Chapitre 14 LA LUTTE
Revenons à la prison où nous avons laissé notre Hector tapi derrière la porte de son cachot et serrant sa barre de fer. Larchal, le geôlier, arrivait à pas de loup, de l’autre côté des épais battants. La prison dormait comme la ville. Aucun bruit ne venait du dedans ni du dehors. C’était pourtant l’heure où les curieux s’éveillaient songeant à retenir leurs places au Champ de Mars. Déjà tous les chemins qui rayonnent autour de Sedan devaient être pleins. Les jeunesses de Bazeille, de la Moncelle et de Balan, les forgerons de Givonne, les métiers de Torcy, de Prenoy, de Vadelincourt ne pouvaient manquer une occasion pareille.
Hector entendait très-bien Larchal, parlant tout seul et se disant :
– Voyons si le pauvre diable a tenu sa promesse.
Pour s’assurer de cela, il suffisait de remonter la corde. La bourse et le diamant devaient être au bout.
Il serait malaisé de définir exactement ce qui se passait dans l’esprit d’Hector. C’était un enfant doux et généreux. L’idée de tuer ne pouvait pas naître en lui directement, même au milieu de circonstances si extrêmes. Dans une mêlée, il aurait assommé autant d’hommes qu’on aurait voulu. Mais là, de sang-froid, non. Au bruit de la porte qui s’ouvrait, il resta immobile. Sa main ne leva point la barre de fer. Le geôlier entra et jeta un coup d’œil cauteleux tout autour de la chambre. Hector était caché pour lui par la porte entr’ouverte ; la cellule semblait vide. Larchal, qui était entré tout blême, eut un court frémissement, puis un sourire.
– Il a sauté le pas ! grommela-t-il : va bien !
Hector ne sentit en lui aucun mouvement de colère. Il était las ; il s’appuya au mur. Larchal posa sa lanterne sur le billot. Il avait l’oreille aux aguets, le moindre bruit le faisait sauter brusquement ; mais le sourire ne quittait point ses lèvres, et il se frottait les mains tout doucement.
– Au fait, murmura-t-il, je ne pouvais pas savoir que la grâce serait venue !
– La grâce, répéta Hector en lui-même, comme s’il avait eu peine à saisir la signification de ce mot : la grâce !
Larchal était monté sur le billot : il cherchait la corde. Par un hasard singulier, la corde n’était point tombée au dehors, quand Hector l’avait dégagée de la barre de fer qui la maintenait. Le nœud coulant avait pris le chicot du barreau scié. C’était un appui solide ; la corde pendait comme auparavant. Larchal pensa tout haut :
– C’est le cas de dire : voilà un barreau scié proprement. Mais que diable a-t-il fait du morceau de fer ? Ces marmailles n’ont pas de soin !
Il se mit à haler la corde.
– Quand on pense, fit-il entre ses dents, que tout à l’heure il y avait un homme au bout !… Savoir ce qu’on va dire quand on le trouvera escarbouillé dans le fossé.
Un feu monta au visage d’Hector, mais il ne bougea pas. Larchal ramenait toujours sa corde et continuait de causer.
– Ces Legagneur sont si riches ! disait-il ; est-ce assez de cinq cents livres de rentes ? La vie d’un homme vaut mieux que cela. Qu’est-ce que c’est qu’un capital de vingt mille francs pour les Legagneur ? Peut-être bien que, plus d’une fois, je verrai le blanc-bec en rêve. Ecoutez donc, c’est le cas de le dire : ça se paye. On aime à dormir tranquille.
Pour le coup, un mouvement d’indignation secoua la torpeur d’Hector. C’était le major Legagneur qui l’avait assassiné.
– J’aurais dû le deviner plus tôt, se dit-il.
Puis une autre pensée lui vint :
– Mais qui suis-je donc, pour que cet homme joue si gros jeu contre moi ?
A cette question, Hector ne se fit pas de réponse ; mais l’idée le frappa. Il se redressa. Si le major eût été là, à la place de Larchal, il y aurait eu une tête cassée.
Larchal, cependant, arrivait au bout de la corde, où il n’y avait rien, sinon le nœud qui la terminait.
– C’est le cas de le dire ! s’écria-t-il avec une sincère indignation. Le blanc-bec m’avait menti. Ah ! le propre à rien ! Et moi qui le regrettais presque !
Il était rouge de colère. Tout en pelotonnant la corde, il continuait :
– Il m’a fait tort ! Il s’en va en état de péché mortel ! Voleur ! filou ! canaille ! fripouille !
Ce dernier mot, qui est du pays, exprime le superlatif de l’injure. Hector avait maintenant envie de rire.
Mais tout à coup, il tressaillit de la tête aux pieds, tandis que le geôlier éclatait de rire à son tour. Il faisait toujours nuit noire ; les deux sentinelles du rempart et celle de la courtine lancèrent à la fois leurs trois qui-vive ? Et l’on entendit les crosses de leurs fusils résonner sur les dalles.
Hector prêtait l’oreille avidement. Ce qui avait occasionné le rire du geôlier, l’alerte des sentinelles et la subite émotion du prisonnier, le voici :
Une voix s’était élevée de l’autre côté des fortifications, à peu près à l’endroit où Hector avait entendu, le soir précédent, ce cri si longtemps espéré, ce cri qui avait fiancé son nom au nom d’Honorine de Blamont. C’était encore un cri cette fois, mais qui était poussé par une voix de femme et qui ne disait qu’un nom : Hector ! Ce nom fut prononcé trois fois. Le geôlier pouffait de rire.
– Ah ! grommelait-il dans sa rancune : c’est le cas de le dire : tu peux t’égosiller, ma fille ! Appelle ! appelle ! jusqu’à ce qu’il te réponde ! Le filou ! qui n’a rien mis au bout de la corde !
– Hector ! Hector ! Hector ! appela de nouveau la voix de la jeune fille.
Il y a d’étranges illusions. Hector eût juré ses grands dieux que c’était Honorine elle-même. Le geôlier implacable, tourné vers la fenêtre, répétait :
– Appelle ! appelle ! ne te gêne pas !
Il poussa un cri étouffé. Quelque chose venait de toucher son épaule. En se retournant brusquement et en voyant la porte qu’il avait oublié de refermer, il crut d’abord à quelque plaisanterie d’un employé de la prison ; mais il regarda mieux, et ses jambes flageolèrent sous le poids de son corps. La lumière de la lanterne éclairait d’en bas le visage d’Hector.
Hector tenait d’une main une bourse et la bague. Cette main-là était ouverte et tendue. De l’autre, il s’appuyait sur son barreau de fer. Les dents de l’Auvergnat claquaient. Ses yeux roulaient, et le souffle s’arrêtait dans sa gorge. Il recula jusqu’à ce que sa tête, rejetée en arrière, vînt choquer la muraille au-dessous de la fenêtre.
– Ah ! ah ! fit-il, sans savoir qu’il parlait : vous voilà, monsieur Hector ! C’est le cas de le dire : je vous croyais bien loin !
Il essaya de rire, mais les muscles bouleversés de sa figure n’obtinrent qu’une hideuse grimace. Il faut bien dire l’idée qui dominait en lui, au milieu de son trouble et de sa terreur. On ne la devinerait pas. Cette idée était : vingt mille francs de perdus, sans compter sa place, car Antoine Legagneur allait se venger. Tout à l’heure, Hector ne lui avait volé que cinquante louis et la bague. Maintenant Hector le ruinait de fond en comble. Hector ne parlait point.
– Vous n’avez donc pas osé descendre ? balbutia Larchal, qui essayait de se donner le change à lui-même.
Et, par le fait, il y avait apparence. On ne suppose pas un tour de force comme celui qu’Hector venait d’accomplir. Mais celui-ci prit la lanterne sur le billot et promena la lumière le long de son corps. Larchal vit ses habits en lambeaux et ses mains qui n’étaient plus qu’une plaie. Il détourna la tête.
– La corde était pourtant bonne ! dit-il au hasard.
– La corde était trop courte, répondit Hector, et vous le savez bien… Vous avez parlé tout à l’heure, pendant que vous croyiez être seul.
– J’ai parlé !… répéta Larchal, dont le regard s’éloignait toujours d’Hector ; c’est le cas de le dire : je ne m’en souviens plus.
Si notre jeune prisonnier avait été dans une situation d’esprit à observer attentivement les traits de l’Auvergnat, il aurait vu changer peu à peu l’expression de sa physionomie. Une idée germait dans cette épaisse cervelle de coquin. Larchal se disait :
– Il y a la corde que je peux rattacher. Il y a le barreau coupé. Je suis dans, mon droit. On me devra une récompense, et le major ne pourra me filer dans la manche !
Larchal n’était pas un homme brave, mais il avait le sang-froid flamand, et quand sa cupidité auvergnate était en jeu, il pouvait payer de sa personne. Il était solidement bâti. Sa carrure annonçait un hercule. Il se disait encore :
– Ses mains n’ont plus de cuir sur la chair… ça ne doit pas tenir bien dur !
– Vous avez voulu m’assassiner, reprit cependant le jeune prisonnier ; ne niez pas : je n’ai pas l’intention de me venger de vous. Je sais à qui je dois m’en prendre. Laissons donc de côté cette dette, dont je n’exige pas le payement. Le marché tient toujours, si vous voulez. Voici la bourse et voici la bague.
– Et que faut-il faire ? demanda Larchal.
– Me donner votre pantalon, votre veste, votre casquette et votre lanterne.
– Et ma tête avec, n’est-ce pas ?
– Vous direz que je vous ai terrassé… vous direz…
Larchal semblait réfléchir.
– Ce que je demande, ajouta Hector, il me le faut… et sur-le-champ ! Si vous ne voulez pas me le donner, je vais le prendre !
Il fit un pas en avant. Larchal feignit de vouloir reculer encore. Son regard sournois interrogea de nouveau la main droite du prisonnier, qui n’était qu’une sanglante meurtrissure. Pour la seconde fois, il se dit :
– Ca ne doit pas serrer bien dur, une main pareille. En tournant la barre, je mettrai la chair à vif ; il lâchera !…
– Ne me faites pas de mal, monsieur Hector ! supplia-t-il d’une voix dolente. C’est le cas de le dire : Vous frapperiez sur un innocent.
– Une fois ! dit Hector, qui avait remis la lanterne sur le billot ; si je vais jusqu’à trois, tant pis pour vous… Deux fois !
Larchal se prit à déboutonner à deux mains sa grosse veste poilue.
– C’est le cas de le dire, grommela-t-il, vous ne donnez pas le temps de la réflexion, vous !
Ceci fut prononcé d’un accent si bourru, que le prisonnier n’eut pas de soupçons. Mais Larchal jouait la comédie. Au lieu de se dépouiller de sa veste, il prit, sous le revers, un long couteau à manche et bondit en avant. Le premier coup qu’il porta toucha Hector en pleine poitrine.
Larchal poussa un grognement de joie en sentant la lame pénétrer dans la chair. Il jeta son couteau et voulut saisir la barre. Hector avait chancelé. Un jet de sang rougissait déjà sa chemise.
Il évita néanmoins le second choc du geôlier en se portant de côté. La bourse et la bague tombèrent. Il lui fallait sa main gauche pour presser sa poitrine.
Larchal mit ses deux mains sur ses genoux et plia les jarrets. Il avait l’air d’un tigre qui va s’élancer.
Ses yeux rouges, que recouvraient presque entièrement les touffes de ses sourcils, dardaient un regard d’hyène sur sa victime. Il guettait le premier spasme, car la blessure, à son compte, devait être bonne.
En effet, le sang abandonnait le visage d’Hector. Une ligne bistrée estompait le dessous de ses paupières, et sa bouche avait des contractions.
– C’est le cas de le dire, gronda Larchal, dont les lèvres retrouvèrent un brutal sourire : Tu m’as fait une fameuse souleur, blanc-bec.
Il ramassa son couteau tout humide, sans oublier la bourse et le diamant. Hector, haletant déjà, s’était reculé jusqu’à la porte. Il s’appuyait au montant.
– N’est-ce pas que tu n’en vaux pas six ? demanda Larchal.
Il prit le billot de la main gauche, et, tenant son couteau de la droite, il s’avança crânement. A moitié route, il changea d’idée. Il saisit le billot à deux mains pour assommer Hector, et il le souleva. Un instant, le billot fut entre lui et le jeune prisonnier.
Cet instant suffit.
Le lion mourant broie son ennemi dans sa suprême convulsion. Hector avait bondi à son tour avec un râle arraché par la souffrance.
La main droite du geôlier, brisée au poignet, pendit.
Le billot tomba. La barre de fer frappa un second coup.
Le geôlier se coucha auprès du billot, la tête horriblement fracassée. Il ne bougea plus.
Hector s’assit sur le billot. Il prit sa tête à deux mains. Le sang remontait jusqu’à ses lèvres.
Mais la voix plus lointaine, la voix de jeune fille, arriva encore apportée par le vent. Elle disait :
– Hector ! Hector !
Hector mit son mouchoir en bouchon et le pressa sur sa blessure. Son gilet boutonné maintint ce grossier appareil. Les larmes lui venaient aux yeux et il murmurait :
– Honorine ! c’est Honorine ! aurai-je le temps d’arriver jusqu’à elle pour lui dire mon dernier adieu ?
Assurément, cette idée était invraisemblable et folle. Mlle de Blamont ! oser un acte pareil ! Mais à cette heure, sa tête était perdue.
Et s’il ne l’avait pas eue, cette idée extravagante, s’il n’avait pas entendu en rêve cette noble et chère voix qui l’appelait, il fût resté là inerte, accablé sous son mal physique et sous l’émotion terrible du meurtre qu’il venait de commettre.
Sortir de la prison, telle était désormais la seule pensée qui se formait en lui. Il se souvenait vaguement de tout ce qu’il avait arrangé pour son évasion. Il coordonnait ses idées acquises par un effort instinctif, mais plein de fatigue. Il ne discutait rien.
Il exécutait ses résolutions comme on obéit à un ordre, parce qu’il sentait bien que son être amoindri avait momentanément perdu sa vaillance. Il se voyait dans le passé comme un géant.
La grosse veste de Larchal fut dépouillée, et avec quelle peine ! Chaque fois que la position du corps présentait un obstacle, Hector pressant d’une main sa poitrine et s’efforçant de l’autre, laissait échapper de rauques gémissements.
Le geôlier devait être bien mort, car son corps se manœuvrait comme une masse. Après la veste, Hector prit le pantalon.
Quand ce fut fait, Hector tâta le cœur du geôlier qui ne battait plus.
Il s’agissait maintenant de se vêtir. Hector étancha son front inondé de sueur glacée. Le souffle lui manquait à chaque instant. Sa jeune et vigoureuse nature fléchissait de plus en plus. Il sentait sur sa poitrine un poids froid. C’était le mouchoir, alourdi et gonflé de sang comme une éponge.
Il réussit pourtant à passer le pantalon, puis le gros paletot-veste. Au moment où il se baissait pour prendre la casquette, des voix se firent entendre dans le corridor. Elles parlaient de Larchal.
– On l’a vu monter ! disait-on.
– Il doit être chez le maréchal des logis.
Et des pas pressés résonnaient sur le carreau, Hector, se coiffa précipitamment de la casquette. Il saisit la lanterne d’une main, de l’autre le trousseau de clefs.
– Geôlier, cria une des voix.
Et l’autre :
– Monsieur Larchal !
C’étaient deux guichetiers qui arrivaient ensemble à la porte. Hector, heureusement, était déjà sorti à moitié.
Il les poussa du dos avec rudesse et ferma la porte à double tour.
– Vous êtes tout de même un bonhomme au fond, monsieur Larchal, dit un des deux guichetiers ; vous avez voulu lui annoncer le premier la nouvelle.
– Qu’a-t-il dit, demanda le second, quand il a su qu’il avait sa grâce ?
Hector, au lieu répondre, se mit à marcher lourdement, imitant de son mieux l’allure empâtée de l’Auvergnat greffé sur pied belge. A chaque pas qu’il faisait, il avait grand’peine à retenir un gémissement. Les deux guichetiers le suivaient.
Arrivé au bout du corridor, qui était par bonheur fort obscur, et où les lanternes, qui toutes trois lançaient leurs rayons en avant, ne répandaient point de lumière, Hector saisit brusquement un des employés par le cou et s’appuya sur lui.
– Bien, bien, monsieur Larchal, dit le second, qui aussitôt le soutint de l’autre côté, que ne disiez-vous que vous aviez un coup de trop ?
Hector grommela :
– C’est le cas de le dire.
Puis il fit entendre un grognement confus. C’étaient bien les manières de l’Auvergnat. Les deux guichetiers n’avaient pas l’ombre d’un soupçon. On s’éveillait au quartier de la prison militaire. La porte de la cellule du père Gavaux, située au bas de l’escalier, était grande ouverte, et il y avait une lampe allumée derrière son grillage ; mais le bon vieux commis-greffier était absent.
Les gens de service allaient et venaient déjà par les corridors. Tout le monde parlait, et tout le monde parlait d’Hector. Il entendait ces paroles, qui étaient autour de ses oreilles comme un bourdonnement confus. Plus il allait, plus ses forces diminuaient. Le pas qu’il faisait lui semblait toujours être le dernier. Il ne connaissait pas bien l’intérieur de la prison. Ses yeux voilés distinguaient à peine les objets sur son passage. Il rassembla toute son énergie et balbutia en grossissant sa voix :
– C’est le cas de le dire : je ne sais pas où je suis !
Les deux guichetiers eurent un grand éclat de rire. Hector reprit :
– C’est de l’air que je voudrais, savez-vous.
Son esprit était présent, du moins quant à l’idée de sortir ; mais une fois dehors, que comptait-il faire, incapable qu’il était de se mouvoir ?
Là s’arrêtait son raisonnement.
– Vous allez en avoir, de l’air, monsieur Larchal, repartit un des servants, et de la bonne ! Il fait frisquet, ce matin, et comme le vent vient du sud-est, vous l’aurez en plein, là-bas, à la poterne.
Hector eut un mouvement de joie irréfléchie. Il lui sembla qu’il était sauvé, puisqu’on le conduisait à la poterne.
Mais le servant ajouta :
– Je ne sais pas ce que le major Antoine veut vous dire, mais il avait l’air diantrement pressé de vous voir !
C’était donc le major Antoine Legagneur qui attendait à la poterne ! Hector frissonna.
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