Chapitre 15 LA POTERNE
Le Champ de Mars de Sedan, borné vers l’ouest et le nord par le château, touche à la campagne vers l’est et le sud. Ce sont de grandes cultures ou coutures, comme on dit dans le pays, qui vont rejoindre la route de Bazeille et celle de Givonne.
Le Champ de Mars est de forme à peu près régulière ; mais à l’époque où se passe notre histoire, le bastion Savary s’avançait avec ses ouvrages à cornes et faisait enclave dans le terrain de manœuvres. Derrière le bastion était un recoin désert qui donnait passage pour rejoindre les routes de Givonne et de la Virée. Une poterne ouverte au revers du bastion, et connue sous le nom de poterne de l’Est, desservait les appartements des fonctionnaires du château.
Elle n’avait ni concierge ni sentinelle.
Pendant que les événements racontés au précédent chapitre avaient lieu, le Champ de Mars s’emplissait, comme nous l’avons dit, et la foule s’y amassait, de plus en plus compacte. Mais, comme chacun était là pour voir, personne ne songeait à tourner le bastion pour se mettre à l’aise. L’emplacement situé devant la poterne de l’Est était complètement solitaire.
Vers cinq heures et demie du matin, au milieu de l’obscurité la plus profonde, une voiture s’y engagea et quatre hommes en descendirent. Le cocher s’accula à un bouquet d’ormes rabougris qui bordait les coutures.
Il y avait deux jeunes gens, un homme entre deux âges, dont l’apparence était presque herculéenne, et un petit vieillard. De l’endroit où ils étaient, on entendait le bruit de la cohue voisine, semblable aux grands bourdonnements d’une mer houleuse. Ces gens étaient les deux neveux Legagneur, le major Antoine et le baron Michel. Ils se disputaient entre eux, tout en descendant de voiture, et les deux neveux, ivres aux trois quarts, parlaient haut à leur vieil oncle, qu’ils traitaient avec le dernier mépris.
La haute société marchande de Sedan était accoutumée à voir dans le baron Michel une sorte de lama, entouré de vénération ; mais il arrive souvent que les patriarches de parade servant d’enseignes à certaines industries, payent bien cher le respect mensonger dont on les entoure en public. Ils ressemblent à ces reines de théâtre qui descendent de leur trône pour être tutoyées dans la coulisse.
– Tais-toi, mon oncle, disait François, l’aîné des neveux ; vous devriez avoir honte. C’est vous qui avez tué la maison avec vos manies de trembleur !
– Et je ne sais pas pourquoi nous prenons la peine de t’emmener, ajoutait Etienne, l’autre neveu.
C’étaient, comme nous l’avons dit, les deux fils de Jean Legagneur, second frère du baron, qui possédait un établissement de banque en Belgique.
– Vous m’avez ruiné ! gémissait le vieillard, vous m’avez perdu ! vous m’avez déshonoré !
Les neveux se mirent à rire.
– Allons ! la paix ! fit rudement le major. Tu nous assommes !
Le baron Michel se prit la tête à deux mains et geignit plus fort.
Antoine s’était éloigné. Il frappa doucement à la poterne du bastion. Le chien de garde hurla dans la cour intérieure. Ce fut tout. Antoine redoubla.
Comme il n’obtenait point encore de réponse, il murmura : « Larchal est en retard ! »
Le neveu Etienne avait cependant saisi Michel Legagneur par le bras.
– Entends-tu, mon oncle ? lui dit-il ; ne te vante pas trop haut d’être ruiné : toutes les pies de Sedan et des environs sont là, de l’autre côté de ce mur, et jacassent…
Le neveu François était allé en éclaireur jusqu’à l’angle du bastion. Il revint en même temps qu’Antoine, qui dit :
– Michel, tu fais le fou. Que perds-tu de plus que nous ?
– Mon nom, mes biens, mon honneur…
– Ton nom, c’est le nôtre, Michel. Tes biens étaient à nous ; tu n’as pas d’honneur… Veux-tu que je te dise ? Je suis sûr que tu as caché de l’argent dans quelque trou !
– Sur ma part de paradis !… commença le baron…
– Tu n’as pas de paradis ; mais laissons cela. Assurément, il aurait mieux valu rester sur notre terrain ; j’aurais gardé, moi, mon grade de major, et toi ta considération commerciale, qui nous a coûté si cher ; mais la faute est à toi, tu as mal tenu nos cartes.
– Voilà tout, dit François.
Et Etienne répéta :
– Voilà tout !
Le baron Michel se mit à pleurer et dit :
– Vous outragez mes cheveux blancs !
Ceux qui connaissaient le mieux M. le baron Legagneur, n’auraient point su dire au juste s’il était en enfance ou s’il jouait la comédie. Il y avait d’ailleurs du vrai dans les deux opinions. C’était une ruine de comédien.
Sa diplomatie fuyait comme un vase fêlé. Il continuait sa mise en scène, lors même qu’il n’y avait plus personne à tromper. Antoine poursuivit :
– Nous t’avions doré comme une châsse, morbleu ! nous t’avions paré comme une idole ! Et tu as fini par te prendre au sérieux comme l’âne qui portait des reliques ! Nous avions besoin d’une enseigne ; tu as été notre enseigne. Console-toi ! Tu seras le baron Michel en Belgique comme en France. Notre faillite n’est qu’un déménagement.
Le baron prit son foulard et le mit sur ses yeux.
– A mon âge, déclama-t-il, s’exiler ! mourir loin de sa patrie !
– Tu n’as pas de patrie. Nous passons la frontière, parce que notre fortune est là, de l’autre côté, une fortune immense qui ne peut nous échapper.
Tout en parlant, Antoine n’avait cessé de prêter l’oreille en guettant la poterne. Quand il vit que rien ne venait, il dit avec colère :
– Larchal me le payera ! En attendant, nous ne pouvons rester ici ; ce qui s’est passé cette nuit derrière ces murailles est notre œuvre commune…
– Je le nie ! s’écria le baron.
– Nous l’acceptons ! dirent les deux neveux Legagneur.
– Tu le nies, répéta Antoine ; mais tu partageras, tu es fait comme cela, mon vertueux frère ; ennemi du combat, ami du butin.
Il se rapprocha subitement et se prit à parler à voix basse.
– J’ai tout sacrifié, moi, dit-il ; il fallait jouer franc jeu : entre nous et ce trésor de Soleuvre, qui nous rendra maîtres d’autres trésors incalculables, ceux-là, il y avait un héritier ; j’ai fait disparaître l’héritier… J’épouse la fille de l’homme qui a la clef du trésor… Est-ce toi qui es le chef ou est-ce moi, mon frère Michel ?
Le baron étendit la main comme pour le repousser.
– S’il faut mériter cette suprématie par un meurtre, déclama-t-il, je m’y refuse avec horreur ! Le sang de ce malheureux jeune homme…
Il n’acheva pas. Par un signe, le neveu François lui ferma la bouche, tandis qu’Antoine, lui serrant le bras convulsivement, disait à son oreille :
– La chose est faite, tu es complice. Si tu veux rester en France, nous ne t’emmènerons pas de force !
Michel courba la tête et se tut. Dans le silence, on entendit mieux les impatients murmures de la foule qui emplissait le Champ de Mars. Le major Antoine gagna de nouveau la poterne et frappa plus fort que la première fois. Le chien de garde aboya. Une voix se fit entendre presque aussitôt après à l’intérieur.
– Qui va là ? demanda-t-elle.
– Ce n’est pas Larchal ! gronda le major, qui ne reconnaissait pas cette voix.
Il hésita. La crainte le prenait.
– Qui va là ? répéta la voix.
– Et bien ! fit le neveu François, qui s’était rapproché : Est-ce qu’on va partir sans savoir ?
Et, comme son oncle tardait à répondre, il se chargea de dire lui-même :
– C’est moi, le major Legagneur.
La clef tourna dans la serrure aussitôt.
Le bon vieux père Gavaux, commis greffier près les conseils de guerre, montra sa taille maigre et cassée en deux, à la porte.
– Comme ça se trouve ! dit-il ; salue bien, major ! Je sortais pour aller chez vous ; c’est de bonne heure, pas vrai ? Mais le colonel Poncelet a passé la nuit au château, nous avons des dépêches de Paris, et j’allais vous les porter.
– Donnez, monsieur Gavaux, donnez !
Le vieil employé lui mit dans la main un large pli. Le neveu François et les deux autres se tenaient immobiles dans l’ombre du fossé. Il ne fallait pas songer à voir ce qu’il y avait dans l’enveloppe cachetée. La nuit était toujours aussi noire.
– Voici le port, monsieur Gavaux, dit Antoine Legagneur, cherchant la main du vieillard pour y glisser un gros écu de cinq francs.
Celui-ci déclara, selon l’usage, qu’il se garderait bien de rien prendre, mais il empocha l’écu et dit :
– Voulez-vous entrer pour lire un peu la chose ?
– Non, je voudrais seulement voir Larchal, répondit le major.
M. Gavaux appela un guichetier qui passait dans le préau, et dit à haute voix :
– Prévenez M. Larchal que le major Legagneur l’attend ici.
Le guichetier obéit. M. Gavaux continua :
– On a travaillé toute la nuit, le colonel n’a pas fermé l’œil, mais il ne s’en plaint pas, non, car c’est un brave cœur, et quand il a reçu la grâce, il a lampé une choppe pleine de vin à la santé du ministre !
– Ah ! fit Antoine, la grâce est arrivée !
– Sur le minuit, pas avant, il était temps. L’exprès a eu du retard en chemin.
– Et, dit le major, le condamné ?
– M’est avis que Larchal est en train de lui annoncer la nouvelle. C’est un bon enfant, au fond, que ce père Larchal ! Quand je lui ai dit la chose, il était tout tremblant !
En ce moment, un bruit de pas se fit dans le fossé, vers la route de Givonne. Les deux interlocuteurs se turent à la fois. Leurs regards essayèrent de percer l’obscurité.
– Est-ce qu’il y a quelqu’un avec vous ? demanda M. Gavaux. Ceux qui sont au Champ de Mars, là-haut, à faire pied de grue, vont être attrapés ! C’est bien fait !
Antoine gardait maintenant le silence. Il écoutait. Par deux fois ce bruit mystérieux se fit encore entendre dans le fossé.
Une ligne moins sombre commençait à se montrer à l’horizon, vers l’est, lorsqu’un son de ferraille annonça l’arrivée de M. Larchal. Les deux guichetiers l’apportaient, littéralement, à bras.
– Il aura bu pour le contentement qu’il avait, dit le charitable Gavaux.
Et les deux guichetiers ajoutèrent :
– Tous les dimanches au soir, c’est comme ça !
On l’assit, ce bon Larchal, en dehors du seuil, le dos contre le mur.
– Bien des respects, monsieur le major, dit le vieux Gavaux en se retirant. M. Larchal a son trousseau pour rentrer.
M. Larchal avait non seulement ses clefs, mais encore sa lanterne ; il semblait parfaitement incapable de faire usage de l’une ou des autres. Les clefs et la lanterne gisaient à terre le long de ses flancs, bien qu’il ne les lâchât point. La lanterne perdait ses rayons dans le noir.
On ne pouvait distinguer ni les traits, ni même la taille du geôlier.
– Eh bien ! Larchal ? demanda Antoine d’une voix altérée.
Larchal ne répondit point. Il n’avait garde.
Antoine le prit par l’épaule. Les deux neveux en même, temps le poussaient du pied et tous les trois ensemble répétaient :
– Eh bien ! Larchal !
Il y eut dans les ténèbres, au détour du fossé, comme un éclat de rire étouffé.
– Est-ce toi qui as ri, Germain ? demanda François au cocher.
Pas plus de réponse de ce côté que de l’autre. Le major Antoine saisit tout à coup la lanterne que la main du prétendu geôlier retenait machinalement.
– Nous allons bien voir ! dit-il.
Le rayon de la lanterne vint frapper Larchal, et les quatre Legagneur poussèrent ensemble un cri de stupéfaction. A ce cri, un gros éclat de rire répondit, puis une voix flûtée dit :
– Tiens ! tiens ! zo ne m’attendais pas à cela !… Le maréchal des lozis, il est devenu zolier !
– Le bel Hector en personne ! dit dans l’ombre cette autre voix à qui appartenait le gros rire. C’est ma foi lui !
Le major retourna la lanterne, qui rencontra les visages de Giovan Bataille et du Cloqueur. Les deux neveux s’élancèrent à leur rencontre.
C’étaient de hardis compagnons, ces deux neveux, bandits à la frontière, piliers d’estaminet à la ville, ils n’avaient point de répugnance à jouer des mains, et là-bas, dans la forêt, ils avaient laissé plus d’une fois du sang de douanier aux broussailles.
Les Legagneur de Sedan n’entretenaient avec eux aucune relation apparente. Ils gémissaient, au contraire, bien haut sur la conduite de ces deux neveux ; mais par le fait, Etienne et François avaient leur rôle dans la comédie jouée en commun, et dont le lecteur ne peut deviner encore les scènes principales.
– Que venez-vous faire ici, vous ? demanda rudement l’aîné.
– La, la ! répondit le Cloqueur, les fossés du château sont au roi. Ne faites pas le méchant, croyez-moi ! Il y a trois mille témoins ici près.
– François ! appela impérieusement le major.
Et le vieux Michel disait déjà par derrière :
– Mes bons amis, je vous prie de constater que je suis absolument étranger à tout ce qui se passe ici… je ne me mêle de rien… je ne suis rien !
– Je t’assomme, toi, l’oncle ! gronda Etienne à son oreille, si tu ne te tiens pas en repos !
Antoine avait fait un pas vers les nouveaux arrivants.
– Nous ne craignons pas les témoins, Dieu merci ! dit-il ; au contraire, nous avons besoin de témoins !
– Faut-il aller vous chercher les trois mille du Champ de Mars ? demanda Nicolas Souquet d’un ton provoquant.
– Allez, si vous voulez, dit Antoine Legagneur ; ils verront le condamné à mort qui vient de s’évader, et qui porte les habits du geôlier Larchal. Le geôlier Larchal a été assassiné ; j’en ferai le serment !
Les deux neveux se rapprochèrent. Ils n’avaient pas encore songé à cela, mais l’idée leur sembla bonne, et ils dirent tous deux :
– Voilà !
– Celui-là n’a pas pu s’évader, grommela le Cloqueur en examinant Hector ; il a l’air d’un mort.
– Zo l’ai connu si frais et si gaillard ! ajouta Giovan.
Le Cloqueur continua :
– S’il a donné son compte à l’Auvergnat, d’ailleurs, il a bien fait.
Antoine marcha sur lui et demanda :
– Toi, es-tu contre nous ou avec nous ?
– C’est selon, répondit insolemment Nicolas.
– Que te faut-il pour être avec nous ?
– De l’argent.
– Combien d’argent ?
– Un billet de mille… pour commencer.
– Payez, Michel, ordonna le major.
– Payer avec quoi ! s’écria Michel Legagneur. Vous m’avez réduit à la mendicité !
– Tout à l’heure, répliqua le Cloqueur en riant, il était prêt à me donner vingt mille francs pour un petit secret que j’ai… et qui vaut près de deux millions.
Le père Bataille lui serra le bras.
– Tu mourras d’un coup de couteau, mon zendre ! murmura-t-il à son oreille. Tu parles trop !
Antoine arracha un billet de banque du portefeuille de Michel et le donna au Cloqueur, puis il reprit :
– Il s’agit de mettre ce garçon-là dans la voiture.
– La voiture ! répéta Nicolas, je ne vois pas de voiture.
– Elle est là, dit Antoine en montrant le bouquet d’ormes.
– Alors, dit Nicolas avec son gros rire, vous allez en banqueroute, décidément, messieurs Legagneur ?
Il s’approcha d’Hector, qui n’avait donné, durant toute cette scène, aucun signe de sensibilité.
– Aidez-moi à le soulever, beau-père, reprit-il ; et, vous autres, faites avancer la carriole.
– La voiture ne peut pas descendre dans le fossé, repartit Antoine ; on vous donnera un coup de main, si vous ne pouvez pas le porter à deux.
Giovan prit Hector par les pieds ; le Cloqueur le souleva par les aisselles. Hector rendit une plainte faible.
– Il n’est mie mort ! murmura Nicolas Souquet.
– Zo crois qu’il n’en vaut guère mieux, mon zendre, repartit tout bas l’Italien ; la carrozze lui servira de corbillard !
Ils se mirent à marcher du côté des arbres. Comme ils entraient sous l’ombrage, une main toucha l’épaule du Cloqueur et une voix lui dit à l’oreille :
– Tu portes ta fortune ! garde-la bien !
– Qui a parlé ? demanda Antoine Legagneur au bas du talus.
Le Cloqueur étonné avait reconnu Nerea. Il ne répondit pas et continua sa route vers la voiture dont le neveu François venait d’ouvrir la portière, Nerea passa entre le Cloqueur et son père qui l’avait reconnue au premier mot prononcé. Elle posa son oreille sur le cœur d’Hector.
– Nicolas, et vous, mon père, dit-elle en se relevant, ne soyez pas pour ceux-ci contre celui-là, je serais obligée de vous perdre !
– Mais qui donc parle ? demanda Antoine pour la seconde fois.
– Mettez-le dans la voiture ordonna encore Nerea, et sur votre vie, n’y laissez entrer personne !
Le Cloqueur et Giovan hésitaient, mais celui-ci dit :
– La ragaze en sait plus long que nous ! fais ce qu’elle veut.
Hector fut hissé dans la voiture. Quand le major voulut y entrer après lui, il trouva Nicolas Souquet au-devant de la portière. Un grand mouvement commençait à se faire dans le château.
– Vite ! vite ! dit le major Antoine en essayant de passer, on aura trouvé le corps de Larchal !
Et le neveu François qui arrivait s’écria :
– Mais ce n’est plus notre cocher qui est sur le siège.
Etienne, l’autre neveu, remontait le talus. Il s’arrêta au pied d’un arbre, se baissa et poussa un cri en apercevant le cocher attaché au tronc avec un bâillon solidement noué sur la bouche.
– De par tous les diables ! fit le major Legagneur qui sortit un pistolet de sa poche, que se passe-t-il ici ?
– En route, Mathieu ! cria Nerea.
C’était Mathieu l’homme au loup, qui était sur le siège.
Un double coup de son fouet enleva les chevaux. La voiture rentra dans la route et s’éloigna au galop. Antoine et les deux neveux restaient ébahis.
En ce moment de grands bruits se firent à l’intérieur du château et les malheureux spectateurs du Champ de Mars accoururent pour voir s’ils verraient enfin quelque chose. Nerea marcha vers eux en disant :
– Arrêtez les banqueroutiers ! arrêtez les Legagneur qui se sauvent en Belgique !
Ce fut aussitôt une confusion inexprimable. La foule se rua dans les fossés, tandis que la poterne du château donnait passage aux employés de la prison, en quête du captif évadé. Les deux flots se choquèrent. Le jour venait.
La nouvelle concernant les Legagneur s’était répandue de proche en proche comme une secousse électrique. On entendait de tous côtés :
– Aux banqueroutiers ! aux banqueroutiers !
Nerea prit son père par la main et le conduisit à l’extrémité du bouquet d’ormes. Il y avait là un cheval de labour.
– Montez là-dessus tous deux, dit-elle à Giovan et au Cloqueur : celui que vous venez de sauver se souviendra de vous si vous le méritez.
Elle prit en même temps sa course à pied à travers champs, suivie par le grand loup de Mathieu, qui débusqua d’une brousse et se mit à gambader auprès d’elle. La voiture l’attendait sur la route de Givonne. Elle y monta et Mathieu mit son attelage au galop.
La foule du champ de Mars, pendant cela, roulait sur elle-même et donnait la chasse aux Legagneur. Mais il y a des jours de mauvaise chance ; la foule n’eut même pas ses Legagneur. Ils s’échappèrent tous les quatre, y compris le vieux Michel qui retrouva ses jambes de quinze ans pour passer la frontière.
Une demi-heure après, comme l’aube blanchissait les maisons du bourg de Bazeille, une voiture s’arrêta dans la grande rue encore déserte, devant une demeure de rustique aspect, située vers le milieu du village, et dont la devanture portait cette enseigne : Jean Guern, sellier-carrossier.
La voiture était escortée par un animal long et tout noir, qui vint japper comme un chien à la portière. Mathieu Sudre qui était sur le siège descendit en même temps que Nerea sautait à terre. Ils frappèrent à la porte de Jean Guern.
– Qui va là ? demanda Julienne.
Nerea répondit :
– Celui dont Jean Guern a trouvé l’héritage dans le coffre du moine d’Orval, hier au soir.
– Debout, la Victoire ! cria Julienne en dedans.
La voix mâle du vieux dragon se fit entendre à son tour.
– Qui va là ?
En même temps il tirait la barre de la porte. Au moment où il ouvrait, Nerea répondait :
– Le fils d’Hector de Soleuvre et de Constance de Bazeille.
Mathieu et Nerea portaient Hector toujours évanoui. Le loup allait et venait comme une sentinelle. Jean Guern, droit sur ses jambes, grave, mais pâle et les larmes aux yeux, prit Hector dans ses bras avec autant de facilité que si c’eût été un enfant.
– Entrez, dit-il.
– Non, répliqua Nerea, nous avons d’autre besogne.
Et l’homme au loup demanda :
– Vous chargez-vous de lui ?
– Il aura à manger jusqu’à notre dernière bouchée de pain, répliqua Julienne, qui avait les mains jointes et regardait la pâleur du jeune homme en pleurant.
Jean Guern ajouta, la tête haute et le regard calme :
– Il sera défendu jusqu’à la dernière goutte de notre sang !
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