Chapitre 1 LE VAL D’OR
Ce fut de 1831 à 1834 qu’eurent lieu, dans l’est, les principaux désordres suscités par les chercheurs de trésors. Il y a une chose très-singulière chez nous. La France ignore toujours sa propre histoire, malgré cette colonne de nos journaux quotidiennement remplie par les faits divers. Le public est très-ami des faits divers, mais il n’en garde aucun souvenir. Un clou chasse l’autre, dit le proverbe. Le fait divers du jour ensevelit le fait divers de la veille.
L’état de nos frontières de l’est, à l’époque dont nous parlons, dut assurément fournir plus d’un fait divers aux journaux bien informés. Il y eut en effet de graves incidents, des luttes, des attaques nocturnes, des violations de domicile à main armée. Contrebandiers, voleurs de bois et réfractaires s’unirent pour rançonner ces campagnes ordinairement si paisibles, et la stagnation des affaires aidant, cette folie caractérisée, la chasse aux trésors, fit de véritables ravages aux champs comme dans les villes.
Mais nous l’avons dit : c’est le propre de ces frivoles annales d’être incontinent oubliées. Cela sert à causer un soir ; cela vit jusqu’à l’apparition du prochain numéro.
On ne se souvient plus guère aujourd’hui de ces troubles d’espèce toute particulière qui agitèrent un instant ces quelques lieues carrées de pays, prises sur l’ancien duché de Bouillon, sur la Champagne orientale et sur la Lorraine du nord.
Ce nom, illustre à tant de titres, l’abbaye d’Orval, est inconnu aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes des gens qui lisent, qui pensent et qui racontent. Encore le peu qui sait ce nom le rapporte-t-il uniquement à cette célèbre prophétie générale du solitaire d’Orval, qui a tout prédit : Napoléon, la campagne de Russie, les Cent Jours, la Restauration, le Gouvernement de Juillet, le pillage de l’Archevêché, l’événement de Février, la grande bataille du mois de Juin 1848, l’empire nouveau, la guerre de Crimée, la guerre d’Italie. M. de Bismarck, la Commune, et bien d’autres choses arrivées.
Et bien d’autres choses encore qui peut-être arriveront.
Mais quant au monastère lui-même, cette mémorable Athènes des abbayes, ce lieu savant, poli, généreux, pieux, splendide, cette maison si hospitalière à l’art, si secourable à la misère, ce couvent qui était une capitale et dont l’abbé était un roi, nul ne lui a accordé un souvenir.
Je me trompe, cependant : quelques lettrés du Luxembourg, de la Lorraine ou de la Champagne ont fait sur l’ancien comté de Chiny des livres très-sérieux et très-méritants, mais on sait le sort des livres édités par la province.
Il n’en est pas moins vrai de dire que ces ruines de la vieille abbaye, morte d’hier et déjà oubliée, gardent dans le pays une extraordinaire importance. C’est le centre de tout un monde de souvenirs. Les légendes viennent s’ajouter aux faits authentiques pour former une sorte de monument qui domine toute l’histoire locale. A l’heure où j’écris, vous trouveriez encore entre Bouillon et Montmédy quelque vieillard ayant vu l’abbé mitré à la tête de son armée de moines, menant la procession de la Fête-Dieu autour des étangs superposés ou le long de la Bonde-Couture ; il vous dirait comme était grand ce prodigieux palais, qui n’avait pas son pareil au monde. Il vous dirait quelle étrange foule s’entassait, calme et toujours sûre d’obtenir, dans les cours et devant la manse, aux heures solennelles de l’aumône.
Il vous dirait les sereines tranquillités de cette contrée heureuse entre toutes, belle oasis de l’âge d’or au milieu des civilisations arides, et qui est morte, entendez-vous, morte du coup porté à ses seigneurs !
Car il n’y a plus rien autour de ces palais détruits. L’herbe croît entre les pierres qui gisent sur le sol, et quand la neige de janvier met son linceul au-dessus de ces tombes, les seules traces qui marquent en noir l’uniformité de ces blancs tapis sont des pistes de loup, ou les pas de ces autres bêtes brutes, carnassières aussi et plus avides : les chasseurs de trésors.
Il vous dirait, le vieil homme, ce qui exalte sans cesse, ce qui toujours surexcite la convoitise de ces malheureux, acharnés à un travail inutile. Il vous ferait le compte féerique des richesses de l’abbaye d’Orval.
Riche dès son début, car son nom était comme un horoscope d’opulence : le Val d’Or. Riche dans la virilité de son développement, plus riche, lorsque des ducs, des princes, des rois venaient s’asseoir à la table de son chapitre. Riche dans sa vieillesse, encore plus riche ! au moment où le brutal caprice d’un soldat mit à néant sa merveilleuse fortune.
Il vous dirait aussi, car la croyance du pays est unanime autant qu’invétérée, que ces incomparables amas d’argent, d’or et de pierres précieuses, n’ont pu fondre dans la terre ou s’évaporer dans l’air ; – que l’eau elle-même, dépositaire fidèle, garde pendant des siècles les trésors confiés ; – que les trésors existent, sous l’eau ou dans la terre, épargne splendide et capable de payer un royaume, tous les trésors, depuis l’anneau mystique de la belle comtesse Mathilde, qui brille dans les armoiries d’Orval, jusqu’aux joyaux sans nombre, prodigués par toutes les générations des souverains de Chiny, des comtes de Los, des seigneurs de Bouillon, des ducs de Luxembourg et de Lorraine.
Ils existent, parce que les ravageurs étaient des soldats, le pillage militaire est toujours superficiel. Le général Loison, je n’ai pas inventé le nom, fit bien diriger vers la frontière, en 1793, douze cents chariots de meubles magnifiques, d’objets religieux, de linge, de marbres sculptés, d’étoffes admirables et d’ouvrages en acier, le tout arraché aux ruines fumantes de la grande thébaïde, mais ces douze cents chariots avaient été chargés à ciel ouvert. On savait ce qu’ils contenaient.
Les moines avaient disparu comme par enchantement. Quelques paysans attardés auraient pu seuls raconter le passage de leurs blanche procession, à l’heure de minuit, le long de la vallée.
Ceux qui n’avaient pas fui étaient morts assassinés. Le secret des caves d’Orval restait intact. Nul ne l’avait révélé. Nul ne l’aurait pu, à vrai dire, puisque l’abbé mitré tout seul, avec le prieur trésorier, connaissait le chemin des caves où reposait cette colossale fortune.
La tradition locale affirmait que ces caves étaient gardées par des cours d’eau souterrains, de telle sorte qu’à la moindre alerte on les pouvait noyer. Et la tradition ne devait pas mentir, car dans les fouilles partielles, pratiquées au commencement de l’empire, les travailleurs avaient été tout à coup arrêtés par de sourds et inexprimables fracas, sortant des entrailles de la terre.
C’étaient les treize canaux d’Orval, dont chacun portait le nom d’un apôtre, sauf le plus grand, qui se nommait le comte Arnoux. Ils alimentaient les huit étangs et les forges de la Soye. Ils contenaient autant d’eau que la Semoye et la Chiers réunies. Pour arriver au trésor, il fallait traverser ce fleuve enseveli.
Depuis ces premières fouilles, faites en 1805, il y avait eu de nombreuses tentatives. La fièvre d’or prenait le pays par accès et presque toujours aux temps de troubles. Lors de la campagne de Russie, un cloutier de Stenay, Justin Adour, réunit une compagnie de malandrins, connus sous la dénomination des Compagnons du trésor, et mit à nu les fondations de l’ancienne basilique.
Il affirmait que le principal amas de valeurs était sous le maître-autel, dans une cave qui avait trois étages au-dessous des caveaux de sépulture. Il fut tué par ses travailleurs, qui l’accusaient de les avoir trompés.
En 1814, la confrérie des Errants de nuit se fonda en même temps à Bouillon et à Montmédy. Elle avait pour but avoué la contrebande, et son chef, le maître d’école de Fagny, livra des batailles rangées à la douane. Mais la contrebande n’était qu’un moyen. On voulait rassembler un capital pour acheter l’enclos d’Orval, les étangs et la Ronde-Couture. Le maître d’école disait :
– Nous sommes trois cents : chacun de nous aura son hôtel en ville et son château dans les champs.
La balle d’un douanier arrêta ce beau rêve. Le maître d’école fut tué au mois de novembre 1814 par le lieutenant Fayet, de la seconde ligne.
En 1815, au fort de l’invasion, la confrérie des Errants ressuscita. Ses œuvres ne sont pas bien connues. On sait seulement que vingt-deux hommes, dont sept étaient des soldats prussiens, furent noyés dans une mine creusées sous le troisième étang d’Orval. La mine avait six mètres de profondeur et le double de coude. Cette aventure coupa net la fièvre d’or. Pendant les premières années de la Restauration, on n’entendit point parler de fouilles. Seulement, les mauvais sujets du pays, qui faisaient la contrebande armée, gardèrent le nom d’Errants de nuit.
Vers la fin de 1825, une compagnie se forma, une compagnie sérieuse, comme on dit, une compagnie de capitalistes. Il ne s’agissait plus de pauvres diables comme le maître d’école. C’étaient des gens bien posés. Le siège de la société était à Namur. On plaça des actions de mille francs, payables par tiers. Le gérant ne se réserva aucune espèce de bénéfices, sauf à mettre intégralement les versements dans son sac. L’amortissement fut prévu, l’intérêt garanti, les dividendes calculés ; en un mot, ce fut une affaire.
Ma foi ! les propriétaires de la contrée saisirent avec joie cette occasion de doubler leurs capitaux. Il vint un ingénieur de Paris. On chaîna les ruines, on mira les niveaux, on fit des sondages très-bien réussis. Il y eut même une maisonnette en belles planches de chêne, sur laquelle on écrivit : « Bureau central des travaux. »
Les petits propriétaires venaient voir cela. On fit danser une fois leurs fillettes sur l’herbe. Puis, les actions étant souscrites, l’affaire se noya comme les sept soldats prussiens. Le gérant court encore.
Les années médiales de la Restauration furent, comme chacun le sait, une époque de pleine et complète prospérité matérielle. Mais la révolution de 1830 et la contre-épreuve qu’en tirèrent immédiatement les Belges changèrent tout à coup la face des choses. L’agriculture souffrit, la fabrique s’arrêta. D’innombrables faillites vinrent jeter la panique dans les populations commerçantes.
Depuis le commencement du siècle, on n’avait pas vu un pareil excès de misère. C’était le moment. La chaîne du travail étant rompue, toutes les industries illicites refleurirent. Les voleurs de bois organisèrent de nouveau leurs bataillons, les contrebandiers s’armèrent, et les réfractaires, mirent à rançon les habitations isolées. Il y eut des incendiaires.
Ce nom d’Errants de nuit, qu’on ne prononçait plus depuis longtemps qu’aux veillées, redevint une dénomination actuelle. On confondit sous ce titre vague tous les malheureux que l’oisiveté forcée jetait dans la révolte, tous les mauvais sujets, tous ceux, en un mot dont le gagne-pain n’était pas au grand jour.
En général, pour qu’une association de malfaiteurs soit connue, il faut l’action de la justice. On ne sait l’histoire des bandes, que le lendemain de l’arrêt qui les a condamnées. Au moment où se passe notre drame, la justice était désorganisée chez nous ; en Belgique, elle était disloquée. Les Errants de toute sorte faisaient leurs divers métiers sans trop de gêne. C’est à peine si les tribunaux avaient eu à punir jusque-là quelques enfants perdus de cette grande armée.
Il ne faut point s’étonner. En un temps plus rapproché de nous, les mêmes faits se sont reproduits. On a vu, après 1848, des populations s’enrégimenter pour aller, comme elles le disaient, chercher du bois en Belgique. On partait au petit jour en bon ordre : on chantait en chemin des hymnes à la bière ou à la patrie. Des charrettes suivaient pour porter le butin. Au bois, la cognée retentissait sans vergogne. Les chênes séculaires tombaient pour être débités sur place. Les ravages de ces coupes déréglées ne sont point encore réparés. « La forêt est à tout le monde ! » telle est l’opinion politique de ces honnêtes bûcherons. Pour soutenir cette opinion, ils avaient leurs haches et des fusils. La journée finie, on s’en revenait chantant. Le souper attendait les travailleurs. La famille, réunie autour du foyer, enseignait aux enfants la haine du vol et de la rapine.
Soyons justes et ajoutons ceci : Aussitôt que la fabrique put reprendre, on n’entendit plus parler de voleurs de bois. La forêt cessa d’être à tout le monde, et revint, largement ébréchée, à ses propriétaires légitimes.
D’après les renseignements que peuvent donner les gens de la frontière, les errants de nuit de 1832 n’avaient point d’organisation proprement dite. C’était le hasard ou le besoin qui les jetait dans la voie mauvaise où ils se rencontraient souvent, mais non pas en amis. En effet, les faux bûcherons battaient les maraudeurs de Happe-Tout (la petite Moncelle) quand ils les rencontraient dans l’exercice de leurs fonctions ; les faux gendarmes arrêtaient les contrebandiers et les débarrassaient de leurs charges ; mais cela ne profitait, point aux bureaux de douanes, il n’y avait entre tous ces vagabonds qu’un terrain commun : c’était la recherche des trésors.
Tous donnaient dans ce rêve qui semble être la maladie de ces contrées depuis que l’abbaye d’Orval est au ras du sol. Tous apportaient leur offrande quand un charlatan demandait cinq ou six écus pour faire tourner la baguette de coudrier. Trompés vingt fois, ils recommençaient sans cesse. Il n’y avait guère de semaine où les ruines de la vieille abbaye ne fussent le théâtre de quelque parade cabalistique.
On aurait tort de croire que les paysans fussent les seuls à tomber dans ce travers. Le prédécesseur de Giovan Battàglia, Monnot Prosper, qui avait été longtemps le sorcier en titre d’office depuis Sedan jusqu’à Montmédy, avait rançonné plusieurs gros bonnets, et personne n’ignorait que le baron Michel était un de ses principaux clients.
Depuis la mort de Monnot, le père Bataille avait des centaines de suivants chaque fois qu’il faisait virer le coudre dans les ruines d’Orval. Il avait, ce père Bataille, une partie des qualités de l’emploi : l’effronterie, le bavardage, l’onction, la rouerie. Mais la foi lui manquait. C’était un charlatan sceptique. Avec un petit peu de foi, il eût fait certainement sa fortune en ruinant tous ses protégés. Car la foi n’empêche pas du tout d’être filou, quand il s’agit d’escamotages. C’est là une des plus jolies nuances du métier de magicien…
Mais reprenons notre récit. Nous avons quitté Sedan, d’où se sont éloignés tous nos personnages. Quinze jours se sont écoulés depuis cette matinée du premier lundi de carême où forgerons, ouvriers et bourgeois quittèrent leur lit en vain pour assister à l’exécution de notre Hector. Nous sommes en Belgique, à deux pas de la ligne frontière, à un quart de lieue tout au plus du chêne creux, – le dernier de l’avenue de Blamont, – au pied duquel fut enterré le malheureux bachelier, pris au piège à loup, selon la légende que notre ami petit Pierre tenait de la bonne demoiselle Honorine.
C’est le soir. Nous gravissons une colline boisée qui semble clore un étroit vallon, comme le bâtardeau arrête ou détourne un courant. Et, par le fait, autour du pied de la colline, le clair ruisseau de la Marche, moitié français moitié belge, décrit une courbe gracieuse. Derrière nous, en remontant le courant de l’eau, sont les belles forges de Soye, que nous cache un rideau de hêtres géants. En prêtant l’oreille, nous entendrions le sourd fracas des hauts fourneaux.
A notre droite, c’est le village de Limes, un Belge. A notre gauche, le hameau français de Fagny.
Arrivés cependant au sommet du mamelon central, qui va céder sous nos pieds et nous conduire en pente douce jusqu’au pli vert formant l’ados de la vallée, si nous suivons le cours tortueux de ce limpide ruisseau, dont les truites fournirent aux anciens comtes de Chiny la pièce principale de leurs armoiries, nous assistons tout à coup à un spectacle vraiment magique. Orval est beau, grand, majestueux, jusque dans son dernier sommeil.
Devant nous, en effet, c’est le val d’Or, la nécropole où sont ensevelis tant de souvenirs avec tant de richesses ! C’est le palais des aumônes inépuisables, l’abbaye souveraine dont la haute justice s’étendait sur tout un grand pays ; le séjour de la paresse et de la gourmandise, affirment les uns ; la retraite de la piété austère, de la science, et du recueillement, disent les autres ; Orval, dont les abbés faisaient envie aux princes ; Orval, l’amour du peuple et des rois ; Orval, le Mécène de pierre qui donnait asile aux savants, aux inventeurs, aux poètes !
C’est Orval, un sépulcre.
Le coteau belge et le coteau français fuient à droite et à gauche en s’évasant légèrement, comme pour faire à la Thébaïde choisie une place plus spacieuse. D’un côté, la rampe uniforme se couvre de grands vieux chênes qui filent en hauteur, terminant la forêt de Merlanvaux ; de l’autre, une végétation luxuriante et fleurie, mais inculte, marie l’or éclatant des genêts aux glacés roses de la bruyère. Au fond, c’est un miroir immense, l’étang du bas, au bout duquel, en tournant un peu sur la droite, on trouve les ruines.
Puis, au-dessous des ruines, les six autres étangs, superposés comme par miracle, entourés tous les six du paysage merveilleux, et reproduisant dans leurs eaux cristallines toutes les merveilles du paysage.
Il est impossible, je vous le dis, de voir cela sans pousser un cri d’admiration ; impossible aussi de réprimer le soupir du cœur qui se serre.
Nous autres civilisés, nous jetons l’anathème à ce sauvage qui incendia la bibliothèque d’Alexandrie. Mais le sabre est-il devenu depuis lors moins aveugle ? et faut-il excuser ce lâche canon, tonnant contre la paix d’un monastère ! Les pierres tombées ne ressuscitent pas plus que la cendre des manuscrits. Il y a impiété des deux parts, et l’impiété est plus grande dans le siècle le plus éclairé.
On ne vous prie pas de plaindre les moines. C’étaient des fainéants, bien qu’ils vous aient gardé le dépôt sacré des lettres et des arts. Nos peintres d’estaminet, à qui les lettres importent peu et qui se moquent bien de l’art, nous les représentent tous ivres de vin et de vice. Ils gagnent à cela de quoi boire.
Mais laissez-nous plaindre les chefs-d’œuvre ! Laissez-nous relever par la pensée ces débris qui gisent depuis soixante ans sous l’herbe, et reconstruire ce Louvre, luttant de grandeur avec les grandes forêts ? Il ne faut point d’effort pour cela. Le fantôme se dresse pour quiconque l’évoque, et dès qu’il apparaît, le cadre, agrandi, semble le presser avec amour.
C’était une enceinte de cinq kilomètres de tour, flanquée de tourelles, et coiffée, et surmontée de la croix abbatiale. Les chênes ne s’arrêtaient qu’à cette limite. De trois côtés, le couvent était pris dans les bois. Il ne s’agit donc que de remplir le vide existant actuellement et occupé par un sol houleux, couvert de broussailles, enjambant d’énormes pierres, et dont les mouvements heurtés semblent produits par quelque ébranlement volcanique.
Au premier plan, nous avons la tour des Bénédictins, construction gothique qui terminait la triple terrasse du sud ; à droite de la tour, un carré irrégulier, formé de bâtiments datant du quinzième siècle. C’était le quartier des étrangers, dominé par la chapelle Sainte-Marguerite, œuvre des Bénédictins ; et relié par les constructions dites magasins, à ce grandiose système de communs qui enveloppait tout le monastère. L’hospitalité d’Orval n’était pas d’un jour. On y pouvait entrer pour vivre et pour mourir. Ce trapèze, qui s’avance vers vous et qui faisait l’extrême pointe de l’enclos vers le sud, était le cimetière des étrangers. Il est peuplé d’autant de tombes que le cimetière du couvent.
Au bas de la terrasse commençait l’ancien édifice claustral, entourant trois vastes cours, et enclavant la vieille basilique de Notre-Dame d’Orval. C’était d’abord la grande salle des banquets, suivie des cuisines monumentales, servant uniquement aux hôtes princiers dont la protection faisait la richesse de l’aumônerie. C’était ensuite le palais affecté au logement de ces visiteurs puissants. Puis venait la première cour des Bernardins, la cour des novices, sur laquelle donnait le logement occupé par saint Bernard, le grand cloître, l’église et le lectroi ou salle de lecture.
A gauche, c’était l’ancien bâtiment abbatial, terminé par la chapelle Montaigu qui était un des plus purs bijoux qu’eût ciselés la Renaissance. A droite, c’est-à-dire vers le nord-est, s’élevait le nouveau couvent, achevé au trois quarts lors de l’attaque des troupes françaises en 1793.
C’était là surtout que s’entassaient les splendeurs. L’église neuve, dédiée à saint Bernard, se dressait au centre. Plusieurs écrivains du dernier siècle ont célébré son étonnante magnificence. Elle avait cent trente mètres de long, dans œuvre, sur cinquante de large, trente mètres carrés de plus que Notre Dame de Paris !
Elle ouvrait son portail sur la cour d’honneur, au haut d’un tertre qui motivait deux perrons circulaires de vingt-deux marches chacun. La façade se formait de trois ordonnances : la première, ionique ; la seconde, corinthienne ; la troisième, composite. Les sculptures, répandues à profusion entre les colonnes, étaient de Leroux et d’Olivier dont le parc de Bruxelles possède plusieurs belles statues.
Le voyageur qui s’arrêtait à la place où nous sommes voyait surgir cette basilique splendide, au milieu des bois sombres et délicieux. Il n’apercevait pas encore la cité de l’aumône et de la prière, que déjà la croix d’or, brillant comme un phare au-dessus de l’océan de verdure, lui disait : Là est le repos de Dieu.
Nous n’avons point parlé des jardins, qui passaient pour n’avoir point leurs pareils en Europe ; mais les terrasses sont encore là, doubles et triples, sur une étendue de plus d’une demi-lieue. C’est tout ce qui reste.
Mais quand un brouillard léger monte au-dessus des étangs où le soleil demi-voilé allume de mystérieux foyers, tout peut renaître pour l’œil du poète derrière le fantastique rideau de vapeurs. L’enceinte s’arrondit encore avec ses tourelles aiguës ; la ligne des clôtures fuit, rigide et régulière ; basiliques et chapelles étagent leurs clochers inégaux, tandis que les quatre maîtresses tours, les Bernardins, la Punition, le Trésor et les Archives, dressent leurs masses lourdes et graves comme la puissante stature des siècles de foi.
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