Chapitre 13 LE CHAMP DE MARS
Il n’y a pas à dire, ce fut un joyeux quart d’heure. Le champ de Mars était tout noir. La nuit avait cette opaque profondeur des instants qui précèdent le point du jour. Dans ces ténèbres, la cohue curieuse et impatiente grouillait. On ne voyait rien, sinon un mouvement d’ombres.
Mais on entendait partout un grand murmure fait de mille chuchotements. Par-dessus ce bruit confus s’élevait çà et là le gros rire idiot des farceurs. Les gens sages parlaient tranquillement de leurs affaires. Les bonnes femmes épuisaient ce sujet décourageant et pourtant bien-aimé, la cherté des vivres. Les enfants pleuraient, les chiens grondaient. Quelques orateurs élevaient la voix pour dire des sottises politiques.
De temps en temps une lueur subite se faisait. C’était un vieux tisseur qui allumait sa pipe ou un tondeur qui mettait le feu à son cigare. Les tisseurs sont du sénat, les tondeurs, au contraire, brillent parmi la « jeunesse. »
L’espiègle M. Jean-Marie était tondeur, M. Joreau était laineur, M. Chamoin était tisseur. La dame de M. Joreau était époutisseuse, c’est-à-dire chargée de faire la chasse aux nœuds dans les pièces revenant du brossage ; mission de haute confiance. La dame de M. Chamoin était cardeuse. Marion, la demoiselle de M. Battut, était empointeuse.
Or, on causait de choses sérieuses dans ce groupe présidé par M. Battut, tisseur.
– Pour être durs, dit cet honnête homme, résumant une série de lamentations, les temps sont durs !
– Ah ! mais oui ! repartit M. Chamoin, fileur ; n’est-ce pas vrai, Mame Chamoin ?
– Ah ! ah ! fit M. Battut, quant à ça, l’hiver a été rude !
– Celui de l’an passé n’était pas déjà trop doux, repartit madame Chamoin, cardeuse, et les pieds dans la boue comme nous les avons, on pourrait gagner un gros rhume.
– Ah ! mais oui ! approuva le fileur Chamoin ; et quand on l’a, on l’a.
– Dans ces cas-là, fit observer le laveur Martin Louveau, ça ne fait que croître et embellir !
M. Battut conclut :
– Rien n’empêche !
– Vous verrez, vous verrez ! criait le fils Chamoin, dans un petit tas de jeunesse, de ce que je m’ai fait nommer sergent, j’ai le bras long ! N’y aura pas de maire ni de curé qui tienne ! A la Noël, on dansera passé minuit, ou je me fâche contre le gouvernement !
– Comptons, disait-on dans un groupe de boutiquier, depuis la banqueroute des Maillard…
– Ah ! les coquins ! gronda aussitôt le chœur.
– Avec leurs salons dorés !
– Avec leurs domestiques habillés comme des colonels !
– Pour aller mal dans la fabrique, ça va mal, dit M. Battut en s’approchant ; bonsoir, messieurs et toute votre compagnie.
– Ah ! mais oui, ça va mal ! fit Chamoin père.
– Et ça ne fera que croître et embellir ! ajouta Martin Louveau.
– Comptons ! reprit paisiblement M. Battut en arrangeant ses doigts pour cela ; nous avons eu Lacombe et fils.
Le boutiquier, qui avait émis le premier cette idée de compter, repartit aigrement :
– Tout cela, c’est de l’histoire ancienne ! Nous ne parlons que depuis la Révolution de Belgique.
– Comme vous voudrez, répondit M. Battut ; recommençons. Vous avez les Morin et les Jamboux aîné… Les Premyot, les Duhautcourt, les Monterel…
– Parbleu ! s’écria le boutiquier, nous savons tout cela aussi bien que vous, l’homme !
– L’homme vous-même, dites donc, vous ! repartit M. Battut en se redressant ; est-ce parce que vous vendez des boutons de culotte que vous m’appelez l’homme ?
– Viens-toi-z’en, monsieur Chamoin ! s’écria sa femme, on va avoir des raisons ici !
– Les hommes, c’est drôle, dit madame Joreau ; ça ne veut pas qu’on les appelle des hommes !
M. Joreau et M. Chamoin retenaient M. Battut prêt à s’élancer sur le boutiquier.
– Pour aller mal, ça va mal, reprit le tisseur, et je voudrais bien connaître le malin qui m’empêcherait de le dire ! Nous avons eu la faillite Baralle la semaine passée. Cette semaine, les Bouillet-Persenet ont déposé. Sans les Legagneur, qui soutiennent la main-d’œuvre…
– En voilà une maison ! s’écria aussitôt le chœur.
– Des bordereaux de deux cent mille francs tous les lundis !
– Une caisse ouverte à toute heure !
– Jamais une heure de retard !
– Et savez-vous ce qu’ils dépensent par an, rien que pour leur plaisir ?
– La chasse au loup qu’ils ont donnée là-bas, devers Francheval, leur a coûté soixante mille francs.
– Si ceux-là tombaient, le commerce de Sedan serait à vau-lau.
– Mais c’est solide comme les piliers de la cathédrale !
– On dit pourtant… insinua le boutiquier.
– Tiens ! fit Martin Louveau, ça m’est revenu aussi !
– Quoi donc ! demanda-t-on de toutes parts.
Il n’y eut pas précisément de réponse à cette question, mais de toutes parts aussi les demi-mots se croisèrent.
– Comme les choses se savent !
– J’en ai ouï causer par-dessus les haies.
– Dame ! écoutez donc ! des dépenses pareilles !
– Soixante mille francs pour tuer trois loups ?
– Comme on dit quelquefois : « Tant va la cruche à l’eau… »
– On parle que M. Michel veut vendre le château de Bazeille.
– Et qu’il va se faire tirer les cartes chez le père Bataille, de la porte de la Cassine.
– Quand la glissade commence…
– Ah ! s’écria Martin Louveau, laveur, ça ne fait que croître et embellir.
– Et au bout du fossé… commença madame Chamoin.
– La culbute, acheva madame Joreau.
M. Battut secoua la tête et dit avec conviction :
– Rien n’empêche !
Cela fait deux gammes, l’une montée jusqu’en haut, l’autre jusqu’en bas descendue. A la fin de la première, on eût vendu Sedan aux Legagneur avec des facilités pour le payement. A la fin de la seconde, le boutiquier, adversaire de M. Battut, ne leur eût pas donné à crédit un bouton de culotte.
Le petit jour paraissait. Il faisait un froid piquant, avivé par un bon vent de giboulées. La cohue piétinait la terre mouillée du Champ de Mars pour se réchauffer un peu. L’impatience venait à mesure que l’heure du spectacle approchait. Les forgerons, les commis, les petits bourgeois et les ouvriers de la fabrique de draps, mettaient de côté les sujets d’entretien choisis pour tuer le temps, et ramenaient leur attention vers le drame qui allait se jouer gratis devant eux.
Les gens commençaient à se reconnaître. Il y avait de bruyants saluts échangés par-dessus les têtes. Quelques plaisanteries hasardées se croisaient entre gais lurons, membres influents de la jeunesse. Quelques horions même étaient communiqués et rendus de bon cœur.
Ma foi, on se divertissait, voilà ! Honni soit qui mal y pense ! Pour une fois que Sedan et sa banlieue avaient occasion de voir tuer un homme, faut-il se montrer sévère ?
– C’est drôle tout de même qu’on ne fait pas les préparatifs, dit M. Battut, tisseur, en se levant sur ses pointes.
M. Joreau, laineur, repartit :
– Ca n’est pas long, les préparatifs. Y a chez nous une image qui représente la fusiliation du maréchal Ney. Ca se fait à même la terre : l’homme d’un côté, qu’a les mains attachées derrière son dos, et les soldats de l’autre.
– Est-ce vrai qu’il saute en l’air quand il reçoit les balles dans le corps ? demanda M. Jean-Marie, sergent de la jeunesse de Bazeille.
– On ne voit pas ça sur l’image.
Mademoiselle Marion demanda à son tour :
– Ca le fait-il crier ?
– Voilà que le temps me paraît long ! dit madame Joreau en bâillant.
Et madame Chamoin ajouta :
– C’est moi qui mangerais bien ma soupe !
Un son de trompette retentit derrière les murailles du château. Ce fut comme un frémissement qui parcourut le Champ de Mars tout entier.
– Il va venir ! il va venir !
– Je suis trop petite ! je ne vas voir que sa tête.
– Hausse-moi, monsieur Chamoin !
Et cent voix à la fois :
– C’est trop tôt ; on ne va pas bien voir !
Je vous le dis, ce sont des spectacles.
Mais la porte du château ne s’ouvrait point. C’était une fausse alerte. Cependant, la fièvre naissait dans cette cohue à têtes chaudes et à pieds froids. On ne s’occupa plus que du condamné. Des bruits singuliers se répandirent. Ceux qui habitaient de l’autre côté du terre-plein, vis-à-vis du château, avaient été éveillés cette nuit par une aubade bien surprenante. Des voix retentissantes avaient saudé le condamné à mort avec mademoiselle Honorine de Blamont, la fiancée d’Antoine Legagneur.
Ils étaient plus de vingt qui avaient entendu cela. Quelques-uns prétendaient que la belle Honorine était là cachée dans la foule. Y avait-il une histoire ? L’héritière de Blamont connaissait-elle vraiment le jeune maréchal des logis ? Du moment qu’il y a une histoire, l’intérêt naît. Voilà que, tout à coup, les trois quarts de la foule se mirent à espérer je ne sais quoi ; un événement, une péripétie, quelque chose d’inattendu : peut-être une bataille. On ne savait pas. Mais on parlait déjà des Errants de nuit qui allaient peut-être venir.
Depuis quelques minutes, un sourd mouvement se devinait derrière les murailles du château. Il y eut un roulement de tambour. La foule ondula comme une mer. Puis tout se calma. La porte restait close. Cette vieille forteresse, sphinx colossal, ne disait point son secret.
– Il y a donc, dit M. Jean-Marie, de la jeunesse, autour de qui on se pressait, qu’on a vu arriver, sur les quatre à cinq heures du matin, une voiture derrière le château, tout contre la poterne…
– Une voiture ! se récria-t-on ; une charrette, tu veux dire, pour emmener le condamné.
– Je dis une voiture… une voiture que vous connaissez bien… la berline de voyage du major Antoine Legagneur.
– Pas possible !
– Et que venait-elle faire là ?
– Y avait-il quelqu’un dedans ?
– Il y avait, répondit le sergent de la jeunesse de Bazeille, dont le jour naissant permettait d’admirer maintenant les joues violettes et les cheveux rouges, il y avait le major, les deux neveux et le baron Michel.
– Ah bah ! Ils étaient venus voir la chose tous les quatre ?
– Attendez donc !… il en a venu d’autres… un homme et une femme, montés sur le même cheval…
– Mademoiselle Honorine de Blamont, peut-être !
– Et l’homme ?
– Quant à la demoiselle, reprit Jean-Marie, je ne sais pas, mais l’homme était un Errant de nuit, pour sûr.
– Le chef de la bande ?
– Alors, la bande n’est pas loin…
Le cercle grossissait et se resserrait autour de Jean-Marie, qui prenait conscience de son succès. Il regardait les gens en clignant de l’œil, il parlait plus lourdement ; il avait, si la chose peut passer pour vraisemblable, l’air encore plus nigaud qu’à l’ordinaire, et plus gonflé.
– Je ne peux vous dire que ce que je sais, reprit-il ; la demoiselle et l’homme ont venu ensemble par la porte de la Cassine ; ils se sont cachés derrière les buissons. Vous le connaissez bien, l’homme ; il venait assez souvent chez M. Guern, avec sa bête, et à Sedan aussi, chez le moine d’Orval.
– Mathieu Sudre ! s’écria-t-on.
– Mathieu l’assassineur !
– L’homme au loup !
– Oui, oui… l’homme au loup, poursuivit Jean-Marie ils ont donc commencé par s’affronter, à ce qu’on croit, le major et Mathieu, car il faisait encore nuit, et on n’osait pas s’approcher d’eux, rapport à ce que M. Antoine n’est pas gêné pour se servir de ses pistolets, et dans le noir on peut attraper un mauvais coup. On a bien cru entendre aussi la voix de Nicolas Souquet, le Cloqueur, et du père Bataille… En voilà un qui se mêle de ceci et de cela. N’importe, s’il y a eu des taloches, on n’en sait rien. Mais ils ont parlé de Blamont et de chercher les trésors avec la baguette de coudre. Et le Cloqueur a dit aux Legagneur : « Vous en tenez dans l’aile ! Vous allez faire une mauvaise fin ! vous êtes sur la route de Belgique ! »
– De Belgique ! répétèrent vingt fois stupéfaites. Les Legagneur.
Puis les commentaires :
– Que disions-nous ?
– Ceux-là vont donc aussi faire le plongeon ?
– Des gens si orgueilleux ! A qui se fier !
Ainsi parlaient ceux qui ne perdaient rien dans la faillite annoncée. Ceux qui perdaient s’attachaient aux habits de M. Jean-Marie en poussant des cris de créanciers. Ils voulaient savoir, savoir au juste, savoir tout, et le bruit vrai ou faux de la faillite Legagneur se propageant de groupe en groupe avec une vélocité magique, faisait déjà le tour du Champ de Mars.
Dans sa course, cette rumeur se heurtait à d’autres rumeurs plus nouvelles ou plus précises, et ces mots s’entendirent bientôt de tous côtés :
– Ils ont troué la lune !
– On sait cela.
– C’est de l’histoire ancienne.
– Ils sont loin, s’ils courent encore !
Et des lamentations ! et des gémissements ! et des menaces !
– Ils sont donc partis ! vraiment partis ! partis tout à fait !
– Ah ! s’écria M. Joreau, dans quel temps vivons-nous ! Des gens si durs ! et qui partent !
– A qui se fier ? répéta M. Chamoin : des gens qui n’avaient ni cœur ni âme !
– Tout le monde sont donc sujet à s’évaporer, appuya madame Joreau, même les plus voleurs.
– Le fait est, dit madame Chamoin, que tous les jours on en voit de plus drôles.
– Et ça ne fera que croître et embellir ! décida le laveur Martin Louveau.
A quoi M. Battut, riposta :
– Rien n’empêche.
– Mais l’homme au loup ? demanda la jeunesse, et la demoiselle qu’il menait en croupe ?
– Voilà ! répondit Jean-Marie, on ne sait pas. La poterne du château s’a ouverte vers les cinq heures et demie…
– Ah ! ah ! fit-on.
Ceci était curieux, à ce qu’il paraît.
– Il est sorti quelqu’un, continua M. Jean-Marie. Le major a dit dans la nuit : « Bonsoir, ami Larchal. »
– C’était donc le geôlier qui sortait ?… Jean-Marie n’eut pas le temps de répondre ; la foule se prit à subir de grandes ondulations. Les portes du château venaient de s’ouvrir. Les troupes sortaient, infanterie et cavalerie ; mais au lieu de se ranger en bataille, comme il l’eût fallu pour protéger l’exécution, elles s’avançaient au petit pas, refoulant la cohue. Et dans le tumulte croissant, de nouvelles rumeurs allaient :
– Il n’y aura pas d’exécution !
– On fait évacuer le Champ de Mars.
– Larchal a été assassiné cette nuit, et le condamné s’est évadé sous sa veste de geôlier, par la grand-porte…
La presse devenait terrible. Les groupes se mêlaient. Les enfants effrayés poussaient des cris : les femmes hurlaient, étouffées. La force armée, calme et digne, rétablissait l’ordre avec intelligence, poussant tout ce troupeau humain dans le même trou. Un quart d’heure, après toute l’étendue du Champ de Mars était jonchée de queues d’habits et de lambeaux de coiffes. Sedan s’était amusé pour une fois.
Vers ce même instant, aux premiers rayons de l’aube, devant la porte de la maison Legagneur, qui était fermée et paraissait déserte, un prêtre, un choriste et quatre porteurs passèrent. Ils entrèrent dans la masure qui faisait face au palais au baron Michel. Ils venaient lever le corps de Dom Arsène Scholtus, dernier survivant des moines de l’abbaye d’Orval, et mort cette nuit-là même dans la paix de Dieu.
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