges se taisaient maintenant. La notion du temps est élastique. « Ah ! que la nuit est longue à la douleur qui veille ! » s’écriait Lemierre naïvement. Et ces douze syllabes l’ont fait célèbre. Nos sensations sont nos mesures. Nous avons appris que telle somme de souffrance ou de joie, telle quantité de vie, pouvait être contenue dans tel espace de temps ; nous appliquons la souffrance ou la joie comme mètre uniforme au temps dont nos joies et nos souffrances ne peuvent modifier la marche.

Une minute, pour nous, c’est donc en réalité une certaine somme de torture ou de contentement.

Si la souffrance, pour choisir entre les deux termes celui que Dieu a fait le plus riche et le plus généreux ; si la souffrance grandit au delà des limites communes, se concentre, s’exalte, se multiplie par elle-même jusqu’à ces supplices inouïs que notre nature, si faible contre l’allégresse, peut endurer sans mourir, c’est le temps pour nous qui s’allonge sans fin, le temps impitoyable.

Hector n’espérait plus, Hector sentait sa raison tournoyer déjà dans le vertige, lorsqu’une horloge, puis deux, puis trois, répétèrent dans la nuit ce coup unique lui marque la première heure.

Ce fut encore un grand élan qui le souleva. Il monta, ranimé par cette confiance que personne ne l’attendait là-haut guettant sa faiblesse sans défense. Il atteignit les consoles de la frise, son pied avide trouva un semblant d’appui contre la muraille renflée. Il dépassa la frise. Il montait, il montait. Ses mains brûlaient, sa poitrine sifflait ; son pantalon, coupé par le frottement, laissait pendre ses lambeaux, mais il montait.

Enfin sa main toucha l’appui de la fenêtre. Il se hissa, ne prenant plus souci de réprimer la plainte essoufflée qui s’échappait de sa gorge. Il saisit les barreaux solides, passa entre deux, et sauta sur le sol de sa prison.

Il resta longtemps, brisé de corps et d’âme, haletant, broyé, anéanti. Vous eussiez dit que cette masse humaine était désormais incapable de tout effort et de tout mouvement.

Mais quand, dans le lointain des corridors, un bruit de pas se fit avec un cliquetis de clefs, Hector se leva sur le coude. Il écouta. C’était bien l’auvergnat Larchal qui venait chercher les cinquante louis et la bague, héritage d’un homme assassiné !

Hector se souleva sur ses deux mains saignantes, puis il se dressa lentement sur ses pieds. Larchal approchait.

On l’entendait grommeler je ne sais quoi. Ces méchantes consciences parlent toutes seules. Hector s’étira. Hector monta sur le billot. Il prit le barreau de fer qu’il avait scié. Il le débarrassa de sa corde et le brandit à deux mains.

– Je suis ici par un miracle ! dit-il, redressé de toute sa hauteur. Dieu veut que je me sauve et que je la revoie !

La clef grinçait dans la serrure. Hector empoigna sa barre de fer comme un sabre et se glissa derrière la porte.

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