Chapitre 12 LA BONNE AVENTURE
Ce nouveau venu était un gaillard de grande taille, au costume débraillé, à la démarche dégingandée. Par tous pays, les mauvais sujets ont la même tournure. Celui-ci était bien connu dans la ville : c’était Nicolas Souquet, dit le Cloqueur, à cause des nombreux chômages qu’il avait provoqués dans les fabriques de drap, au temps où il était ouvrier tondeur. Nous l’avons vu déjà cette nuit à la tête de la bande des saudeurs soudoyés pour proclamer les fiançailles du major. Nous l’avons vu encore pénétrer dans la maison du mort après le départ de Jean Guern et de sa femme.
Depuis la révolution de Juillet, Nicolas Souquet ne travaillait plus de son état. Il mangeait mieux qu’auparavant et buvait davantage. On disait dans la ville qu’il était avec les Errants de nuit. Mais on disait cela volontiers de tous ceux qui n’avaient pas au grand jour leurs moyens d’existence.
Nicolas Souquet pouvait avoir trente ans. Sa figure n’avait d’autre expression qu’une brutale effronterie. Il vint s’asseoir à la place occupée naguère par Nerea, pendant que celle-ci allait chercher de la bière. Quand elle revint, il lui dit :
– Verse !
Et tandis qu’elle versait :
– Te souviens-tu, la fille, de m’avoir fait cette marque-là ?
Il montrait une petite cicatrice qui allait du coin de l’œil à la tempe.
– Oui, répondit Nerea, je m’en souviens.
– Tu n’aimes pas les bons garçons, toi, reprit Nicolas.
Il but et ajouta, en essuyant sa moustache du revers de sa main :
– Aussi, quand je vas être riche, du diable si je te prends pour ménagère !
– Vous allez donc être riche, monsieur Nicolas ? demanda Nerea, dont la lèvre se releva avec dédain.
Le Cloqueur frappa un grand coup de poing sur la page qui énumérait les trésors d’Orval.
– Ce bouquin-là, dit-il, c’est des bêtises. Mais il y a quelque chose, et c’est moi qui l’aurai. Cela me met en belle humeur. Veux-tu venir avec moi voir fusiller le maréchal des logis ?
Nerea ne répondit point. Le Cloqueur fit un pas vers elle, mais une voix flûtée se mit à parler derrière lui.
– Zo ne dors pas, cer ami, prononça doucement le père Bataille.
– Tiens ! tiens ! fit Nicolas en tressaillant, vous écoutiez ?
– Cer ami, zo ne dors zamais que d’une oreille, la ragaze a son aiguillon pour se défendre, vous en portez la marque, méfiez-vous.
Il roula son vieux fauteuil jusqu’auprès du Cloqueur et reprit tout bas :
– Nous avons quelque çoze de nouveau !
– Oui, papa, repartit Nicolas Souquet ; quelque chose qui vaut mieux que votre baguette de coudrier. Je suis sur la piste de six cent mille écus !
Giovan Battaglia essaya de sourire, mais il était tout pâle.
– Cer ami, dit-il, très-cer ami Nicolas, demande à la ragaze si zo ne lui dit pas touzours que tu ferais la perle des maris !
– Oh ! répliqua brutalement le Cloqueur, bien obligé, papa pour se marier nous avons du temps devant nous.
– Nicolas Souquet, prononça lentement Nerea qui jouait avec les tarots, savez-vous combien vous avez de temps devant vous ?
– Mon père est mort à quatre-vingt-deux ans, et je suis plus solide que mon père.
Nerea comptait sur ses doigts.
– Quatorze jours, murmura-t-elle.
La face du Cloqueur devint écarlate, mais il se remit aussitôt, disant :
– Tout cela, c’est parce que je ne veux pas l’épouser.
– Si vous avez idée de ne pas vous en aller sans confession, Nicolas, reprit la jeune fille, faites vos affaires, et n’attendez pas.
Elle tourna le dos, ajoutant à demi-voix :
– Celui qui devait mourir ce matin vivra plus vieux que pas un de nous !
– La paix, ragaze, la paix ! fit Giovan.
– Vous feriez mieux de me dire : Parle, mon père, car voilà que je vois les six cent mille écus comme s’ils étaient là sur le carreau.
Le vieux Bataille et le Cloqueur échangèrent un regard rapide. La figure de Nerea avait pris l’expression qu’on prête aux pythonisses.
– Parlez ! s’écria Nicolas Souquet.
– Zo ne veux pas que tu parles ! ordonna au contraire l’Italien.
– L’or est dans un lieu qu’on appelle la Tombe, acheva Nerea comme malgré elle ; malheur à qui pénétrera en ce lieu !
On frappa.
– Cachez-vous, Nicolas ! dit précipitamment Giovan ; voici M. le major.
– Je serai bientôt plus riche que le major ! répliqua le Cloqueur fièrement : pourquoi me cacherais-je pour un marchand de laines !
Nerea se dirigea vers la porte en disant :
– Ce n’est pas le major Legagneur.
Elle ouvrit et s’effaça pour laisser passer un gros petit vieillard, frais et rose, qui portait un bonnet de soie noire sur sa tête chauve et son chapeau sous le bras.
– Monsu le baron ! s’écria Giovan Battàglia, zo suis bien le serviteur de la Vostre Excellence ! Avance le fauteuil, ragaze. Eteignez votre pipe, Nicolas !
Comme le Cloqueur n’obéissait pas assez vite, Giovan lui arracha sa pipe et en plongea le fourneau ardent dans la chope à demi pleine. Ce que voyant, Nicolas Souquet ôta sa casquette en grondant :
– Je vous salue et votre compagnie, monsieur Legagneur.
Le baron Michel entra d’un air humble et doux. Il était impossible de voir un petit millionnaire plus avenant et plus affable.
– Bonjour, Bataille, dit-il, car nous sommes au matin. Bonjour, Nicolas, toujours un peu mauvais sujet, je parie. Jeunesse se passe, nous mettrons de l’eau dans notre vin. Bonjour, chère enfant ! On lui trouvera un mari, si vous voulez, père Bataille. Ca ! ça ! fit-il sans s’arrêter, mais en soufflant un peu pour s’asseoir ; vous voilà bien étonnés de me voir à pareille heure, n’ayez pas de crainte ; je ne viens pas chercher mes loyers… je viens…
Il s’interrompit pour cligner de l’œil en regardant le Cloqueur.
– Dans quelle fabrique êtes-vous, maintenant, mon brave ! demanda-t-il.
– Dans celle qui ne va que la nuit, répondit Nicolas.
Et Giovan Bataille, en se frottant les mains.
– Vous pouvez parler la bouce ouverte, monsu le baron. Il travaille avec moi, le cer garçon. Vos neveux lui doivent bien, à l’heure qu’il est, une douzaine de pièces de six livres.
– Ah ! soupira Michel Legagneur, j’en ai donné de l’argent pour tout cela, de l’argent ! de l’argent !
Il soupira gros et leva les yeux au ciel.
– Mais tout sera payé ! reprit-il précipitamment ; la maison Legagneur trouverait un million d’ici à demain midi, si on le lui demandait.
– Tiens ! tiens ! fit le Cloqueur entre haut et bas ; pourquoi nous chante-t-il cet air-là ? Est-ce que sa boutique branlerait dans le manche ?
Il était placé derrière le baron Michel, qui se vantait d’être un peu sourd.
– Vos neveux sont de zolis zeunes zens, reprit Bataille ; mais leur caisse est souvent vide, c’est de leur âze.
Second soupir de Michel Legagneur, qui fit du doigt un petit signe paternel à Nerea.
– Ma mignonne, dit-il, le bruit court que vous avez commerce avec les esprits. Je ne pouvais pas dormir cette nuit. J’ai pensé, à part moi : Si j’allais du côté de la Gassine, cette belle petite me tirerait mon horoscope.
– Ca fait passer le temps, dit Nicolas, qui riait dans sa barbe.
– Zo ne dis pas cela à tout le monde, fit Giovan en s’approchant du baron Michel pour lui parler à l’oreille, mais la ragaze elle voit l’avenir comme vous pouvez connaître le présent et le passé. Ah ! si vous aviez entendu sa mère, ma défunte femme !
Sur un second signe du chef de la maison Legagneur, Nerea s’approcha.
– Tout à l’heure, continuait cependant le père Bataille, nous ne vous attendions pas, monsu le baron. Eh bien ! zo ne voudrais pas vous mentir, elle s’est écriée : « Voilà monsu Legagneur qu’il tourne le coin de la rue ! »
Nerea était venue se placer devant le baron Michel.
– Je n’ai pas dit cela, prononça-t-elle distinctement, quoique d’un ton très-bas ; mais que cet homme m’interroge et il verra !
Le baron Michel leva sur elle ses petits yeux gris débonnaires. Il les baissa tout aussitôt sous le regard ferme et froid qu’elle fixait sur lui.
– Mignonne, balbutia-t-il, sauriez-vous me dire pour quelle raison j’ai eu fantaisie de vous interroger ?
– Parce que vous avez eu peur, répondit Nerea sans hésiter.
– Peur de quoi, bon Dieu, ma pauvre fille !
– Peur de celui dont vous venez de prononcer le nom, peur de Dieu !
– Zo ne souffrirai pas, interrompit ici Giovan Bataille que tu parles ainsi à notre maître !
Mais Nerea dit : « Je n’ai pas de maître ! »
Puis, prenant tout à coup la main de M. Legagneur :
– Vous ne pouviez pas dormir cette nuit, poursuivit-elle en changeant de ton ; cela vous arrive bien souvent, parce que vous êtes moins méchant et moins résolu que les autres. Comment seriez-vous maître, vous qui obéissez comme un esclave ?
– Quant à ça, fit Nicolas, le major tient le bon bout !
– Silence ! ordonna Nerea.
Et le père Bataille siffla un long : chut ! Michel Legagneur avait la tête baissée. Ses bras pendaient. Ses yeux battaient comme s’il eût été sur le point de pleurer.
– Je suis trop vieux pour tous ces embarras, dit-il du ton d’un enfant qui se plaint, j’en mourrai !
Nerea répéta : « Vous en mourrez ! »
Le baron se souleva à demi sur son siège, la face livide la bouche convulsivement béante.
– Bataille ! Bataille ! prononça-t-il paisiblement, on dit que votre fille est folle ! Est-elle folle ?
– Zo répondrai comme vous voulez, mon bon monsu Legagneur, repartit Giovan ; la ragaze a bien étudié, mais on peut se tromper.
Michel passa ses deux mains sur son front, qui dégouttait de sueur. Nicolas le couvrait d’un regard de dédain.
– Y en aurait qui riraient bien, dit-il, s’ils savaient que le baron Michel est ici en train d’étouffer de peur, parce que la fille à Bataille lui conte des fanfreluches !
– Elle ment, n’est-ce pas, elle ment ! s’écria M. Legagneur en se tournant vers lui, ces gens-là ne savent que mentir !
– Ah ! monsu Legagneur, répliqua Giovan, zo ne mens zamais ; Nicolas que voici peut vous le dire, sans moi, les Errants auraient déjà découvert cent fois l’or et l’argent qui est sous la terre. Zo vous le garde.
Le baron retomba sur son siège.
– L’or ? l’argent ! balbutia-t-il ; que m’importe cela ! Achète-t-on le sommeil ! Achète-t-on la vie ?
Son regard rencontra celui de Nerea. Il demeura comme fasciné.
– L’or et l’argent sont vos dieux quand il fait jour, dit-elle, le jour vous cessez de trembler. N’avez-vous pas vendu pour de l’or le sang du fils de votre bienfaiteur ?
– Ils me tueraient, répondit Michel, si je leur résistais. Ce n’est pas moi qui ai voulu cela, non ! ce n’est pas moi !
– Et pourtant, dit tout bas Nerea, c’est un spectre nouveauqui vous a poursuivi cette nuit.
Le baron Michel ne répondit point. Nicolas écoutait, pris par une curiosité étonnée, mais son étonnement n’était rien auprès de celui du père Bataille.
Figurez-vous un alchimiste menteur et charlatan, qui trouverait tout à coup un lingot véritable au fond de son creuset ! C’était un sceptique que ce père Bataille. Il était payé pour ne rien croire. Depuis cinquante ans, il gagnait sa vie à tromper. Et voilà que son vieux péché de mensonge devenait tout à coup vérité ! sa fille, son élève, cette enfant qui ne savait rien que par lui, parlait comme un prophète et semblait posséder un pouvoir surnaturel !
Y avait-il donc quelque chose de réel, sous cette momerie qui était son métier ?
– L’enfant en sait plus long que nous, dit-il tout bas au Cloqueur.
Celui-ci mit sa main sur la poche de sa veste.
– Si tu es vraiment une sorcière, la fille, s’écria-t-il, dis-moi ce que j’ai là dedans.
– La moitié du secret d’un mort, qui n’est pas encore enterré, repartit Nerea.
Nicolas Souquet faillit tomber à la renverse, tant il se recula vivement.
– Est-ce que c’est vrai ? balbutia Giovan.
– C’est vrai, fit le Cloqueur, et je ne donnerais pas cette moitié de secret-là pour mon pesant d’argent blanc !
Le baron demanda :
– Qui donc est mort ?
– Celui que vous cherchiez cette nuit, répondit Nerea.
– Le moine d’Orval ? fit Michel tout tremblant.
– Oui, le moine d’Orval.
– Et où est-il mort ?
– A votre porte.
– Ca y est ! s’écria le Cloqueur, parole sacrée, ça y est ! Elle a un démon, c’est sûr et certain, dans son corps.
– Le moine d’Orval est mort ! pensa tout haut Michel Legagneur ; à ma porte ! et l’enfant va mourir !
Il appuya ses deux coudes sur ta table et mit sa tête entre ses mains. Des pas se firent entendre dans la rue. C’étaient des gens qui allaient tranquillement, riant et causant. Une fois que ce bruit eut commencé, il ne s’arrêta plus. Vous eussiez dit le matin d’un jour de foire. Il y avait des hommes, des femmes, des enfants. On s’entretenait gaillardement. Les mêmes mots revenaient à chaque instant dans les différents groupes : Sauderies, Champ de Mars, sept heures, fusillé.
Quelques sociétés, plus gaies, chantaient. Il y avait des dames.
Tout ce joyeux monde allait voir mourir le bel Hector, maréchal des logis aux chasseurs de Vauguyon… Pauvre jeune homme ! c’était une triste histoire. Mais il y avait si longtemps qu’on n’avait vu une exécution à mort à Sedan !
A ce bruit qui venait du dehors, et qui le rassurait, le baron Legagneur parut tout à coup se réveiller d’un sommeil et jeta autour de lui un regard cauteleux.
– Est-elle à vendre, ta moitié de secret ? demanda-t-il au Cloqueur tout surpris.
Il avait maintenant la voix ferme et l’accent viril. Nicolas Souquet répondit :
– Elle est à vendre, mais j’en veux ma fortune.
– Qu’appelles-tu ta fortune ?
– Dix mille francs ! fit Nicolas, rouge de désir.
– Tope là ! je te les donne.
– Non, vingt mille !
Le baron Michel, qui avait déjà tiré son portefeuille, le remit dans sa poche. Nerea prêtait l’oreille aux bruits de la rue. Elle ne donnait plus aucune attention à ce qui se passait autour d’elle. Tout à coup elle frappa sur l’épaule du Cloqueur.
– Je sais quelqu’un qui t’en donnera le double et le triple ! dit-elle.
– De qui parles-tu, ragaze ? demanda Giovan d’un air menaçant.
En deux bonds Nerea avait gagné la porte. Un homme passait à cheval. Il s’arrêta en face du seuil.
– Garde ton secret, Nicolas Souquet ! cria Nerea qui déjà était dehors, et ne te trouve pas sur le chemin de Jean Guern du village de Bazeille !
Elle sauta en croupe derrière le cavalier, qui prit le galop aussitôt. Nicolas Souquet s’était élancé pour la retenir. M. Legagneur mit un doigt sur sa bouche et glissa deux pièces d’or dans la main de Giovan.
– Fais-le boire, dit-il à voix basse ; si tu apportes le papier, tu auras les dix mille francs que je lui offrais.
Le Cloqueur rentra en ce moment et n’eut pas le temps de fermer la porte, parce qu’un nouvel arrivant le poussa et entra avec lui. Deux autres suivaient celui-ci. Ils étaient tous les trois enveloppés de longs manteaux.
– Il y a du nouveau, notre oncle, dit l’un d’eux.
Un autre s’écria.
– Quand je vous disais que le vieux fou était à se faire tirer les cartes !
– En route ! en route ! ajouta le troisième ; il faut que nous ayons passé la frontière avant le jour !
Ils s’emparèrent du baron Michel, qui se laissa faire comme un enfant surpris à la maraude, et l’instant d’après on entendit une voiture rouler sur le pavé de la rue.
– Le major Antoine et les deux neveux ! grommela le Cloqueur. Au chêne creux de Blamont, l’autre nuit, combien le major t’a-t-il donné pour nous détourner du vrai chemin ?
– Deux louis, cer ami.
– Et combien le baron t’a-t-il donné pour me voler le papier du moine ?
– Deux louis.
– Plus dix mille francs quand tu le lui porteras… Ecoute, vieux Giovan, ta fille me plaît parce, qu’elle a le diable au corps. Veux-tu mêler et que je sois ton gendre ?
Le père Bataille lui tendit la main aussitôt.
– Montre le papier, dit-il.
Le Cloqueur ouvrit sa veste et étendit sur la table le chiffon qu’il avait ramassé dans la chambre du mort, après le départ de Jean Guern et sa femme, au rez-de-chaussée de cette pauvre maison qui faisait face à l’hôtel Legagneur. Ils se penchèrent tous deux. Les yeux de Giovan brillèrent.
– As-tu tué quelquefois, cer ami ? demanda-t-il tout bas.
– Pas encore, repartit le Cloqueur.
Il y eut un silence, puis l’Italien reprit :
– Jean Guern et sa femme voyazent souvent seuls la nuit, très souvent. Viens au Camp de Mars, mon zendre : nous causerons en route.
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