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Chapitre 11 NEREA

Le baron Michel était en ce pays de Sedan une manière de marquis de Carabas. Il avait des propriétés partout : dans la basse ville comme dans le quartier du haut commerce. L’opinion publique prêtait à ce grand citoyen un caractère indécis, timide, débonnaire. Il passait pour être le meilleur de la famille. On n’allait pas cependant jusqu’à dire qu’il ne fût capable de tout pour gagner de l’argent.

C’est ici la vertu élémentaire de ces races conquérantes. Il peut y avoir des différences dans les caractères, mais la grande loi est une, inflexible. Il en est ainsi dans toute chevalerie. L’ancienne chevauchait sur ce mot qui nous fait rire : Honneur. La nouvelle enfourche cet autre dada : Argent.

Pour les hommes sages de notre temps, le premier de ces mots représente l’esprit. C’est presque aussi creux que Dieu ! L’autre mot est le signe du monde réel, c’est-à-dire la moderne vérité. Et le monde va en conséquence. Où ? Il n’en sait rien, mais ce n’est certes pas vers l’honneur.

Et Dieu ? Soyez tranquilles, si vous priez. Dieu n’est jamais loin de ceux qui prient.

Le baron Michel avait été l’homme d’affaires, puis l’associé des Soleuvre, quand ceux-ci avaient malheureusement essayé de relever leur maison par le commerce. C’était tout uniment un ancien courtier de la fabrique de draps. Sa jeunesse avait été assez honnête, au dire de ses contemporains. Mais aussitôt que son savoir faire et son économie lui eurent assuré un petit capital, il s’était vu entouré d’une famille nombreuse, avide et bas placée. C’était à la fin de l’Empire. Son frère Jean était fraudeur, son frère Antoine n’était rien.

Ils avaient de l’ambition tous deux, tous deux étaient plus intelligents que le baron Michel. Sans eux, Michel eût été un industriel, rangé, probe dans la mesure commerciale, et inoffensif. Jean et Antoine lui donnèrent l’audace qu’il n’avait point. La maison de Soleuvre devint la maison Legagneur.

Antoine avait quitté le service autrefois, pour cause, mais, à la faveur du trouble qui suivit la révolution de Juillet, il se fit donner un grade de major. Il avait son idée. La carrière militaire n’était pour lui qu’un chemin de traverse pour arriver à son but. Jean fonda un établissement de banque en Belgique. Ses deux fils ne restèrent point dans sa maison. Nul ne savait ce qu’ils faisaient ; mais de temps en temps, on les voyait à Bruxelles, menant un train de prince. Leur père tenait, du reste, un état de maison bien au-dessus de ses affaires. Il en était de même pour les Legagneur de France. Au régiment, le major Antoine jouait au grand seigneur, et la maison du baron Michel était de beaucoup la plus fastueuse qui fût à Sedan.

Sedan, ville travailleuse, ne possède point de cour des miracles.Vous n’y trouveriez point de ces quartiers misérables, où le dénûment, le vin, l’oisiveté atrophient une population pullulante. A cet égard, Sedan peut regarder haut Paris, son suzerain, Augias entêté, dont les étables ont déjà lassé quatre ou cinq Hercules. Sedan est une ville propre, sinon une ville coquette. C’est de l’eau pure qui coule dans le ruisseau de ses rues les plus pauvres.

Autour de la porte dite de la Cassine, s’agglomère pourtant une population moins brossée que celle des autres quartiers. Ce n’est pas de la bohème : les honnêtes pavés de Sedan sauteraient hors de leurs alvéoles si jamais volée de bohémiens montrait ses guenilles en dedans des murs ; mais ce n’est plus cette classe ouvrière tirée à quatre épingles qui fait l’orgueil de la patrie de Turenne. Il y a là de l’un et de l’autre : c’est mêlé. Les maisons ont maigre apparence ; les cabarets sont emplis par des soldats qui n’ont pas le temps d’aller jusqu’à leurs chères guinguettes du Fond-de-Givonne ; les maisons sont habitées par des ouvriers souvent étrangers au pays, des Belges Surtout, et neuf fois sur dix ces tempêtes intestines, qu’on nomme des cloques (grèves), prennent naissance dans ces turbulents parages.

A cinquante pas environ du corps de garde de la Cassine s’élevait une maison à deux étages, un peu plus élégante que celles qui l’entouraient. C’était une propriété du baron Michel. Elle avait pour habitant un vieil homme, connu dans la ville sous le nom du père Bataille, et qui s’appelait en réalité Giovan Battaglia. Il était Piémontais et natif des environs de Turin. C’était un vieillard actif et leste, tout nerfs, comme on dit, coiffé d’une chevelure très dure, taillée en brosse et de couleur gris pommelé. Il était ménétrier, maître de danse, organisateur de sérénades et de mascarades, trouveur d’objets perdus, diseur de bonne aventure et parfait secrétaire. Il faisait en outre tous autres métiers auxquels on le trouvait apte. Cela lui donnait de quoi boire de méchante bière en mangeant du pain sec.

Il avait une fille, ce père Bataille, belle comme les vierges de l’Attique, aussi, la « jeunesse » de Sedan ne la trouvait pas jolie. Nerea, c’était le nom de la fille de Bataille, ne faisait, de son côté, aucune espèce d’attention à la jeunesse de Sedan. C’était une singulière créature pieuse à sa manière, fréquentant assidûment les églises, aux heures où les nefs sont solitaires, mais ne parlant jamais à un prêtre. Bien souvent, ceux qui passaient le soir la rencontraient agenouillée sur les marches de la cathédrale, tantôt silencieuse et comme absorbée, tantôt murmurant de bizarres paroles.

– C’est la Nerea, se disait-on, l’innocente. Quelques-uns ajoutaient :

– La sorcière !

Et personne ne s’approchait d’elle. La jeunesse, là-bas, n’est point crédule, fi donc ! Mais la jeunesse avait un peu frayeur de Nerea, parce que son père, pauvre diable de charlatan famélique, lui avait imposé, tout enfant qu’elle était, le rôle de sa mère décédée. Or le rôle de la mère de Nerea était de battre les tarocchi de danser le pas des jettateurs,d’interroger la glace sans tain, de piquer la tranche d’un vieux livre pour chercher les sorts, d’ouvrir, selon l’art divinatoire, le cœur tout chaud des coqs étouffés, de déchiffrer les lignes de la main, ou de donner un sens à ces autres lignes que le sable trace aux vibrations d’une plaque sonore, d’épeler le muet langage du plomb fondu versé dans une jarre d’eau, d’expliquer les rêves, de faire crier la poule noire, en cas de vol, et de tenir la fameuse baguette de coudre qui va droit aux trésors enfouis dans la terre, comme l’aimant sympathique court au fer. Le vieux Giovan Battaglia disait volontiers, quand on parlait de sa femme défunte :

– On ne saura jamais ce que m’a coûté la perte de Dinah ?

Le fait est qu’on ne l’a jamais su. Pour parer d’autant à ce désastre, le père Bataille avait donné à Nerea tous les talents de sa regrettable mère. Nerea s’était montrée dès le début élève ardente. Il y avait longtemps qu’elle avait envie de connaître tous ces secrets qui avaient été la terreur et la curiosité de son enfance. Au moment où Dinah mourut, les Battaglia parcouraient le pays de Reims, exploitant de leur mieux la naïveté des Champenois. C’est à peine si Nerea avait entrevu l’Italie. Depuis qu’elle existait, jamais elle n’avait rencontré un lieu qu’elle pût appeler « ma maison », jamais une créature humaine dont elle pût dire : « Voici l’ami de ma mère et de mon père. »

Toujours des horizons nouveaux, toujours des demeures inconnues, toujours des visages étrangers sur lesquels son regard inquiet pouvait lire la défiance ou le dédain. En apprenant la pauvre science de sa mère, Nerea crut de bonne foi acquérir un pouvoir qui la mettait au-dessus du niveau commun. Rien n’avait éveillé ses doutes, car les Battaglia, comme tous les charlatans, lançaient de furieux anathèmes à tous ceux qui ne voulaient point admettre leur prétendue doctrine, à laquelle ils ne croyaient point eux-mêmes.

En dehors de ses parents, Nerea, farouche et solitaire, n’avait jamais reçu aucun enseignement, sauf la lecture, qu’elle avait apprise dans un alphabet qui parlait de la croix de Dieu. Elle prenait au sérieux ses pratiques misérables ; elle faisait plus : elle y mêlait je ne sais quelles aspirations mystiques, bien qu’elle eût le vague instinct d’aller ainsi contre la volonté divine. C’est pour cela qu’elle n’osait point remplir ses devoirs de chrétienne, malgré l’élan religieux qui était au fond de sa nature enthousiaste.

C’était à peu près à l’heure où notre Hector, averti par la chute providentielle d’un de ses boutons d’uniforme, entreprenait sa fabuleuse ascension. Toutes les lumières étaient éteintes aux environs de la porte de la Cassine, excepté deux qui brillaient, l’une dans le corps de garde, l’autre au rez-de-chaussée de cette maison, louée au père Bataille par le baron Michel. Il y avait maintenant plus d’un an que le père Bataille était établi à Sedan. C’était la plus longue station qu’il eût faite en un même lieu dans sa vie. Il lui fallait pour cela des raisons majeures, et nous verrons qu’il n’en manquait pas.

Au moment où nous entrons au rez-de-chaussée de sa maison, il était assis au coin d’un foyer éteint où deux maigres bûches avaient achevé lentement de se consumer. Sa tête étroite et longue pendait sur sa poitrine. Il dormait. Non loin de lui, on voyait pendu à la muraille l’aigre violon à l’aide duquel il donnait des leçons de danse aux farauds de la jeunesse.

C’était, ne vous y trompez pas, un homme éminemment remarquable. Il vous eût, au besoin, coupé la jambe avec un eustache, il vous eût fait l’opération de la cataracte avec un cure-oreille. Il entreprenait tout. Rien n’était pour lui trop difficile.

Entre ses jambes était un chat noir, gras à lard, qui devait prendre ses repas quelque part dans le voisinage. Le chat dormait comme son maître. La chambre était assez vaste et mal éclairée par la chandelle de suif dont la mèche se charbonnait sur la table ; il n’y avait guère de meubles à proprement parler, mais c’était un fouillis de coffres, de tréteaux, de vieilles malles où l’on reconnaissait bien le mobilier industriel d’un homme ayant travaillé en foire.

Quelques chaises de paille boitaient çà et là. Des fioles poudreuses couvraient les planches clouées à la muraille, et sur une bûche, posée debout comme un socle, trônait un superbe hibou empaillé. Comme objets d’art, il y avait le portrait authentique du grand Albert et une de ces lithographies noires qui représentent les diverses phases de la lune, tournant autour de notre globe. Ces deux tableaux étaient attachés au mur avec des épingles. La chandelle brûlait dans le goulot fêlé d’une bouteille à cirage. Alentour, on voyait un sablier couvert de signes cabalistiques, un jeu de grands tarots, une cruche à bière vide et les restes d’un repas plus que frugal.

Mais la même lueur qui éclairait ces misères tombait d’aplomb sur un chef-d’œuvre de Dieu. Nerea était auprès de la table, pensive, silencieuse. Elle avait la tête appuyée sur sa main que baignaient les masses de ses cheveux noirs. Ses paupières, fermées à demi, laissaient passer à travers la richesse de leur frange un regard fixe. C’était la beauté antique dans sa simplicité. Un sculpteur eût voulu tailler ce visage dans le marbre.

Le sommeil ne la cherchait point, malgré l’heure avancée. Sa main jouait avec les cartes éparses sur la table.

– Holà ! fit le père Bataille, qui s’agita en dormant ; est-ce un mal de remuer la terre ? Ze ne vole rien. Z’ai des papiers… arrêterez-vous un homme qui a des papiers en règle ?

Les yeux de Nerea se tournèrent vers lui avec une expression de piété.

– Toujours ce songe : murmura-t-elle ; toujours ces terreurs de la mauvaise conscience !

Elle éleva la voix pour appeler :

– Père !

Ces pauvres diables qui campent dans la vie ont le sommeil léger. Le Piémontais s’éveilla en sursaut et s’écria :

– Zo vous dit que z’ai des papiers !

– Il n’y a pas de gendarme ici, mon père, prononça doucement Nerea.

Le vieux Bataille se frotta les yeux.

– Zo rêvais que z’étais dans les écus de six livres zusqu’aux zenous ? dit-il d’un air de bonne humeur. Quelle heure il est, ragaze ? Personne il n’est venu ?

– Il est une heure, répondit Nerea ; il n’est venu personne.

Le bonhomme ramena sur ses jambes maigres qui tremblaient de froid l’étoffe usée de sa houppelande.

– Ragaze, dit-il, si tu veux dormir, moi, zo veillerai.

– Je ne veux pas dormir, mon père, répliqua Nerea. J’attends le sort.

– Le sort du maréçal des lozis, s’écria aigrement le père Bataille, heureusement qu’il n’en a pas pour longtemps désormais.

Nerea eut un sourire.

– Mon père, dit-elle, s’il devait mourir, je vous en voudrais pour ce mot-là.

Le vieillard glissa un regard sournois du côté de sa fille.

– Il ne doit donc pas mourir ? fit-il en jouant l’indifférence.

– Non, répondit Nerea.

– Qui te l’a dit ?

Nerea mit sa main sur le jeu de tarots. Giovan Bataille haussa les épaules.

– Si le maréçal des lozis il se sauve, dit-il en bâillant, tant mieux pour lui, tant pis pour nous ! Es-tu bien sûre qu’une heure il ait sonné, ragaze ?

– Je l’ai entendue, mon père.

– Et personne encore ! Lis-moi le livre, puisque tu ne veux pas dormir.

Il y avait sur la table un grand in-folio manuscrit sur parchemin, dont la reliure, solide pourtant et retenue par une armature en métal, tombait en pièces. Nerea le prit, l’ouvrit, et se fit un pupitre avec la cruche vide. Le parchemin était jaune ; l’encre avait blanchi, mais les lettres ornées à la main et les miniatures qui chargeaient les hautes marges étaient parfaitement conservées. On eût dit, à voir leurs couleurs si vives et si délicates, que le pinceau n’avait pas eu le temps de sécher.

Nerea tourna plusieurs feuillets, cherchant sans doute le passage où s’était arrêtée la précédente lecture. Elle arriva à un chapitre dont l’intitulé était ainsi figuré :

« Estât des valeurs, richesses et thrésors de la S. S. S. abbaye d’Orval. »

Au milieu de la cinquième page après ce titre, il y avait une marque faite à l’ongle. Ce fut là que Nerea commença.

« … Item, lut-elle d’une voix monotone et ennuyée, une batterie d’encensoirs en vermeil avec chaînes d’argent et contre-chaînettes d’or, le têt de chasque orné d’une maistresse émeraude, entourée de cinq rubis balays le tout donné par le bailliage d’Ivoix-Carignan. (Estimé douze cent cinquante rixdales.)

« Item, la relieure en argent massif du grand manuscript, dit : Le livre des pieds terriers d’Orval, avec cette épigraphe gravée en relief sur le plat : Qui terre a, guerre a ; qui n’a, pis a. (Estimé trois cents rixdales.)

« Item, les joyaux de la dame de Bixi : parures de teste et de col, bracelets, fermoirs, agraffes, livres d’heures, chapelets, drageoirs, et les joyaux de la dame de Cherves, sa sœur, dont le détail est le même. (Estimé cinq mille écus tournois.) »

– Père, dit Nerea qui s’interrompit, je voudrais me voir une fois des diamants, des rubis et des perles.

– Cela t’irait bien, fillette ; continue ! continue !

Giovan Bataille avait croisé ses maigres mains sur son estomac. Il écoutait, plongé dans une sorte d’extase. De temps en temps sa langue gourmande venait humecter ses lèvres. Nerea laissa échapper un soupir.

« … Item, continua-t-elle, la vierge d’Izel, argent et or, avec les couronnes d’orfèvrerie où se trouvent les deux rubis de grande eau dits : le Ron-Poncel et le Tintigny. (Estimé, le tout, mille soixante-quinze louis de France.)

« Item, en lingots, dans une tonne double, à trois cadenas, clefs cent trois, cent quatre et cent cinq : lingots d’argent, quatre cent vingt-deux marcs ; lingots d’or, quarante-huit marcs et demi, à estimer selon le change.

« Item, en lingots, dans une tonne double, à trois cadenas ; clefs cent six, cent sept et cent huit : argent, cinq cents marcs ; or, trente-cinq marcs et cinq sixièmes, selon le change.

« Item, cinq mitres abbatiales ouvrées et ornées de pierreries, la crosse de Bernard de Montgaillard, vingt-quatrième abbé, donné en 1630, d’après son vœu, ladite crosse ayant son chef en or massif et deux rangs de perles fines à la virole. (Estimé deux mille rixdales de Luxembourg.)

« Item… »

Mais pourquoi prolonger cette éblouissante énumération ? Tout le monde sait que les abbés d’Orval étaient plus riches que des rois.

Ce fameux Pied terrier, dont la reliure avait été estimée trois cent vingt rixdales ou deux mille livres, monnaie française, c’est-à-dire plus de dix mille francs, eu égard aux accroissements successifs de la valeur représentative, ce livre des biens fonciers de la communauté était un immense in-folio de sept cent quarante pages, où se déroulait la liste des terres, prés, pâturages, bruyères, étangs, moulins, brasseries, maisons, châteaux, métairies, mines, ardoisières, carrières, chasses, pêches, dîmes, cens, péages de tourniquets ou de ponts, possédés ou fructrués par le monastère d’Orval.

On ne peut évaluer à moins d’un milliard le capital foncier de ce prodigieux domaine, réparti sur le territoire de trois cents paroisses, villes, villages ou hameaux.

La mainmise des religieux d’Orval s’étendait sur l’ancien comté de Chiny, berceau de l’établissement, sur le pays de Carignan, sur les prévôtés de Chauvency, de Mouzon, de Montmédy, de Marville, de Merles, de Mangienne, de Dun, d’Arrancy, de Conflans, de Jarnisy, de Longuyon, de Birey, de Longwy, dans le pays Messin, dans les bailliages de Virton et d’Erlon, dans le duché de Luxembourg, dans le Liégeois, dans le Brabant, dans le comté de Namur.

C’était un monde. Et savez-vous ce que les bons moines avaient écrit en tête de leur grand livre d’achats ? L’épigraphe mérite assurément d’être transcrite et traduite. La voici textuellement :

« Ignorantia notariorum, et multo mugis malitia, messis est advocatorum. Clausulas ambiguas et problematicè dis-putabiles instrumentis inserendo, notarii ponunt ova, quæ magno partium sumptui excubantur ab advocatis et procu-ratoribus. »

« L’ignorance des notaires, et surtout leur perversité, est la moisson des avocats. Les notaires, en glissant dans les actes des clauses ambiguës et sujettes à discussions, pondent des œufs qui sont couvés, au grand détriment des parties, par les avocats et les procureurs. »

L’enseignement est bon ; l’image est charmante. Ces excellents moines, qui avaient tant d’esprit, sont morts ; mais les notaires, les avoués et les avocats continuent, les uns de couver, les autres de pondre. Et le monde ne s’en porte pas mieux.

Giovan Battaglia avait renversé sa tête sur le dossier de sa chaise. Il fermait les yeux. Il souriait. Son visage peignait le ravissement. Ce fantastique dénombrement d’objets précieux produisait sur lui l’effet du plus attrayant des poèmes.

Il écoutait encore, et il dormait déjà. Ou plutôt il se baignait, bercé par des milliers de vagues dorées, dans cet océan d’opulence. De l’or, de l’argent, des rubis, des émeraudes, des pluies de perles, des fleuves de diamants !

Nerea continuait sa lecture. On frappa à la porte. Giovan Battaglia ne bougea pas.

– Faut-il ouvrir, mon père ? demanda Nerea.

On frappa un peu plus fort et d’une façon particulière. Nerea fit de l’ongle un signe consciencieux sur la page commencée, puis elle gagna la porte et ouvrit.

L’homme qui entra avait la pipe à la bouche et la casquette sur la tête. Il ne se découvrit point et ne cessa pas de fumer. Son regard fit le tour de la chambre.

– Je croyais que vous étiez en compagnie, la fille, dit-il d’un ton brusque ; emplissez la cruche : j’ai gagné de quoi boire cette nuit, je paierai.

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